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Full text of "Oeuvres choisies de Gresset"

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V 


'I 


. 


OEUVRES  CHOISIES 


DE 


GRESSET. 


fV7 


IMPRIMERIE  DE  LEROY-BERGER, 
vutiuvuwituvuu'iwiiviwuiiiiviivvi'vxwumuv 


g 


•  * 


JJPX.&HBSSBT 

Né  à  Amiens  en  yoc    me  ri  en  1777 


OEUVRES 

CHOISIES 

DE  GRESSET, 

AVEC  UN  ESSAI  SUR  SA  VIE , 
Etune  Romance  inédite,  musique  de  J.  J.  Rousseau. 

ORNÉES   DU   PORTRAIT   DE   L'AUTEUR  , 

ET  DE  SIX  FIGURES  D'APRES  LES  DESSINS  DE  MOREAU. 


A  PARIS, 

CHEZ  A.  BOULLAND,  LIBRAIRE, 

QUAI   DES   AUGUSTINS,   N°    il. 
1828. 


LETTRES  DE  M.  ROUSSEAU 

SUR 

VER-VERT  ,  LA  CHARTREUSE  , 

ET  AUTRES  PIECES  , 

adressées  à  M.  de  Lasséré,   conseiller  au  parlement, 
et  au  P.  Brumoy,  jësui'e. 


A  M.  DELASSÉRÉ. 

J  'ai  lu  le  poëme  que  vous  m'avez  envoyé  :  je  vous 
avouerai  sans  flatterie,  monsieur,  que  je  n'ai  jamais 
vu  production  qui  m'ait  autant  surpris  que  celle-là. 
Sans  sortir  d'un  style  familier  que  l'auteur  a  choisi, 
il  y  étale  tout  ce  que  la  poésie  a  de  plus  éclatant  et 
tout  ce  qu'une  connaissance  consommée  du  monde 
pourrait  fournir  à  un  homme  qui  y  aurait  passé  toute 
sa  vie.  Il  n'était  point  fait  pour  le  rôle  qu'il  a  quitté , 
et  je  suis  ravi  de  voir  ses  talents  affranchis  de  l'escla- 
vage d'une  profession  qui  lui  convenait  aussi  peu. 

Je  ne  saurais  trop  vous  remercier,  monsieur  ,  de  la 
peine  que  vous  avez  prise  de  me  copier  vous-même  une 
pièce  si  excellente  :  quelque  longue  qu'elle  soit,  je  l'ai 
trouvée  trop  courte,  quoique  je  l'aie  lue  deux  fois.  Il 
me  tarde  déjà  de  la  pouvoir  joindre  à  celle  que  vous 
me  promettez  de  la  même  main.  Je  ne  sais  si  tous  mes 
confrères  modernes  et  moi  ne  ferions  pas  mieux  de 
renoncer  au  métier  que  de  le  continuer,  après  l'appa- 


VIH  LETTRES. 

En  un  mot,  le  seul  moyen  de  faire  des  vers  faciles,  c'est 
de  les  faire  difficilement  ;  et  si  vous  ne  m'en  croyez  pas 
sur  ma  parole,  vous  en  conviendrez  avec  notre  maître 
Horace,  dont  voici  les  propres  termes  : 

Nec  v  rtute  foret  clarisve  potcntius  armîs, 
Quàm  linguâ,  Lalium  ,  si  non  offenderet  unum- 
qucmque  poetarum  limae  labor,  et  mora.   Vos,  ô 
Pompilius  s.mguis,  earmen  repreliendile  quod  non 
Mnlla  dies  et  multa  litura  coercuit  ,  atque 
Praesectum  decies  non  caàligavit  ad  unguern. 

Tachez ,  mon  cher  monsieur  ,  de  lui  inspirer  celte 
maxime,  sans  lui  dire  qu'elle  vienne  de  moi;  car  les 
conseils  d'un  homme  inconnu  ne  seraient  peut-être 
pas  ai  ssi  bien  reçus  que  les  vôtres,  quoiqu'ils  ne  par- 
tent que  du  zèle  sincère  que  j'ai  pour  sa  gloire  et  pour 
sa  réputation,  qui  m'est  aussi  chère  que  la  mienne 
propre. 

Remerciez  bien ,  je  vous  prie,  monsieur  l'évéque 
de  Luçon  de  la  bonté  qu'il  a  eue  de  me  communiquer 
par  vos  mains  ces  deux  dernières  épîtres*,  que  j'ai 
déjà  lues  trois  fois  depuis  vingt-quatre  heures  qu  il  y 
a  que  je  les  ai  reçues,  et  où  je  ne  me  lasse  point  d'ad- 
mirer le  génie  surprenant  et  la  riche  fécondité  qui  les 
a  produites.  Si  le  Ver-Vert,  qui  est  imprimé,  vous 
tombe  entre  les  mains,  vous  me  ferez  grand  plaisir  de 
me  l'envoyer,  car  je  ne  le  possède  point  en  propre. 
Selon  moi ,  cet  ouvrage  a  sur  ses  cadets  l'avantage  de 
l'invention,  et  même  celui  de  l'exactitude.  C'est  un 
véritable  poëme,  elle  plus  agréable  badinage  que  nous 
ayons  dans  notre  langue. 
*  Les  Ombres  et  les  Adieux. 


ESSAI 

SUR  LA  VIE  ET  LES  OUVRAGES 
DE  GRESSET, 

Pas  P.  HÉDOIOT, 


MliMBKB  DE  LA  SOCIETE  ACADÉMIQUE  DES  ErfFANS  d'ApOLLO*, 
DE  CELLE  d'AgHICOLTCBE  ET  DES  ARTS  DE  lioCLOGHB,  ET  DE 
L'ACADÉMIE    ROYALE    d'ArRAS. 


ESSAI 


SUR    LA    VIE    ET    LES    OUVRAGES 

DE  GRESSET. 


JUe  siècle  de  Louis  XIV ,  qui  a  jeté  tant 
d'éclat  par  les  productions  qu'il  a  vu  naître, 
a  puissamment  contribué  à  faire  éclore, 
dans  les  années  qui  Font  suivi,  beaucoup 
de  talens  très-remarquables.  L'impulsion 
avait  été  donnée  ;  la  langue  française  avait 
été  fixée  par  les  Boileau ,  les  Piacine  et  les 
Pascal  ;  des  modèles  admirables  étaient 
offerts  à  la  jeunesse  studieuse,  et  une 
noble  émulation  ,  résultat  de  toutes  ces 
circonstances ,  vint  s'emparer  de  ceux  qui , 
comme  Gresset,  recelaient  en  eux  les 
germes  du  goût  et  du  génie  poétique. 
Né  à  Amiens,  en  1709,  d'une  famille 


(4) 

appartenant  à  la  classe  plébéienne ,  mais 
aussi  distinguée  par  ses  vertus  que  par  les 
services  que  plusieurs  de  ses  membres 
rendirent  à  leur  pays ,  Jean-Baptiste-Louis 
Gresset  manifesta  dès  l'enfance  les  disposi- 
tions les  plus  heureuses.  Son  père ,  qui  te- 
nait un  rang  honorable  dans  la  société  par  la 
place  d'échevin ,  se  plut  à  cultiver  son  es- 
prit et  le  mit  au  collège  des  Jésuites ,  où 
il  fit  ses  premières  éludes.  Cette  inslitu  - 
lion  religieuse  et  littéraire,  qu'on  a  depuis 
dépréciée  avec  autant  de  chaleur  qu'on 
l'avait  autrefois  exaltée,  jouissait  alors 
d'une  haute  réputation.  Il  ne  nous  appar- 
tient pas  d'entrer  dans  les  molifs  politi  - 
que  s  qui  l'ont  fait  supprimer  :  ce  serait 
nous  écarter  du  but  que  doit  avoir  cet 
essai.  Peut-être  d'ailleurs  le  tems  n'est-il 
point  encore  venu  de  juger  avec  impartia- 
lité les  charges  et  les  pièces  de  ce  grand 
procès.  Toutefois,  il  est  permis  sur  un  point 
de  devancer  l'arrêt  de  la  postérité,  en 
disant  que  les  Jésuites  ont  rendu  les  ser- 


(  5) 

vices  les  plus  éminens  aux  sciences  et  aux 
lettres.    Les   hommes  de  bonne  foi  dans 
tous  les  partis  seront  d'accord  à  cet  égard , 
et  prononceront  toujours  avec  respect  les 
noms    des  Bourdalouc*   des   Brumoy  3   des 
Charlevoix ,  des  Daniel,  et  de  tant  d'autres 
membres  de  cet  ordre ,  qui  a  donné  à  la 
France  une  foule  d'écrivains  célèbres.  Vol- 
taire ,   qu'on  n'accusera  certainement  pas 
d'intolérance   religieuse ,    en   dédiant    sa 
Mcrope  au  père  Porée,  l'appelait  son  cher 
maître ,  et  manifesta  souvent  la  plus  vive 
reconnaissance  pour  l'asile  où  s'était  déve- 
loppé son  génie  ;  tandis  que  ses  professeurs 
s'enorgueillissaient  à  leur  tour  d'avoir  pré- 
paré la  gloire  de  l'auteur  de  Zaïre.  Douce  et 
honorable  réciprocité  de  sentimens  entre 
les  disciples  et  les  maîtres^  qui  suffirait  seule 
à  l'éloge  des  uns  et  des  autres  !... 

A  cet  âge  où  l'homme  ne  peut  pas  en- 
core apprécier  sa  vocation,  où  son  carac- 
tère et  ses  passions  sont  loin  d'être  par- 
venus   à   leur   maturité,    Gresset   désira 


(  6) 

entrer  dans  Tordre  des  Jésuites.  Il  avait: 
seize  ans.  Sa  famille  n'opposa  aucune  ré- 
sistance à  ses  vœux  ,  et  bientôt  après  il  fut 
envoyé  au  collège  de  Louis  le  Grand  pour 
y  terminer  ses  études. 

Il  était  à  peine  âgé  de  24  ans  lorsque 
l'attention  générale  se  fixa  sur  un  petit 
poëme  manuscrit ,  qui  reçut  les  éloges 
unanimes  des  hommes  de  lettres  et  de  tous 
les  gens  de  goût.  Ce  poëme  était  Ver-Vert , 
qui  ne  tarda  pas  à  être  imprimé  sans  l'aveu 
de  l'auteur,  et  cet  auteur  était  Gresset. 
L'étonnement  fut  à  son  comble  lorsque 
l'on  sut  que  cette  production  charmante 
était  le  fruit  de  la  verve  poétique  d'un 
jeune  religieux  qui  n'avait  jusqu'alors  vécu 
que  dans  le  sein  des  écoles  et  le  silence 
d'un  cloître.  Il  paraît  en  effet  bien  extra- 
ordinaire que  toutes  les  ressources  d'une 
plaisanterie  aussi  délicate  que  fine,  aussi 
légère  que  gracieuse  ,  aient  été  trouvées 
dans  la  solitude ,  lorsqu'elles  n'appartien- 
nent ordinairement  qu'aux  esprits  qui  se 


(  7) 
sont  exerces  pari' habitude  du  grand  monde 
et  des  sociétés  les  plus  distinguées.  C'est 
ce  qui  fit  dire  à  J.  B.  Rousseau,  dans  les 
lettres  qu'il  écrivit,  en  1 735 ,  àM.  de  Lasscré , 
et  au  père  Brumoy ,  en  leur  rendant  compte 
de  l'impression  que  lui  avait  causé  la  lec- 
ture de  Ver-Vert  :  que  cet  ouvrage  était  un 
phénomène  littéraire ^  et  que  son  auteur  était 
un  prodige.  Ce  célèbre  lyrique  rend  la 
même  justice  A  la  Chartreuse  >  aux  Ombres 
et  aux  Adieux,  qui  parurent  peu  d'instans 
après  le  Ver-Vert ,  quoiqu'il  ajoute  toute- 
fois que  ce  poème  a  sur  ses  cadets  l'avantage; 
de  l'invention  et  même  celui  de  l'exactitude. 
Cette  décision  du  maître  est  d  une  justesse 
remarquable.  Les  pièces  que  nous  venons 
de  citer  offrent  en  effet  beaucoup  moins 
de  correction  que  leur  aînée  :  elles  exi- 
geaient aussi  bien  moins  d'invention,  et 
la  fécondité  d'expressions  que  possédait 
l'auteur  le  fait  souvent  tomber  dans  un 
luxe  stérile.,  qui  rend  parfois  sa  poésie  traî- 
nante et  verbeuse.    Mais  ces  défauts  qui 


(S) 

sont  toujours  rachetés  par  une  harmonie 
et  un  enchaînement  heureux  des  vers  ,  que 
bien  peu  de  poètes  ont  portés  à  un  aussi  haut 
degré ,  disparaissent  entièrement  dans  l'é- 
pi tre  qu'il  adresse  à  sa  sœur  sur  sa  conva- 
lescence.    Ce   monument  de  l'amour  fra- 
ternel ,   où    régnent   à  -  la  -  fois  les  images 
les     plus    fraîches ,    les    plus    gracieuses  , 
et  le    charme    d'une   douce    mélancolie  , 
peut  être  placé  au  premier  rang  parmi  nos 
pièces  fugitives.  Jamais  la  lyre  des  Chaulieu, 
des  Voltaire  n'a  rendu  de  sons  plus  tou- 
chants, n'a  offert  les  préceptes  d'une  phi- 
losophie plus  aimable  et  plus  vraie  !. . .  C'est 
Horace  et  Tibulle  tout  ensemble,  ou  plutôt 
c'est  un  jeune  favori  d'Apollon  qui ,  vain- 
queur du  trépas  ,  raconte  dans  le  port ,  avec 
la  sensibilité  la  plus  vive,  les  dangers  qu'il 
a  courus,  et  ses  jours  d'alarmes  et  d' ennuis. 
Ce  morceau  nous  paraît  le  plus  parfait  de 
tous  ceux  écrits  par  Gresset  ;  et  nous  nous 
hâtons  d'ajouter  qu'un  ouvrage  de  ce  genre 
est  souvent  le  résultat  d'une  heureuse  ins- 


(9  ) 
piration  de  l'âme,  tandis  qu'il  faut  bien 
plus  d'esprit  et  de  talent  pour  composer 
nn  poème  comme  celui  de  Ver-Vert,  Dans 
la  saine  littérature,  ce  poème  sera  donc  re- 
gardé comme  le  premier  titre  de  gloire  de 
son  auteur;  mais  jamais  on  ne  le  placera 
cependant  à  côté  du  Lutrin  de  Boileau,  et 
surtout  au-dessus  de  ce  chef-  d'oeuvre  , 
ainsi  que  l'a  fait  l'abbé  M ilôt ,  qui  se  con- 
naissait beaucoup  mieux  en  histoire  qu'en 
poésie.  (1) 

Cependant  Ver-Vert  avait  excité  contre 
Gresset  l'animadversion  de  quelques  es- 
prits froids  et  rigoureux.  Quoique  dans  ce 
charmant  badinage  il  ait  révélé  avec  toute 
la  décence  possible  quelques-uns  des  lé- 
gers travers  qui  naissent  de  la  clôture  et 
des  institutions  monastiques,  on  le  trou- 
vait d'autant  plus  coupable  qu'il  portait  un 
habit  qui  semblait  exiger  plus  de  prudence 
et  de  gravité.  Peut-être  ce  sentiment  n'é- 
tait-il point  tout- à -fait  injuste;   et  J.  B. 

(i)  Discours  de  réception  à  l'académie  française,  comme 
successeur  de  Gresset. 


(.10) 

Rousseau  >  nous  paraît  encore  avoir  eu  par- 
faitement raison  lorsque,  dansleslettres  que 
nous  avons  citées,  il  regrettait  que  Gresset 
eût  quille  le  inonde  pour  une  profession  qui 
lui  convenait  si  peu.  Accusé  auprès  de  ses 
chefs  par  la  sœur  d'un  ministre,  qui  était  su- 
périeure d'une  des  maisons  de  la  Visitation  ; 
transféré  de  Tours  ,  où  il  professait  les 
humanités ,  à  la  F  lâche ,  où  le  dégoût  et 
l'ennui  s'emparèrent  de  lui ,  il  sollicita  sa 
liberté,  et  l'obtint  après  une  année  d'exil. 
Ce  fut  pendant  le  cours  de  cette  année  qu'il 
chercha  à  traduire  ou  plutôt  à  imiter  les 
églogucs  de  Virgile.  Soit  que  son  esprit 
fût  abattu  par  les  tracasseries  qu'il  venait 
d'éprouver  ;  soit  que  le  tableau  des  charmes 
de  la  campagne  ne  convînt  point  à  son  genre 
de  talent,  il  fut  loin  de  réussir  et  de  rendre 
l'antique  et  belle  simplicité  du  chantre  de 
Mantoue.  Il  y  a  entre  ses  vers  bucoliques 
et  les  vers  de  Virgile,  la  différence  qui 
existe  en  peinture  entre  les  bergers  de 
-Boucher  et  ceux  du  Poussin. 


(  M  ) 

Dégagé  île   ses   liens   et  rentré   dans   le 
monde,  Gresset  se  rendit  à  Paris  ,  où  il  fut 
accueilli  avec  la  plus  grande  distinction. 
Il  était    alors    de   mode    de    protéger   les 
hommes  de  lettres  et  les  artistes ,  de  leur 
montrer  de  la  considération,  et  de  ratta- 
cher ainsi  l'indépendance  qui  fait  souvent 
la  base  de  leur  caractère  ,  à  un  système  de 
liberté  et  de  régénération  qui  commençait 
à  faire  fl'importans  progrès.    On  fondait  à 
cet  égard    des    espérances  sur   un    jeune 
homme  qui ,  ayant  écrit  le  poëme  de  Ver- 
Vert^   semblait  avoir  dans  l'esprit  de  la 
hardiesse  et  le  désir  des  innovations.   On 
s'était  trompé  ;  Gresset  ,  autant  par  devoir 
que  par  timidité ,  ne  sacrifia  pas  à  l'idole 
du  jour.    Il  n'était  point   né  sans   doute 
pour  porter  la  robe  d'un  jésuite,  mais  il 
n'oublia  jamais  qu'il  l'avait  portée ,  et  ne 
chercha  qu'à  soutenir  sa  réputation  litté- 
raire.   Pour   remplir  cette   intention ,    il 
voulut  s'élever  jusqu'à  la  tragédie ,  genre 


(  >2  ) 

de  production  au-dessus  de  ses  forces  et 
du  talent  que  lui  avait  donné  la  nature. 
Edouard  III ,  représenté  en  1  y4°  j  n'eut 
point  de  succès  et  ne  devait  pas  en  avoir. 
On  y  trouve  quelques  beaux  vers  ;  un  style 
généralement  noble  et  pur ,  mais  peu  d'en- 
tente de  la  scène  et  peu  d'intérêt.  L'absence 
de  cette  chaleur  des  passions  qui  fait 
réussir  des  tragédies  même  du  second  ordre, 
s'y  fait  surtout  vivement  sentir.  Gresset 
ne  fut  pas  plus  heureux  en  composant 
Sidney ,  ouvrage  dans  lequel  il  a  marché 
sur  les  traces  de  La  Chaussée ,  fondateur 
chez  nous  de  cette  espèce  de  pièces  qu'on 
appelle  drames  ,  et  dont  la  conception 
bizarre ,  n'appartenant  ni  à  la  comédie  ni 
à  la  tragédie ,  nous  paraît  avoir  signalé  en 
France  les  premiers  effets  d'un  genre  dé- 
plorable ,  appelé  maintenant  genre  roman- 
tique. Il  faut  convenir  cependant  que 
Sidney  est  bien  loin,  quant  au  ridicule, 
de  beaucoup  d'ouvrages  de  cette  soi  -  di- 
sant école  sentimentale,  qui  fait  malheu- 


(  i6  ) 
reuscment  chaque  jour  de  nouveaux  pro- 
grès ,  et  que  le  style  en  est  cligne  d'éloges. 
Toutefois  le  sujet  de  cette  pièce  excite  une 
tristesse  monotone ,  sans  aucune  de  ces 
nuances  et  de  ces  circonstances  attachantes 
qui  se  rencontrent  dans  quelques  produc- 
tions du  même  genre.  C'est  une  longue  pa- 
raphrase sur  le  suicide  ;  c'est  l'agonie  con- 
tinuelle d'une  ame  remplie  du  dégoût  de 
la  vie  ;  c'est  enfin  plutôt  la  peinture  d'une 
maladie  morale  que  d'un  caractère ,  et  rien 
n'est  moins  dramatique  qu'une  semblable 
situation. 

Gresset  abandonna  cette  fausse  route, 
et  appelé  par  la  vivacité  de  son  esprit  à  ob- 
tenir des  succès  dans  la  haute  comédie,  il 
mit  le  sceau  à  sa  réputation  en  écrivant  le 
Méchant ,  qui  fut  donné  en  1 74-7-  Cet  ou- 
vrage ne  place  point  son  auteur  à  côté  de 
Molière  >  ni  même  de  Regnard.  L'intrigue 
en  est  un  peu  froide.  Le  vis  comica  est 
bien  plus  dans  les  détails  que  dans  les 
situations  :    mais    le    charme   du  style  , 


(  '4  ) 

l'originalité ,  la  finesse  du  dialogue  con- 
duiront le  Méchant  à  la  postérité.  On  ne 
peut  trop  admirer  le  talent  avec  lequel 
(tresset  a  peint  les  mœurs,  le  ton  et  le 
langage  des  gens  du  grand  monde  sous 
la  régence.  On  croit  vivre  au  milieu  de 
celte  société  élégante  et  corrompue,  où  le 
vice  se  colorait  des  dehors  les  plus  flatteurs; 
où  l'oubli  de  tous  les  principes  de  morale 
était  une  affaire  de  mode,  et  un  moyen 
certain  de  s'avancer  et  d'arriver  à  la  for- 
tune. A  cette  époque  déplorable  de  notre 
histoire ,  le  ridicule  inspirait  bien  plus  de 
crainte  que  le  déshonneur,  et  les  vertus 
tombaient  sous  les  traits  d'un  honteux  et 
brillant  persifïlage.  Nous  avons  chèrement 
payé  le  scandale  et  les  erreurs  de  ce  tems  ; 
et  lorsque  Gresset  en  a  retracé  le  tableau , 
et  nous  a  présenté  les  maximes  des  roués 
de  la  régence  dans  la  bouche  de  ce  Cléon , 
dont  il  a  su  rendre  le  caractère  si  odieux , 
il  était  cependant  loin  de  s'attendre  aux 
malheurs  que  cette  dépravation  de  moeurs 


(   >5  ) 

contribuerait  à  attirer  un  jour  sur  la 
France.  On  n'a  peut-être  pas  assez  remar- 
qué que  le  Méchant  est  celle  de  nos  pièces 
de  théâtre  qui  renferme  le  plus  de  vers 
dignes,  par  la  vigueur  et  la  concision  de 
la  pensée  ,  de  devenir  proverbes.  En  beau- 
coup de  circonstances  la  poésie  senten- 
cieuse est  froide:  c'est  l'écueil  du  genre  di- 
daelique.  Mais  dans  une  comédie  les 
préceptes  se  lient  à  l'action  théâtrale,  et 
la  font  ressortir  avec  plus  de  force  et  d'é- 
clat. C'est  une  des  beautés  àxxMéchant,  qui, 
avec  le  Ver-Vert ,  forme  la  partie  la  plus 
importante  des  œuvres  de  Gresset.  Ce 
qu'il  publia  depuis,  et  ce  qui  fut  publié 
sous  son  nom,  n'ajouta  rien  à  sa  gloire. 
Son  discours  sur  l'harmonie  est  une  ampli- 
fication de  collège  sur  un  art  qu'il  connais- 
sait si  peu  que  continuellement  il  confond 
la  mélodie  avec  l'harmonie,  en  donnant  cette 
dernière  qualification  au  chant  propre- 
ment dit ,  connue  à  la  science  des  accords. 
Avec  des  recherches  plus  exactes ,  il  eût  pu 


(  i6) 

faire  do  cet  ouvrage  une  histoire  abrégée 
de  la  musique  :  mais  les  faits  qu'il  rap- 
porte sont  pour  la  plupart  fabuleux ,  et  il 
les  raconte  avec  une  emphase  qui  blesse  à- 
la-fois  le  goût  et  l'esprit.  Ce  sujet  intéres- 
sant a  été  traité  depuis  avec  autant  de 
talent  que  de  profondeur  par  M.  deLacêpède, 
et  par  Kalbrenner ,  (1)  et  le  discours  de 
Gresset  est  entièrement  oublié.  Nous  ne 
parlerons  pas  de  ses  odes;  et  parmi  d'autres 
pièces  détachées  nous  ne  citerons  que  l'i- 
dylle sur  le  siècle  pastoral,  qui  contient 
des  images  douces,  riantes,  et  des  regrets 
sur  la  perte  de  l'âge  d'or  qui  avaient  vive- 
ment ému  l'éloquent  et  sensible  Rousseau. 
Ce  grand  homme  avait  mis  cette  idylle  en 
musique;  il  se  plaisait  à  la  chanter  sou- 
vent, et  l'air  qu'il  a  composé  paraît  pour 
la  première  fois  dans  cette  nouvelle  édition 
des  œuvres  choisies  de  Gresset. 

Nommé  ,  en  1  rùfi  ,  membre  de  l'acadé- 
mie française,   l'auteur  de   Ver -Vert  ne 

(2)  Poétique  de  la  musique  par  M.  le  ceinte  de  Lacépède  ; 
hUtoire  de  la  musique  par  Kalbrenncr. 


(  '7) 
tarda  pas  à  aller  habiter  Amiens,  sa  patrie. 
Il  avait  obtenu  la  permission  du  Roi  pour 
y  fonder  une  académie ,  dont  on  lui  donna 
la  présidence  perpétuelle,  charge  qu'il  ne 
voulut  pas  conserver,  parce  qu'elle  lui  pa- 
raissait contraire  à  l'indépendance  néces- 
saire à  l'homme  de  lettres.  Retiré  dans  une 
vallée  charmante ,  à  peu  de  distance  de  la 
ville,  il  passait  sa  vie  entre  le  commerce 
des  muses  ,  auquel  il  revenait  encore  quel- 
quefois ,  les  travaux  de  la  càxiipagne ,  et 
les  doux  épanchemens  de  l'amitié  et  de 
l'amour  conjugal.  11  avait  épousé  la  fille 
de  M.  Galand  ,  maire  d'Amiens  ,  et  il  n'eût 
rien  manqué  au  bonheur  de  cette  union 
s'il  en  était  né  des  enfans.  Dégoûté  du  faste 
et  des  intrigues  d'une  grande  ville ,  Paris 
ne  le  revoyait  que  lorsque  ses  affaires  ou 
ses  devoirs  de  membre  de  l'académie  fran- 
çaise l'obligeaient  à  y  faire  des  voyages ,  et 
l'occasion  s'en  présentait  rarement. 

J  usqu'alors  Gresset  avait  joui  des  faveurs 
de  la  cour  de  France ,  et  l'on  pense  bien  que 


(  i8) 
l'envie  ne  cherchait<jue  le  moment  de  les  lui 
faire  perdre.  Une  circonstance  favorable  se 
présenta.  D'Alembert  fut  reçu  à  l'acadé- 
mie en  1754,  et  dans  la  réponse  que  l'au- 
teur de  Ver-Vert  lui  fit  comme  directeur , 
il  censura  avec  une  énergie ,  peut  -  être 
indiscrète,  les  évêques  qui  n'observaient 
pas  les  devoirs  de  la  résidence.  Aussitôt  on 
s'empare  de  cette  partie  de  son  discours , 
on  envenime  ses  intentions ,  on  se  plaint 
avec  amertume  auprès  de  Louis  XV ,  et  ce 
Roi ,  qui  si  souvent  a  eu  le  malheur  de  voir 
par  les  yeux  d'autrui ,  se  courrouce ,  et 
témoigne  son  mécontentement  d'une  ma- 
nière telle  que  Gresset  ne  put  douter  de 
sa  disgrâce.  Cet  événement,  qu'une  ame 
forte  eût  supporté  avec  courage  ,  le  jeta 
dans  la  douleur  et  dans  l'accablement. 

La  ville  d'Amiens  avait  alors  pourévêque 
M.  de  Lamotte  ,  dont  les  talens  et  les  vertus 
ont  laissé  de  profonds  et  nobles  sou- 
venirs. Ce  digne  prélat  parvint  seul  à  ap- 
porter quelque  adoucissement  au  chagrin 


(  19) 
que  ressentait  Gresset,  et  profita  avec 
adresse  de  la  disposition  de  son  esprit  pour 
l'engager  à  ne  plus  écrire  de  comédies. 
L'espèce  de  rétractation  qu'il  publia  à  ce 
sujet  est  un  morceau  précieux  pour  l'his- 
toire des  lettres  et  du  cœur  humain.  11  y 
montre  le  plus  vif  regret  du  scandale  qu'il 
avait  donné  à  la  religion  par  ses  pièces  de 
théâtre.  Il  va  même  jusqu'au  point  de  com- 
prendre, dans  l'arrêt  de  proscription  qu'il 
lance  contre  elles ,  toutes  ses  productions, 
dont,  ajoute- t-il,  on  avait  multiplié  les  édi- 
tions sans  qu'il  eût  jamais  été  dans  la  confi- 
dence a" aucune  ;  et  termine  enfin  par 
traiter  la  poésie  d 'art  dangereux. 

On  ne  peut ,  sans  doute ,  en  vouloir  à 
M.  de  Lamotte  d'être  parvenu  à  son  but  , 
en  obtenant  de  Gresset  qu'il  ne  fît  plus  de 
comédies  :  dans  la  société  chacun  a  ses 
devoirs  à  remplir ,  suivant  la  carrière  qu'il 
a  embrassée;  et  la  religion  catholique  im- 
pose à  ses  ministres  l'obligation  de  blâmer 
les  jeux  du  théâtre.    Mais  il  est  toutefois 


(    20    ) 

permis  de  penser  que  Gresset  a  été  beau- 
coup trop  loin;  et  peut-être  le  pieux  et 
spirituel  évêque  d'Amiens  l'a -t -il  pensé 
lui-même.  En  effet ,  on  ne  peut  attribuer 
qu'à  la  faiblesse  d'une  ame  mal -à- propos 
timorée  l'anathême  que  prononce  l'au- 
teur de  Ver-Vert  contre  tous  ses  ouvrages, 
et  contre  la  poésie  en  général.  Tous  les 
arts  sont  dangereux  lorsqu'on  en  fait  un 
mauvais  usage  :  mais  faut -il  pour  cela 
les  abandonner  et  les  proscrire?...  Si  quel- 
ques auteurs  ont  prostitué  les  muses  en  s'en 
servant  pour  célébrer  l'impiété  et  la  licence, 
tant  d'autres  les  ont  honorées  par  d'utiles  et 
nobles  productions, que  nous  nedevons  point 
condamneren  massecesdoctes  et  riantes  im- 
mortelles ;  et  que  nous  ne  devons  voir  dans 
de  semblables  contradictions  que  ce  mé- 
lange debien  et  de  mal  inséparable  des  choses 
de  la  vie.  Gresset  fut  plus  à  plaindre  qu'à 
blâmer  en  cette  circonstance  ,  qui  impri- 
ma à  son  caractère  un  ridicule  que  la  mali- 
gnité s'empressa  de  saisir. 


(    21     ) 

Vo ilaire  ne  fut  que  plaisant  et  vrai  quand 

il  dit  : 

»   Gresset ,  doué  du  double  privilège 

»   D'être  au  collège  un  bel  esprit  mondain  » 

»    bit  dans  le  monde  un  homme  de  collège. 

Mais  il  faut  convenir  qu'il  franchit  toutes 
les  bornes  de  la  décence  et  de  la  justice 
lorsqu'il  écrivit  en  1759,  que  Gresset  était 
un  polisson*  un  fat  orgueilleux  et  un  plat  fa- 
natique ,  et  lorsque  surtout  ,  dans  la  satire 
du  pauvre  diable,  il  refusa  au  Méchant  le  titre 
de  comédie.  L'auteur  de  la  Henriade  et  de 
Zaïre  avait  assez  de  gloire  pour  ne  rien  en- 
vier  à  celui  de   Ver-Vert  :  cependant  sa 
muse  comique  n'avait  produit  aucun  ou- 
vrage qui  pût  approcher  du  Méchant  ;  et 
dans  les  injures  que  nous  venons  de  citer , 
on  retrouve  à-la-foisce  sentiment  de  jalou- 
sie et  ce  désir  de  plaire  à  une  certaine  co- 
terie que  Voltaire  a  montrés  dans  une  foule 
de  circonstances.  Ajoutons  à  la  louange  de 
Gresset  que  plusieurs  passagesde  ses  œuvres 
sont  consacrés  à  donner  les  plus  grands  élo- 
ges au  chantre  à'Alzire  ;  qu'il  avait  publié 
en  1735  des  vers  charmans  en  réponse  aux 


(    22    ) 

détracteurs  de  cette  belle  tragédie ,  et  que 
jamais  il  ne  chercha  à  se  venger  des  diatri- 
bes du  philosophe  de  Ferney. 

Presqu'uniquement  occupé  des  devoirs 
de  la  religion ,  Gresset  dans  les  vingt  der- 
nières années  de  sa  vie  ne  cultiva  les  muses 
que  de  loin  en  loin  ,  et  ne  publia  aucun 
des  ouvrages  qui  sortirent  de  sa  plume. 
On  sait  même  d'une  manière  positive  qu'il 
jeta  au  feu  plusieurs  comédies,  parmi 
lesquelles  on  cite  :  l'Esprit  à  la  mode  ,  le 
Monde  tel  qu'il  est  ,  et  le  Secret  de  la  comédie. 
Le  Gazctin,  poème  en  quatre  chants,  qu'il 
luteni767,dansrunedesséancesdel'acadé- 
mie  d'Amiens,  n'a  point  laissé  de  traces  ;  et  le 
Parrain  magnifique,  qui  fut  imprimé  à  Paris 
en  1810,  est  dépourvu  de  verve  ,  d'ima- 
gination et  ne  contient  que  quelques  vers 
brillants  qui  rappellent  tant  soit  peu  le  ta- 
lent de  l'auteur  de  Ver-Vert.  Ce  qui  pa- 
raît extraordinaire  ,  après  la  rétractation 
que  nous  avons  fait  connaître  plus  haut , 
c'est  que  Gresset  ayant  composé  deux  uou- 


(s3) 

veaux  chants  pour  ce  poëme ,  les  Pension- 
naires et  l'Ouvroir,  consentit  à  réciter  ce 
dernier  à  la  cour,  en  17 "4-  H  sv  était 
rendu  en  qualité  de  directeur  de  l'aca- 
démie française  pour  complimenter  Louis 
XVI  sur  son  avènement  au  trône,  et  ce 
Roi,  qui  l'accueillit  avec  la  plus  grande 
bonté,  lui  accordadeslettresdenoblesseet  le 
cordon  de  l'ordre  de  St. -Michel.  Il  fut 
aussi  nommé  historiographe  de  l'ordre  de 
St. -Lazare  par  le  prince  ami  des  beaux- 
arts  qui  gouverne  aujourd'hui  la  France. 
Comblé  de  faveurs ,  qu'il  devait  à  ses 
vertus  et  à  ses  travaux;  aimé  et  estimé  de 
ses  concitoyens,  il  termina  ses  jours  dans 
la  ville  d'Amiens  le  16  juin  1777  ,  au 
milieu  de  ses  parens  et  de  ses  amis  éplorés. 
Ses  funérailles  furent  célébrées  avec  pompe. 
On  n'avait  point  attendu  sa  mort  pour  lui 
rendre  justice,  circonstance  assez  rare  dans 
la  vie  des  hommes  distingués  par  leurs 
talens  pour  qu'elle  soit  remarquée  ;  et 
tout  le  corps  municipal  suivit  le  cercueil 


(    24) 

jusqu'au  lieu  où  furent  déposés  les  restes 
de  l'un  des  poètes  les  plus  aimables  qu'ait 
produits  la  France. 

A  l'époque  désastreuse  de  1 793 ,  son 
tombeau,  qui  se  voit  encore  dans  la  cathé- 
drale d'Amiens ,  trouva  grâce  aux  yeux  des 
vandales  révolutionnaires. 

Le  propre  du  talent  de  Gresset  était  cette 
facilité  merveilleuse  qui  de  rien  lui  faisait 
créer  des  ouvrages  charmans.  C'était  cette 
élégance  de  style  dont ,  mieux  que  per- 
sonne ,  il  a  connu  le  secret  ;  et  surtout , 
comme  l'a  dit  un  célèbre  critique  :  cet  art 
de  lutter  avec  grâce  contre  des  difficultés  qui 
paraissaient  insurmontables. 

Il  n'avait  pas  la  vigueur  de  génie  néces- 
saire po\ir  s'élever  jusqu'à  de  grandes  et 
sublimes  conceptions  :  mais  il  fut  cepen- 
dant le  poète  le  plus  original  de  son  siècle  ; 
et  dans  le  genre  gracieux,  ses  vers  servi- 
ront toujours  de  modèles  et  seront  diffici- 
lement égalés. 


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OEUVRES  CHOISIES 


DE 


GRESSET. 


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VER-VERT. 

A    MADAME    L'ABBESSE    DE  *** 


CHAINT  PREMIER. 

V  ous,  près  de  qui  les  grâces  solitaires 
Brillent  sans  fard,  et  régnent  sans  fierté; 
Vous ,  dont  l'esprit ,  né  pour  la  vérité , 
Sait  allier  à  des  vertus  austères 
Le  goût,  les  ris,  l'aimable  liberté; 
Puisqu'à  vos  yeux  vous  voulez  que  je  trace 
D'un  noble  oiseau  la  touchante  disgrâce , 
Soyez  ma  muse  ,  échauffez  mes  accens  ; 
Et  prêtez-moi  ces  sons  intéressants, 
Ces  tendres  sons  que  forma  votre  lyre 


VER -VERT, 

Lorsque  Sultane*,  au  printemps  de  ses  jours. 
Fut  enlevée  à  vos  tristes  amours, 
Et  descendit  au  ténébreux  empire  : 
De  mon  héros  les  illustres  malheurs 
Peuvent  aussi  se  promettre  vos  pleurs. 
Sur  sa  vertu  par  le  sort  traversée , 
Sur  son  voyage  et  ses  longues  erreurs, 
On  aurait  pu  faire  une  autre  Odyssée , 
Et  par  vingt  chants  endormir  les  lecteurs  ; 
On  aurait  pu  des  fables  surannées 
Ressusciter  les  diables  et  les  dieux , 
Des  faits  d'un  mois  occuper  des  années , 
Et,  sur  des  tons  d'un  sublime  ennuyeux, 
Psalmodier  la  cause  infortunée 
D'un  perroquet  non  moins  brillant  qu'Énée, 
Non  moins  dévot,  plus  malheureux  que  lui  : 
Mais  trop  de  vers  entraînent  trop  d'ennui. 
les  muses  sont  des  abeilles  volages; 
Leur  goût  voltige,  il  fuit  les  longs  ouvrages, 
Et,  ne  prenaut  que  la  fleur  d'un  sujet 
Vole  bientôt  sur  un  nouvel  objet. 
Dans  vos  leçons  j'ai  puisé  ces  maximes  : 
Puissent  vos  lois  se  lire  dans  mes  rimes  ! 
Si,  trop  sincère,  en  traçant  ces  portraits 
J'ai  dévoilé  les  mystères  secrets , 
*  Épagneule. 


CHANT  PREMIER. 

L'art  des  parloirs,  la  science  des  grilles, 

Les  graves  riens  ,  les  mystiques  vétilles, 

Votre  enjoûment  me  passera  ces  traits. 

Votre  raison  exempte  de  faiblesses, 

Sait  vous  sauver  ces  fades  petitesses  ; 

Sur  votre  esprit ,  soumis  au  seul  devoir , 

L'illusion  n'eut  jamais  de  pouvoir; 

Vous  savez  trop  qu'un  front  que  l'art  déguise 

Plaît  moins  au  ciel  qu'une  aimable  franchise. 

Si  la  Vertu  se  montrait  aux  mortels, 

Ce  ne  serait  ni  par  l'art  des  grimaces, 

Ni  sous  des  traits  farouches  et  cruels, 

Mais  sous  votre  air,  ou  sous  celui  des  Grâces, 

Qu'elle  viendrait  mériter  nos  autels. 

Dans  maint  auteur  de  science  profonde, 
J'ai  lu  qu'on  perd  à  trop  courir  le  monde; 
Très-rarement  en  devient-on  meilleur  : 
Un  sort  errant  ne  conduit  qu'à  l'erreur. 
Il  nous  vaut  mieux  vivre  au  sein  de  nos  Lares, 
Et  conserver,  paisibles  casaniers, 
Notre  vertu  dans  nos  propres  foyers, 
Que  parcourir  bords  lointains  et  barbares  : 
Sans  quoi  le  cœur,  victime  des  dangers, 
Revient  chargé  de  vices  étrangers. 
L'afFrcux  destin  du  héros  que  je  chante 


4  VER-VERT, 

En  éternise  une  preuve  touchante  : 
Tous  les  échos  des  parloirs  de  Nevers, 
Si  l'on  en  doute,  attesteront  mes  vers. 

A  Nevcrs  donc,  chez  les  Visitandines, 
Vivait  naguère  un  perroquet  fameux, 
A  qui  son  art  et  son  cœur  généreux  , 
Ses  vertus  même,  et  ses  grâces  badines, 
Auraient  dû  faire  un  sort  moins  rigoureux, 
Si  les  bons  cœurs  étaient  toujours  heureux. 
Ver-Vert  (c'était  le  nom  du  personnage) , 
Transplanté  là  de  l'indien  rivage , 
Fut ,  jeune  encor,  ne  sachant  rien  de  rien, 
Au  susdit  cloître  enfermé  pour  son  bien. 
Il  était  beau,  brillant,  leste  et  volage, 
Aimable  et  franc,  comme  on  l'est  au  bel  âge, 
Né  tendre  et  vif,  mais  encore  innocent; 
Bref,  digne  oiseau  d'une  si  sainte  cage, 
Par  son  caquet  digne  d'être  au  couvent. 

Pas  n'est  besoin,  je  pense,  de  décrire 
Les  soins  des  sœurs,  des  nonnes,  c'est  tout  dire; 
Et  chaque  mère ,  après  son  directeur, 
N'aimait  rien  tant  :  même  dans  plus  d'un  cœur, 
Ainsi  l'écrit  un  chroniqueur  sincère , 
Souvent  l'oiseau  l'emporta  sur  le  père. 
Il  partageait,  dans  ce  paisible  lieu, 


CHANT  PREMIER. 

Tous  les  sirops  dont  le  cher  père  en  Dieu, 
Grâce  aux  bienfaits  des  nonnettes  sucrées, 
Réconfortait  ses  entrailles  sacrées. 
Objet  permis  à  leur  oisif  amour, 
Ver -Veut  était  l'ame  de  ce  séjour; 
Exceptez -en  quelques  vieilles  dolentes, 
Des  jeunes  cœurs  jalouses  surveillantes, 
Il  était  cher  à  toute  la  maison. 
N'étant  encor  dans  l'âge  de  raison  , 
Libre ,  il  pouvait  et  tout  dire  et  tout  faire  ; 
Il  était  sûr  de  charmer  et  de  plaire. 
Des  bonnes  sœurs  égayant  les  travaux  , 
Il  béquetait  et  guimpes  et  bandeaux; 
Il  n'était  point  d'agréable  partie  , 
S'il  n'y  venait  briller,  caracoler, 
Papillonner,  siffler,  rossignoler  ; 
Il  badinait,  mais  avec  modestie, 
Avec  cet  air  timide  et  tout  prudent 
Qu'une  novice  a  même  en  badinant. 
Par  plusieurs  voix  interrogé  sans  cesse , 
Il  répondait  à  tout  avec  justesse  : 
Tel  autrefois  César ,  en  même  temps, 
Dictait  à  quatre,  en  styles  différents. 

Admis  partout,  si  Ton  en  croit  l'histoire, 
L'amant  chéri  mangeait  au  réfectoire  : 


6  VER -VERT, 

Là  ,  tout  s'offrait  à  ses  friands  désirs  ; 
Outre  qu'encor  pour  ses  menus  plaisirs, 
Pour  occuper  son  ventre  infatigable  , 
Pendant  le  temps  qu'il  passait  hors  de  table, 
Mille  bonbons  ,  mille  exquises  douceurs , 
Chargeaient  toujours  les  poches  de  nos  sœurs. 
Les  petits  soins,  les  attentions  fines, 
Sont  nés,  dit-on,  chez  les  Visitandines  ; 
L'heureux  Ver -Vert  l'éprouvait  chaque  jour. 
Plus  mitonné  qu'un  perroquet  de  cour , 
Tout  s'occupait  du  beau  pensionnaire; 
Ses  jours  coulaient  dans  un  noble  loisir. 

Au  grand  dortoir  il  couchait  d'ordinaire  : 
Là,  de  cellule  il  avait  à  choisir; 
Heureuse  encor ,  trop  heureuse  la  mère 
Dont  il  daignait,  au  retour  de  la  nuit, 
Par  sa  présence  honorer  le  réduit  ! 
Très-rarement  les  antiques  discrètes 
Logeaient  l'oiseau;  des  novices  proprettes 
L'alcove  simple  était  plus  de  son  goût  : 
Car  remarquez  qu'il  était  propre  en  tout. 
Quand  chaque  soir  le  jeune  anachorète 
Avait  fixé  sa  nocturne  retraite , 
Jusqu'au  lever  de  l'astre  de  Vénus 
Il  reposait  sur  la  boîte  aux  agnus. 


CHANT  PREMIER. 

A  son  réveil,  de  la  fraîche  non  nette , 
Libre  témoin ,  il  voyait  la  toilette. 
Je  dis  toilette,  et  je  le  dis  tout  bas  ; 
Oui,  quelque  part  j'ai  lu  qu'il  ne  faut  pas 
Aux  fronts  voilés  des  miroirs  moins  fidèles 
Qu'aux  fronts  ornés  de  pompons  et  dentelles. 
Ainsi  qu'il  est  pour  le  monde  et  les  cours 
Un  art,  un  goût  de  modes  et  d'atours, 
Il  est  aussi  des  modes  pour  le  voile; 
Il  est  un  art  de  donner  d'heureux  tours 
A  l'étamine ,  à  la  plus  simple  toile. 
Souvent  l'essaim  des  folâtres  amours, 
Essaim  qui  sait  franchir  grilles  et  tours, 
Donne  aux  bandeaux  une  grâce  piquante, 
Un  air  galant  à  la  guimpe  flottante  ; 
Enfin ,  avant  de  paraître  au  parloir, 
On  doit  au  moins  deux  coups  d'œil  au  miroir. 
Ceci  soit  dit  entre  nous,  en  silence  : 
Sans  autre  écart  revenons  au  héros. 
Dans  ce  séjour  de  l'oisive  indolence, 
Ver -Vert  vivait  sans  ennui ,  sans  travaux  : 
Dans  tous  les  cœurs  il  régnait  sans  partage. 
Pour  lui  sœur  Thècle  oubliait  les  moineaux; 
Quatre  serins  en  étaient  morts  de  rage  ; 
Et  deux  matous,  autrefois  en  faveur, 
Dépérissaient  d'envie  et  de  langueur. 


VER-VERT,  CHANT  PREMIER. 

Qui  l'aurait  dit,  en  ces  jourspleins  decharmes, 
Qu'en  pure  perte  on  cultivait  ses  mœurs  ; 
Qu'un  temps  viendrait,  temps  decrime  et  d'alarmes, 
Où  ce  Ver-Vert,  tendre  idole  des  cœurs, 
Ne  serait  plus  qu'un  triste  objet  d'horreurs? 
Arrête,  muse,  et  retarde  les  larmes 
Que  doit  coûter  l'aspect  de  ses  malheurs, 
Fruit  trop  amer  des  égards  de  nos  sœurs. 


Ver   Vert  (Lui!  Ilr 


t!VVV\\\iAVX'VVVVlVVVl^VV»^X^^\'VVVVVVVVVV^^l^l^/»/Vi^VVVVVVVVVV'VVVVl'VVV 


CHANT  SECOND. 


o. 


'n  juge  bien  qu'étant  à  telle  école 
Point  ne  manquait  du  don  de  la  parole 
L'oiseau  disert;  hormis  dans  les  repas, 
Tel  qu'une  nonne,  il  ne  déparlait  pas  : 
Bien  est-il  vrai  qu'il  parlait  comme  un  livre 
Toujours  d'un  ton  confit  en  savoir  vivre. 
Il  n'était  point  de  ces  fiers  perroquets 
Que  l'air  du  siècle  a  rendus  trop  coquets, 
Et  qui,  sifïlés  par  des  bouches  mondaines, 
N'ignorent  rien  des  vanités  humaines. 
Ver -Vert  était  un  perroquet  dévot, 
Une  belle  ame  innocemment  guidée; 
Jamais  du  mal  il  n'avait  eu  l'idée, 
Ne  disait  onc  un  immodeste  mot  : 
Mais  en  revanche  il  savait  des  cantiques,, 
Des  orémus,  des  colloques  mystiques; 
Il  disait  bien  son  Bénédicité  , 

Et  NOTRE  MÈRE,  et  VOTRE  CHARITE; 

Il  savait  même  un  peu  du  soliloque , 
Et  des  traits  fins  de  Marie  Alacoque  : 
Il  avait  eu,  dans  ce  docte  manoir, 
Tous  les  secours  qui  mènent  au  savoir. 

9 


io  VER-VERT, 

Il  était  là  maintes  filles  savantes 

Qui  mot  pour  mot  portaient  dans  leurs  cerveaux 

Tous  les  noëls  anciens  et  nouveaux. 

Instruit ,  formé  par  leurs  leçons  fréquentes, 

Bientôt  l'élève  égala  ses  régentes  : 

De  leur  ton  même  adroit  imitateur, 

Il  exprimait  la  pieuse  lenteur, 

Les  saints  soupirs,  les  notes  languissantes 

Du  chant  des  sœurs,  colombes  gémissantes  : 

Finalement,  Ver -Vert  savait  par  cœur 

Tout  ce  que  sait  une  mère  de  chœur. 

Trop  resserré  dans  les  bornes  d'un  cloître, 
Un  tel  mérite  au  loin  se  fit  connoîlre  : 
Dans  tout  Nevers,  du  matin  jusqu'au  soir, 
Il  n'était  bruit  que  des  scènes  mignonnes 
Du  perroquet  des  bienheureuses  nonnes; 
De  Moulins  même  on  venait  pour  le  voir. 
Le  beau  Ver-Vert  ne  bougeait  du  parloir  : 
Sœur  Mélanie,  en  guimpe  toujours  fine* 
Portait  l'oiseau  :  d'abord  aux  spectateurs 
Elle  en  faisait  admirer  les  couleurs, 
Les  agréments,  la  douceur  enfantine; 
Son  air  heureux  ne  manquait  point  les  cœurs. 
Mais  la  beauté  du  tendre  néophyte 
IS'était  encor  que  le  moindre  mérite  ■ 


CHANT  SECOND.  Il 

On  oubliait  ces  attraits  enchanteurs, 

Dès  que  sa  voix  frappait  les  auditeurs. 

Orné,  rempli  de  saintes  gentillesses, 

Que  lui  dictaient  les  plus  jeunes  professes, 

L'illustre  oiseau  commençait  son  récit; 

A  chaque  instant  de  nouvelles  finesses, 

Des  charmes  neufs,  variaient  son  débit  : 

Éloge  unique  et  difficile  à  croire 

Pour  tout  parleur  qui  dit  publiquement, 

Nul  ne  dormait  dans  tout  son  auditoire  ; 

Quel  orateur  en  pourrait  dire  autant? 

On  l'écoutait,  on  vantait  sa  mémoire  : 

Lui  cependant,  stylé  parfaitement, 

Bien  convaincu  du  néant  de  la  gloire, 

Se  rengorgeait  toujours  dévotement, 

Et  triomphait  toujours  modestement. 

Quand  il  avait  débité  sa  science  , 

Serrant  le  bec  et  parlant  en  cadence, 

Il  s'inclinait  d'un  air  sanctifié, 

Et  laissait  là  son  monde  édifié. 

Il  n'avait  dit  que  des  phrases  gentilles, 

Que  des  douceurs ,  excepté  quelques  mots 

De  médisance ,  et  tels  propos  de  filles 

Que  par  hasard  on  apprenait  aux  grilles, 

Ou  que  nos  sœurs  traitaient  dans  leur  enclos. 


12  VER-VERT, 

Ainsi  vivait  dans  ce  nid  délectable , 
En  maître,  en  saint,  en  sage  véritable, 
Père  Veu-Vert,  cher  à  plus  d'une  Hébé, 
Gras  comme  un  moine  et  non  moins  vénérable, 
Beau  comme  un  cœur,  savant  comme  un  abbé, 
Toujours  aimé,  comme  toujours  aimable, 
Civilisé,  musqué,  pincé,  rangé, 
Heureux  enfin  s'il  n'eût  pas  voyagé. 

Mais  vint  ce  temps  d'affligeante  mémoire, 
Ce  temps  critique  où  s'éclipse  sa  gloire. 
O  crime  !  ô  honte  !  ô  cruel  souvenir  ! 
Fatal  voyage!  aux  yeux  de  l'avenir 
Que  ne  peut-on  en  dérober  l'histoire! 
Ah  !  qu'un  grand  nom  est  un  bien  dangereux  ! 
Un  sort  caché  fut  toujours  plus  heureux. 
Sur  cet  exemple  on  peut  ici  m'en  croire, 
Trop  de  talents,  trop  de  succès  flatteurs, 
Traînent  souvent  la  ruine  des  mœurs. 

Ton  nom,  Ver-Vekt,  tes  prouesses  brillantes, 
Ne  furent  point  bornés  à  ces  climats; 
La  renommée  annonça  tes  appas 
Et  vint  porter  ta  gloire  jusqu'à  Nantes. 
Là,  comme  on  sait,  la  Visitation 
A  son  bercail  de  révérendes  mères  , 
Qui,  comme  ailleurs,  dans  cette  nation 


CHANT  SECOND.  i3 

A  tout  savoir  ne  sont  pas  les  dernières; 
Par  quoi  bientôt,  apprenant  des  premières 
Ce  qu'on  disait  du  perroquet  vanté, 
Désir  leur  vint  d'en  voir  la  vérité. 
Désir  de  fille  est  un  feu  qui  dévore, 
Désir  de  nonne  est  cent  fois  pis  encore. 

Déjà  les  cœurs  s'envolent  à  Nevers; 
Voilà  d'abord  vingt  têtes  à  l'envers 
Pour  un  oiseau.  L'on  écrit  tout-à-l'heure 
En  Nivernais  à  la  supérieure  , 
Pour  la  prier  que  l'oiseau  plein  d'attraits 
Soit,  pour  un  temps,  amené  par  la  Loire; 
Et  que ,  conduit  au  rivage  nantais  , 
Lui-même  il  puisse  y  jouir  de  sa  gloire , 
Et  se  prêter  à  de  tendres  souhaits. 

La  lettre  part.    Quand  viendra  la  réponse? 
Dans  douze  jours  :  quel  siècle  jusque-là! 
Lettre  sur  lettre,  et  nouvelle  semonce  : 
On  ne  dort  plus  ;  sœur  Cécile  en  mourra. 

Or,  à  Nevers  arrive  enfin  l'épître. 
Grave  sujet  ;  on  tient  le  grand  chapitre. 
Telle  requête  effarouche  d'abord. 
Perdre  Ver -Vert  !  0  ciel  J  plutôt  la  mort  ! 
Dans  ces  tombeaux,  sous  ces  tours  isolées, 


14  VER -VERT, 

Que  ferons-nous  si  ce  cher  oiseau  sort? 

Ainsi  parlaient  les  plus  jeunes  voilées, 

Dont  le  cœur  vif,  et  las  de  son  loisir, 

S'ouvrait  encore  à  l'innocent  plaisir  : 

Et,  dans  le  vrai,  c'était  la  moindre  chose 

Que  cette  troupe,  étroitement  enclose, 

A  qui  d'ailleurs  tout  autre  oiseau  manquait, 

Eût  pour  le  moins  un  pauvre  perroquet. 

L'avis  pourtant  des  mères  assistantes, 

De  ce  sénat  antiques  présidentes', 

Dont  le  vieux  cœur  aimait  moins  vivement, 

Fut  d'envoyer  le  pupille  charmant 

Pour  quinze  jours;  car,  en  têtes  prudentes, 

Elles  craignaient  qu'un  refus  obstiné 

Ne  les  brouillât  avec  nos  sœurs  de  Nantes  : 

Ainsi  jugea  l'état  embéguiné. 

Après  ce  bill  des  miladys  de  l'ordre , 
Dans  la  commune  arrive  grand  désordre  : 
Quel  sacrifice  !  y  peut-on  consentir  ? 
Est-il  donc  vrai?  dit  la  sœur  Séraphine  : 
Quoi  !  nous  vivons,  et  Ver-Vert  va  partir  ! 
D'une  autre  part,  la  mère  sacristine 
Trois  fois  pâlit,  soupire  quatre  fois, 
Pleure,  frémit,  se  pâme,  perd  la  voix. 
Tout  est  en  deuil.  Je  ne  sais  quel  présage 
D'un  noir  crayon  leur  trace  ce  voyage; 


CHANT  SECOND.  i5 

Pendant  la  nuit,  des  songes  pleins  d'horreur 
Du  jour  encor  redoublent  la  terreur. 
Trop  vains  regrets!  l'instant  funeste  arrive: 
Jà  tout  est  prêt  sur  la  fatale  rive; 
Il  faut  enfin  se  résoudre  aux  adieux, 
Et  commencer  une  absence  cruelle; 
Jà  chaque  sœur  gémit  en  tourterelle, 
Et  plaint  d'avance  un  veuvage  ennuyeux. 
Que  de  baisers  au  sortir  de  ces  lieux 
Reçut  Ver- Vert  !  Quelles  tendres  alarmes! 
On  se  l'arrache ,  on  le  baigne  de  larmes  : 
Plus  il  est  près  de  quitter  ce  séjour, 
Plus  on  lui  trouve  d'esprit  et  de  charmes. 
Enfin  pourtant  il  a  passé  le  tour  : 
Du  monastère,  avec  lui,  fuit  l'Amour. 
Pars,  va,  mon  fils,  vole  où  l'honneur  t'appelle; 
Reviens  charmant,  reviens  toujours  fidèle; 
Que  les  zéphyrs  te  portent  sur  les  flots, 
Tandis  qu'ici  dans  un  triste  repos 
Je  languirai  forcément  exilée, 
Sombre,  inconnue,  et  jamais  consolée; 
Pars,  cberVER-VERT,  et,  dans  ton  heureux  cours, 
Sois  pris  partout  pour  l'aîné  des  Amours! 
Tel  fut  l'adieu  d'une  nonnain  poupine, 
Qui ,  pour  distraire  et  charmer  sa  langueur, 
Entre  deux  draps  avait  à  la  sourdine 


îG  VER-VERT,    CHANT  SECOND. 

Très-souvent  fait  l'oraison  dans  Racine, 

Et  qui ,  sans  doute,  aurait ,  de  très-grand  cœur, 

Loin  du  couvent  suivi  l'oiseau  parleur. 

Mais  c'en  est  fait,  on  embarque  le  drôle, 
Jusqu'à  présent  vertueux,  ingénu, 
Jusqu'à  présent  modeste  en  sa  parole  : 
Puisse  son  cœur,  constamment  défendu, 
Au  cloître  un  jour  rapporter  sa  vertu! 
Quoi  qu'il  en  soit,  déjà  la  rame  vole, 
Du  bruit  des  eaux  les  airs  ont  retenti; 
Un  bon  vent  souflle,  on  part,  on  est  parti. 


Ver.  Vert  CJutiU  Mi: 


L'oiseau  madré    la  connut  a  sa  m  me 


,./  .,,„//■' 


V  «  VVtVVVWVVl/VV\<VVVVvVVVVVVVl/V\V»/VVVVVVVVVVV*/VVV»^^ 

CHANT  TROISIEME. 

J_ja  même  nef,  légère  et  vagabonde, 
Qui  voiturait  le  saint  oiseau  sur  l'onde, 
Portait  aussi  deux  nymphes,  trois  dragons, 
Une  nourrice,  un  moine,  deux  Gascons: 
Tour  un  enfant  qui  sort  du  monastère, 
C'était  échoir  en  dignes  compagnons! 
Aussi  Ver-Vert,  ignorant  leurs  façons, 
Se  trouva  là  comme  en  terre  étrangère; 
Nouvelle  langue,  et  nouvelles  leçons. 
L'oiseau  surpris  n'entendait  point  leur  style. 
Ce  n'étaient  plus  paroles  d'évangile, 
Ce  n'étaient  plus  ces  pieux  entretiens, 
Ces  traits  de  bible  et  d'oraisons  mentales, 
Qu'il  entendait  chez  nos  douces  vestales, 
Mais  de  gros  mots,  et  non  des  plus  chrétiens  : 
Car  les  dragons,  race  assez  peu  dévote, 
Ne  parlaient  là  que  langue  de  gargote; 
Charmant  au  mieux  les  ennuis  du  chemin, 
Ils  ne  fêtaient  que  le  patron  du  vin  : 
Puis  les  Gascons  et  les  trois  péronnelles 
Y  concertaient  sur  des  tons  de  ruelles  : 
De  leur  côté  les  bateliers  juraient, 

Rimaient  en  dieu,  blasphémaient  et  sacraient; 

5 


3 S  VER -VERT, 

Leur  voix,  stylée  aux  tons  mâles  et  fermes, 
Articulait  sans  rien  perdre  des  termes. 
Dans  le  fracas,  confus,  embarrassé, 
Ver- Vert  gardait  un  silence  forcé; 
Triste,  timide,  il  n'osait  se  produire, 
Et  ne  savait  que  penser  ni  que  dire. 

Pendant  la  route  on  voulut  par  faveur 
Faire  causer  le  perroquet  rêveur. 
Frère  Lubin,  d'un  ton  peu  monastique, 
Interrogea  le  beau  mélancolique  : 
L'oiseau  bénin  prend  son  air  de  douceur , 
Et,  vous  poussant  un  soupir  méthodique, 
D'un  ton  pédant  répond,  Ave,  ma  soeur. 
A  cet  ave,  jugez  si  l'on  dut  rire; 
Tous  en  chorus  bernent  le  pauvre  sire. 
Ainsi  berné,  le  novice  interdit 
Comprit  en  soi  qu'il  n'avait  pas  bien  dit, 
Et  qu'il  serait  malmené  des  commères, 
S'il  ne  parlait  la  langue  des  confrères  : 
Son  cœur,  né  fier,  et  qui,  jusqu'à  ce  temps , 
Avait  été  nourri  d'un  doux  encens, 
Ne  put  garder  sa  modeste  constance 
Dans  cet  assaut  de  mépris  flétrissans  : 
A  cet  instant,  en  perdant  patience, 
Ver-Vert  perdit  sa  première  innocence. 


CHANT  TROISIÈME.  19 

Dès-lors  ingrat,  en  soi-même  il  maudit 

Les  chères  sœurs  ses  premières  maîtresses; 

Qui  n'avaient  pas  su  mettre  en  son  esprit 

Du  beau  français  les  brillantes  finesses, 

Les  sons  nerveux  et  les  délicatesses. 

A  les  apprendre  il  met  donc  tous  ses  soins, 

Parlant  très-peu,  mais  n'en  pensant  pas  moins. 

D'abord  l'oiseau,  comme  il  n'était  pas  bête, 

Pour  faire  place  à  de  nouveaux  discours, 

Vit  qu'il  devait  oublier  pour  toujours 

Tous  les  gaudés  qui  farcissaient  sa  tête  ; 

Ils  furent  tous  oubliés  en  deux  jours, 

Tant  il  trouva  la  langue  à  la  dragonne 

Plus  du  bel  air  que  les  termes  de  nonne  ! 

En  moins  de  rien,  l'éloquent  animal, 

(  Hélas  !  jeunesse  apprend  trop  bien  le  mal  !  ) 

L'animal,  dis-je,  éloquent  et  docile, 

En  moins  de  rien  fut  rudement  habile. 

Bien  vite  il  sut  jurer  et  maugréer 

Mieux  qu'un  vieux  diable  au  fond  d'un  bénitier. 

Il  démentit  les  célèbres  maximes 

Où  nous  lisons  qu'on  ne  vient  aux  grands  crimes 

Que  par  degrés  :  il  fut  un  scélérat 

Profès  d'abord,  et  sans  noviciat. 

Trop  bien  sut-il  graver  en  sa  mémoire 

Tout  l'alphabet  des  bateliers  de  Loire, 


ao  VER-VERT , 

Dès  qu'un  d'iceux,  dans  quelque  vertigo, 
Lâchait  un  mor...!  Ver- Vert  faisait  l'écho  : 
Lors  applaudi  parla  bande  susdite, 
Fier  et  content  de  son  petit  mérite, 
Il  n'aima  plus  que  le  honteux  honneur 
De  savoir  plaire  au  monde  suborneur; 
Et,  dégradant  son  généreux  organe, 
Il  ne  fut  plus  qu'un  orateur  profane  : 
Faut-il  qu'ainsi  l'exemple  séducteur 
Du  ciel  au  diable  emporte  un  jeune  cœur  ! 

Pendant  ces  jours,  durant  ces  tristes  scènes, 
Que  faisiez-vous  dans  vos  cloîtres  déserts, 
Chastes  Iris  du  couvent  de  Nevers? 
Sans  doute,  hélas!  vous  faisiez  des  neuvaines 
Pour  le  retour  du  plus  grand  des  ingrats, 
Pour  un  volage  indigne  de  vos  peines, 
Et  qui,  soumis  à  de  nouvelles  chaînes, 
De  vos  amours  ne  faisait  plus  de  cas. 
Sans  doute  alors  l'accès  du  monastère 
Était  d'ennuis  tristement  obsédé; 
La  grille  était  dans  un  deuil  solitaire, 
Et  le  silence  était  presque  gardé. 
Cessez  vos  vœux,  Ver-Vert  n'en  est  plus  digne; 
Ver-Vert  n'est  plus  cet  oiseau  révérend, 
Ce  perroquet  d'une  humeur  si  bénigne, 


CHANT  TROISIEME.  pj 

Ce  cœur  si  pur,  cet  esprit  si  fervent  ; 
Vous  le  dirai-je?  il  n'est  plus  qu'un  brigand 9 
Làehe  apostat,  blasphémateur  insigne  : 
Les  vents  légers  et  les  nymphes  des  eaux 
Ont  moissonné  le  fruit  de  vos  travaux. 
Ne  vantez  point  sa  science  infinie  : 
Sans  la  vertu,  que  vaut  un  grand  génie? 
N'y  pensez  plus  :  l'infâme  a ,  sans  pudeur, 
Prostitué  ses  talents  et  son  cœur. 

Déjà  pourtant  on  approche  de  Nantes, 
Où  languissaient  nos  sœurs  impatientes  : 
Pour  leurs  désirs  le  jour  trop  tard  naissait, 
Des  cieux  trop  tôt  le  jour  disparaissait. 
Dans  ces  ennuis,  l'espérance  flatteuse, 
A  nous  tromper  toujours  ingénieuse , 
Leur  promettait  un  esprit  cultivé, 
Un  perroquet  noblement  élevé, 
Une  voix  tendre,  honnête,  édifiante, 
Des  sentiments,  un  mérite  achevé  : 
Mais  ô  douleur!  ô  vaine  et  fausse  attente! 

La  nef  arrive,  et  l'équipage  en  sort. 
Une  tourière  était  assise  au  port. 
Dès  le  départ  de  la  première  lettre , 
Là  chaque  jour  elle  venait  se  mettre  ; 
Ses  yeux,  errant  sur  le  lointain  des  flots, 


**  VER -VERT, 

Semblaient  hâter  le  vaisseau  du  héros. 

En  débarquant  auprès  de  la  béguine, 

L'oiseau  madré  la  connut  à  sa  mine. 

A  son  œil  prude  ouvert  en  tapinois , 

A  sa  grand'coifFe ,  à  sa  fine  étamine , 

A  ses  gants  blancs,  à  sa  mourante  voix, 

Et,  mieux  encore,  à  sa  petite  croix  : 

Il  en  frémit,  et  même  il  est  croyable 

Qu'en  militaire  il  la  donnait  au  diable; 

Trop  mieux  aimant  suivre  quelque  dragon, 

Dont  il  savait  le  bachique  jargon, 

Qu'aller  apprendre  encor  les  litanies, 

La  révérence,  et  les  cérémonies. 

Mais  force  fut  au  grivois  dépité 

D'être  conduit  au  gîte  détesté. 

Malgré  ses  cris ,  la  tourière  l'emporte  : 

Il  la  mordait,  dit-on ,  de  bonne  sorte, 

Chemin  faisant;  les  uns  disent  au  cou, 

D'autres  au  bras  ;  on  ne  sait  pas  bien  où  : 

D'ailleurs,  qu'importe  ?  A  la  fin,  non  sans  peine, 

Dans  le  couvent  la  béate  l'emmène; 

Elle  l'annonce.  Avec  grande  rumeur 

Le  bruit  en  court.  Aux  premières  nouvelles 

La  cloche  sonne.  On  était  lors  au  chœur; 

On  quitte  tout,  on  court,  on  a  des  ailes  : 

n  C'est  lui,  ma  sœur!  il  est  au  grand  parloir!» 


CHANT  QUATRIÈME.  25 

On  vole  en  foule,  on  grille  de  le  voir; 
Les  vieilles  même,  au  marcher  symétrique, 
Des  ans  tardifs  ont  oublié  le  poids  : 
Tout  rajeunit;  et  la  mère  Angélique 
Courut  alors  pour  la  première  fois. 


l^V.\\A\.\VVVXV^\V\*.\V>A.\\Y\.\>.\V.V\\VX*Vv\V\,.\\.\«.\\V.\.VV  nUvv\uV\V 

CHA>T  QUATRIEME 

v_/>  voit  enfin,  on  ne  peut  se  repaître 
Assez  les  yeux  des  beautés  de  l'oiseau  : 
C'ttdit  raison  ,  car  le  fripon  pour  être 
Moins  bon  garçon  n'en  était  pas  moins  beau; 
Cet  œil  guerrier  et  cet  air  petit-maître 
Lui  prêtaient  même  un  agrément  nouveau. 
Faut-il,  grand  Dieu!  quesurlefrontd'untraîlrè 
Brillent  ainsi  les  plus  tendres  attraits! 
Que  ne  peut-on  distinguer  et  connaître 
Les  cœurs  pervers  à  de  difformes  traits  ! 
Pour  admirer  les  charmes  qu'il  rassemble, 
Toutes  les  sœurs  parlent  toutes  ensemble  : 
En  entendant  cet  essaim  bourdonner, 
On  eût  à  peine  entendu  Dieu  tonner. 
Lui  cependant,  parmi  tout  ce  vacarme, 
Sans  daigner  dire  un  mot  de  piété, 
Roulait  les  yeux  d'un  air  de  jeune  Carme. 
Premier  grief.  Cet  air  trop  effronté 
Fut  un  scandale  à  la  communauté. 
En  second  lieu,  quand  la  mère  prieure, 
D'un  air  auguste,  en  fille  intérieure, 
Voulut  parler  à  l'oiseau  libertin  , 
Pour  premiers  mots  et  pour  toute  réponse, 


Jcmr  do  dieu'    mor'   nnlle  pipes  le  àAbles 


VER- VERT,  CHANT  QUATRIEME.  a5 

Nonchalamment,  et  d'un  air  de  dédain, 

Sans  bien  songer  aux  horreurs  qu'il  prononce, 

Mon  gars  répond ,  avec  un  ton  faquin  : 

t  Par  la  corbleu  !  que  les  nonnes  sont  folles!» 

L'histoire  dit  qu'il  avait,  en  chemin  , 

D'un  de  la  troupe  entendu  ces  paroles. 

A  ce  début,  la  sœur  Saint-Augustin, 

D'un  air  sucré,  voulant  le  faire  taire, 

Et  lui  disant,  Fi  donc,  mon  très-cher  frère  ! 

Le  très-cher  frère ,  indocile  et  mutin , 

Vous  la  rima  très-richement  en  tain. 

Vive  Jésus!  il  est  sorcier,  ma  mère! 

Reprend  la  sœur.  Juste  Dieu!  quel  coquin! 

Quoi  !  c'est  donc  là  ce  perroquet  divin? 

Ici  Ver-Vert,  en  vrai  gibier  de  Grève, 

L'apostropha  d'un  la  peste  te  crève  ! 

Chacune  vint  pour  brider  le  caquet 

Du  grenadier,  chacune  eut  son  paquet: 

Turlupinant  les  jeunes  précieuses, 

Il  imitait  leur  courroux  babillard  ; 

Plus  déchaîné  sur  les  vieilles  grondeuses, 

Il  bafouait  leur  sermon  nasillard. 

Ce  fut  bien  pis,  quand,  d'un  ton  de  corsaire, 
Las ,  excédé  de  leurs  fades  propos , 
Bouffi  de  rage,  écumant  de  colère, 

4 


2(>  VER -VERT, 

Il  entonna  tous  les  horribles  mots 
Qu'il  avait  su  rapporter  des  bateaux; 
Jurant,  sacrant  d'une  voix  dissolue, 
Faisant  passer  tout  l'enfer  en  revue , 
Les  B.  les  F.  voltigeaient  sur  son  bec. 
Les  jeunes  sœurs  crurent  qu'il  parlait  grec. 
«  Jour  de  Dieu!  mor...!  mille  pipes  de  diables!» 
Toute  la  grille ,  à  ces  mots  effroyables , 
Tremble  d'horreur  ;  les  nonnettes  sans  voix 
Font,  en  fuyant,  mille  signes  de  croix: 
Toutes,  pensant  être  à  la  fin  du  monde, 
Courent  en  poste  aux  caves  du  couvent; 
Et  sur  son  nez  la  mère  Cunégonde 
Se  laissant  choir  perd  sa  dernière  dent. 
Ouvrant  à  peine  un  sépulcral  organe  : 
Père  éternel  !  dit  la  sœur  Bibiane, 
Miséricorde!  Ah!  qui  nous  a  donné 
Cet  antechrist,  ce  démon  incarné  ? 
Mon  doux  sauveur  !  en  quelle  conscience 
Peut-il  ainsi  jurer  comme  un  damné? 
Est-ce  donc  là  l'esprit  et  la  science 
De  ce  Ver-Vert  si  chéri,  si  prôné? 
Qu'il  soit  banni,  qu'il  soit  remis  en  route. 
0  Dieu  d'Amour!  reprend  la  sœur  Ecoute, 
Quelles  horreurs!  chez  nos  sœurs  de  Nevers, 
Quoi!  parle-t-on  ce  langage  pervers? 


CHANT  QUATRIÈME.  2; 

Quoi!  c'est  ainsi  qu'on  forme  la  jeunesse! 
Quel  hérétique  !  ô  divine  sagesse  ! 
Qu'il  n'entre  point  :  avec  ce  Lucifer, 
En  garnison  nous  aurions  tout  l'enfer. 

Conclusion  :  Ver-Vert  est  mis  en  cage; 
On  se  résout,  sans  tarder  davantage, 
A  renvoyer  le  parleur  scandaleux. 
Le  pèlerin  ne  demandait  pas  mieux. 
Il  est  proscrit,  déclaré  détestable, 
Abominable,  atteint  et  convaincu 
D'avoir  tenté  d'entamer  la  vertu 
Des  saintes  sœurs.  Toutes  de  l'exécrable 
Signent  l'arrêt,  en  pleurant  le  coupable; 
Car  quel  malheur  qu'il  fût  si  dépravé, 
N'étant  encor  qu'à  la  fleur  de  son  âge, 
Et  qu'il  portât,  sous  un  si  beau  plumage, 
La  fière  humeur  d'un  escroc  achevé, 
L'air  d'un  païen ,  le  cœur  d'un  réprouvé  ! 

Il  part  enfin,  porté  par  la  tourière, 
Mais  sans  la  mordre  en  retournant  au  port; 
Une  cabane  emporte  le  compère , 
Et,  sans  regret,  il  fuit  ce  triste  bord. 

De  ses  malheurs  telle  fut  l'Iliade. 
Quel  désespoir,  lorsqu'enfin  de  retour 


28  VER -VERT, 

]1  vint  donner  pareille  sérénade, 
Pareil  scandale  en  son  premier  séjour! 
Que  résoudront  nos  sœurs  inconsolables? 
Les  yeux  en  pleurs ,  les  sens  d'horreur  troublés, 
En  manteaux  longs  ,  en  voiles  redoublés, 
Au  discrétoire  entrent  neuf  vénérables  : 
Figurez-vous  neuf  siècles  assemblés. 
Là,  sans  espoir  d'aucun  heureux  suffrage, 
Privé  des  sœurs  qui  plaideraient  pour  lui , 
En  plein  parquet  enchaîné  dans  sa  cage, 
Ver-Vert  paraît  sans  gloire  et  sans  appui. 
On  est  aux  voix  :  déjà  deux  des  sibylles 
En  billets  noirs  ont  crayonné  sa  mort  ; 
Deux  autres  sœurs,  un  peu  moins  imbécilles, 
Veulent  qu'en  proie  à  son  malheureux  sort 
On  le  renvoie  au  rivage  profane 
Qui  le  vit  naître  avec  le  noir  bracmane  : 
Mais,  de  concert  les  cinq  dernières  voix 
Du  châtiment  déterminent  le  choix. 
On  le  condamne  à  deux  mois  d'abstinence, 
Trois  de  retraite,  et  quatre  de  silence; 
Jardins,  toilette,  alcôves  et  biscuits, 
Pendant  ce  temps  lui  seront  interdits. 
Ce  n'est  point  tout  :  pour  comble  de  misère, 
On  lui  choisit  pour  garde,  pour  geôlière , 
Pour  entretien,  l'Alecton  du  couvent, 
Une  converse 3  infante  douairière, 


CHANT  QUATRIEME.  29 

Singe  voilé,  squelette  octogénaire, 
Spectacle  fait  pour  l'œil  d'un  pénitent. 
Malgré  les  soins  de  l'Argus  inflexible* 
Dans  leurs  loisirs  souvent  d'aimables  sœurs, 
Venant  le  plaindre  avec  un  air  sensible, 
De  son  exil  suspendaient  les  rigueurs. 
Sœur  Rosalie,  au  retour  de  matines  , 
Plus  d'une  fois  lui  porta  des  pralines  : 
Mais,  dans  les  fers,  loin  d'un  libre  destin, 
Tous  les  bonbons  ne  sont  que  chicotin. 

Couvert  de  honte,  instruit  par  l'infortune, 
Ou  las  de  voir  sa  compagne  importune  , 
L'oiseau  contrit  se  reconnut  enfin  : 
Il  oublia  les  dragons  et  le  moine, 
Et,  pleinement  remis  à  l'unisson 
Avec  nos  sœurs  pour  l'air  et  pour  le  ton, 
Il  redevint  plus  dévot  qu'un  chanoine. 
Quand  on  fut  sûr  de  sa  conversion , 
Le  vieux  divan ,  désarmant  sa  vengeance, 
De  l'exilé  borna  la  pénitence. 

De  son  rappel,  sans  doute,  l'heureux  jour 
Va,  pour  ces  lieux,  être  un  jour  d'alégresse  : 
Tous  ses  instans ,  donnés  à  la  tendresse  ? 
Seront  filés  par  la  main  de  l'Amour. 


So  VER -VERT, 

Que  dis-je?  hélas!  ô  plaisirs  infidèles  I 
O  vains  attraits  de  délices  mortelles  ! 
Tous  les  dortoirs  étaient  jonchés  de  fleurs; 
Café  parfait,  chansons,  courses  légères , 
Tumulte  aimable  et  liberté  plénière , 
Tout  exprimait  de  charmantes  ardeurs, 
Rien  n'annonçait  de  prochaines  douleurs  : 
Mais,  de  nos  sœurs,  ô  largesse  indiscrète! 
Du  sein  des  maux  d'une  longue  diète 
Passant  trop  tôt  dans  des  flots  de  douceurs, 
Bourré  de  sucre  et  brûlé  de  liqueurs , 
Ver-Vert,  tombant  sur  un  tas  de  dragées. 
En  noirs  cyprès  vit  ses  roses  changées. 
En  vain  les  sœurs  tâchaient  de  retenir 
Son  ame  errante  et  son  dernier  soupir; 
Ce  doux  excès  hâtant  sa  destinée, 
Du  tendre  Amour  victime  fortunée, 
Il  expira  dans  le  sein  du  plaisir. 
On  admirait  ses  paroles  dernières. 
Vénus  enfin,  lui  fermant  les  paupières, 
Dans  l'Elisée  et  les  sacrés  bosquets 
Le  mène  au  rang  des  héros  perroquets, 
Près  de  celui  dont  l'amant  de  Corine 
A  pleuré  l'ombre  et  chanté  la  doctrine. 

Qui  peut  narrer  combien  l'illustre  mort 


CHANT  QUATRIÈME.  3i 

Fut  regretté  ?  La  sœur  dépositaire 
En  composa  la  lettre  circulaire 
D'où  j'ai  tiré  l'histoire  de  son  sort. 
Pour  le  garder  à  la  race  future, 
Son  portrait  fut  tiré  d'après  nature  : 
Plus  d'une  main,  conduite  par  l'Amour; 
Sut  lui  donner  une  seconde  vie 
Par  les  couleurs  et  par  la  broderie; 
Et  la  douleur  travaillant  à  son  tour, 
Peignit,  broda  des  larmes  alentour. 
On  lui  rendit  tous  les  honneurs  funèbres 
Que  l'Hélicon  rend  aux  oiseaux  célèbres. 
Au  pied  d'un  myrte  on  plaça  le  tombeau 
Qui  couvre  encor  le  Mausole  nouveau. 
Là,  par  la  main  des  tendres  Artémises, 
En  lettres  d'or  ces  rimes  furent  mises 
Sur  un  porphyre  environné  de  fleurs  ; 
En  les  lisant  on  sent  naître  ses  pleurs  : 

Novices  qui  venez  causer  dans  ces  bocages 

A  l'insu  de  nos  graves  sœurs , 
Un  instant,  s'il  se  peut,  suspendez  vos  ramages , 
Apprenez  nos  malheurs. 
Vous  vous  taisez!  Si  c'est  trop  vous  contraindre , 
Parlez,  mais  parlez  pour  nous  plaindre; 
Un  mot  vous  instruira  de  nos  tendres  douleurs: 
Ci  gît  Vbr-Vert;  ci  gisent  tous  les  cœurs. 

On  dit  pourtant  (pour  terminer  ma  glose 


5a  VER -VERT,  CHANT  QUATRIÈME. 

En  peu  de  mois  )  que  l'ombre  de  l'oiseau 
Ne  loge  plus  dans  le  susdit  tombeau  ; 
Que  son  esprit  dans  les  nonnes  repose, 
Et  qu'en  tout  temps,  par  la  métempsycose , 
De  sœur  en  sœur  l'immortel  perroquet 
Transportera  son  ame  et  son  caquet. 


WVVV  WlWVt  WV» V  VVt<V\.V*'WWY\  VMV\HWVUW'WWlWUWWVMH/W\*l'M 


ADIEUX  AUX  JESUITES. 


A  M.   L'ABBE  MARQUET. 

J-Ja  prophétie  est  accomplie, 

Cher  abbé,  je  reviens  à  toi; 

La  métamorphose  est  finie, 

Et  mes  jours  enfin  sont  à  moi. 
Victime,  tu  le  sais,  d'un  âge  où  l'on  s'ignore, 

Porté  du  berceau  sur  l'autel , 

Je  m'entendais  à  peine  encore, 
Quand  j'y  vins  bégayer  l'engagement  cruel.... 
Nos  goûts  font  nos  destins  :  J'astre  de  ma  naissance 

Fut  la  paisible  liberté; 
Pouvais-je  en  fuir  l'attrait?  Né  pour  l'indépendance, 
Devais-je  plus  long-temps  souffrir  la  violence 

D'une  lente  captivité? 
C'en  est  fait;  à  mon  sort  ma  raison  me  ramène. 
Mais,  ami,  t'avoûrai-je  un  tendre  sentiment 
Que  ton  cœur  généreux  reconnaîtra  sans  peine? 
Oui,  même  en  la  brisant,  j'ai  regretté  ma  chaîne; 
Et  je  ne  me  suis  vu  libre  qu'en  soupirant  : 
Je  dois  tous  mes  regrets  aux  sages  que  je  quitte. 


54  LES  ADIEUX  AUX  JÉSUITES. 

J'en  perds  avec  douleur  l'entretien  vertueux; 
Et  si  dans  leurs  foyers  désormais  je  n'habite , 

Mon  cœur  me  survit  auprès  d'eux. 
Car  ne  les  crois  pas  tels  que  la  main  de  l'envie 

Les  peint  à  des  yeux  prévenus; 
Si  tu  ne  les  connais  que  sur  ce  qu'en  publie 

La  ténébreuse  calomnie  , 

Ils  te  sont  encore  inconnus. 
Lis,  et  vois  de  leurs  mœurs  des  traits  plus  ingénus. 
Qu'il  m'est  doux  de  pouvoir  leur  rendre  un  témoignage 
Dont  l'intérêt,  la  crainte  et  l'espoir  sont  exclus  ! 

A  leur  sort  le  mien  ne  tient  plus, 
L'impartialité  va  tracer  leur  image. 
Oui,  j'ai  vu  des  mortels,  j'en  dois  ici  l'aveu, 

Trop  combattus,  connus  trop  peu; 
J'ai  vu  des  esprits  vrais,  des  cœurs  incorruptibles, 
Voués  à  la  patrie,  à  leurs  rois,  à  leur  Dieu , 

A  leurs  propres  maux  insensibles, 
Prodigues  de  leurs  jours,  tendres,  parfaits  amis, 

Et  souvent  bienfaiteurs  paisibles 

De  leurs  plus  fougueux  ennemis , 
Trop  estimés  enfin  pour  être  moins  haïs. 
Que  d'autres,  s'exhalant,  dans  leur  haine  insensée, 

En  reproches  injurieux, 
Cherchent,  en  les  quittant,  à  les  rendre  odieux  : 
Pour  moi,  fidèle  au  vrai,  fidèle  à  ma  pensée, 
C'est  ainsi  qu'en  partant  je  leuk  fais  mes  adieux. 


».■»<»  WV\  llV\UtMl\MIMMlVVlVVVlVVUiVVVMJVUl1IVVt^U  WVWdVWW  IVIV 

LE  CARÊME 

IN-PROMPTU. 


^ousun  ciel  toujours  rigoureux, 
Au  sein  des  flots  impétueux, 
Non  loin  de  l'arcnorique  plage , 
Il  est  une  île,  affreux  rivage, 
Habitacle  marécageux , 
Moitié  peuplé,  moitié  sauvage a 
Dont  les  habitants  malheureux, 
Séparés  du  reste  du  monde  3 
Semblent  ne  connaître  que  l'onde  , 
Et  n'être  connus  que  des  cieux. 
Des  nouvelles  de  la  nature 
Viennent  rarement  sur  ces  bords; 
On  n'y  sait  que  par  aventure , 
Et  par  de  très-tardifs  rapports , 
Ce  qui  se  passe  sur  la  terre, 
Qui  fait  la  paix,  qui  fait  la  guerre, 
Qui  sont  les  vivants  et  les  morts. 


36  LE  CARÊME 

De  cette  étrange  résidence 
Le  curé,  sans  trop  d'embarras T 
Enseveli  dans  l'indolence 
D'une  héréditaire  ignorance. 
Vit  de  baptême  et  de  trépas, 
Et  d'offices  qu'il  n'entend  pas. 
Parmi  les  notables  de  l'île, 
Il  est  regardé  comme  habile 
Quand  il  peut  dire  quelquefois 
Le  mois  de  l'an ,  le  jour  du  mois. 
On  va  penser  que  j'exagère , 
Et  que  j'outre  ce  caractère. 
«  Quelle  apparence?  dira-t-on  : 
Quelle  île  assez  abandonnée 
Ignore  le  temps  de  l'année  ? 
Non,  ce  trait  ne  peut  être  bon 
Que  dans  une  île  imaginée 
Par  le  fabuleux  Robinson.  » 

De  grâce,  censeur  incrédule, 
Ne  jugez  point  sur  ce  soupçon; 
Un  fait  narré  sans  fiction 
Va  vous  enlever  ce  scrupule  : 
Il  porte  la  conviction; 
Je  n'y  mettrai  que  la  façon. 

Le  curé  de  l'île  susdite, 


IN-PROMPTU.  3; 

Vieux  papa,  bon  Israélite, 

(  N'importe  quand  advint  le  eas,  ) 

N'avait  point,  avant  les  (tiennes, 

Fait  apporter  de  nos  climats 

De  guide-ànes  ni  d'almanachs 

Pour  le  guider  dans  ses  antiennes 

Et  régler  ses  petits  états. 

Il  reconnut  sa  négligence; 

Mais  trop  tard  vint  la  prévoyance. 

La  saison  ne  permettait  pas 
De  faire  voile  vers  la  France  ; 
Abandonnée  aux  noirs  frimas, 
La  mer  n'était  plus  praticable  ; 
Et  l'on  n'espérait  les  bons  vents 
Qui  rendent  l'onde  navigable 
Et  le  continent  abordable 
Qu'à  la  naissance  du  printemps. 

Pendant  ces  trois  mois  de  tempête; 
Que  faire  sans  calendrier? 
Comment  placer  les  jours  de  fête  ? 
Comment  les  différencier? 
Dans  une  pareille  méprise , 
Quelque  autre  curé  plus  savant 
N'aurait  pu  régir  son  église; 
Et  peut-être  dévotement 


38  LE  CARÊME 

Bravant  les  fougues  de  la  bise , 
Se  serait  livré,  sans  remise, 
Aux  périls  du  moite  élément  : 
Mais  pour  une  telle  imprudence, 
Doué  d'un  trop  bon  jugement, 
Notre  bon  prêtre  assurément 
Chérissait  trop  son  existence; 
C'était  d'ailleurs  un  vieux  routier 
Qui,  s'étant  fait  une  habitude 
Des  fonctions  de  son  métier, 
Officiait  sans  trop  d'étude, 
Et  qui,  dans  sa  décrépitude, 
Dégoisait  psaumes  et  leçons, 
Sans  y  faire  tant  de  façons. 
Prenant  donc  son  parti  sans  peine, 
Il  annonce  le  premier  mois, 
Et  recommande  par  trois  fois 
A  son  assistance  chrétienne 
De  ne  point  finir  la  semaine 
Sans  chômer  la  fête  des  Rois. 
Ces  premiers  points  étaient  faciles; 
Il  ne  trouva  de  l'embarras 
Qu'en  pensant  qu'il  ne  saurait  pas 
Où  ranger  les  fêtes  mobiles. 
Qu'y  faire  enfin?  Peu  scrupuleux, 
Il  décida,  ne  pouvant  mieux, 


IN-PftOMPTU.  5(> 

Que  ces  fêtes,  comme  ignorées, 
Ne  seraient  chez  lui  célébrées 
Que  quand,  au  retour  du  zéphyr, 
Lui-même  il  aurait  pu  venir 
Prendre  langue  dans  nos  contrées. 
Il  crut  cet  avis  selon  Dieu  : 
Ce  fut  celui  de  son  vicaire, 
De  Javotte  sa  ménagère, 
Et  de  son  magister  Matthieu, 
La  plus  forte  tête  du  lieu. 

Ceci  posé ,  janvier  se  passe  ; 
Plus  agile  encor  dans  son  cours, 
Février  fuit,  mars  le  remplace, 
Et  l'aquilon  régnait  toujours  : 
Du  printemps  avec  patience 
Attendant  le  prochain  retour, 
Et  sur  l'annuelle  abstinence 
Prétendant  cause  d'ignorance, 
Ou,  bonnement  et  sans  détour, 
Par  faute  de  réminiscence, 
Notre  vieux  curé  chaque  jour, 
Se  mettait  sur  la  conscience 
Un  chapon  de  sa  basse-cour. 
Cependant,  poursuit  la  chronique, 
Le  carême,  depuis  un  mois , 


4o  LE   CAREME 

Sur  tout  l'univers  catholique 

Étendait  ses  austères  lois  : 

L'île  seule,  grâce  au  bon  homme, 

A  l'abri  des  statuts  de  Rome , 

Voyait  ses  libres  habitants 

Vivre  en  gras  pendant  tout  ce  temps. 

De  vrai,  ce  n'était  fine  chère; 

Mais  cependant  chaque  insulaire. 

Mi-paysan  et  mi-bourgeois, 

Pouvait  parer  son  ordinaire 

D'un  fin  lard  flanqué  de  vieux  pois. 

A  l'exemple  du  presbytère, 

Tous,  dans  cette  erreur  salutaire, 

Soupaient  pour  nous  d'un  cœur  joyeux, 

Tandis  que  nous  jeûnions  pour  eux. 

Enfin  pourtant  le  froid  borée 
Quitta  l'onde  plus  tempérée. 
Voyant  qu'il  était  plus  que  temps 
D'instruire  nos  impénitents, 
Le  diable,  content  de  lui-même, 
Ne  retarda  plus  le  printemps  : 
C'était  lui  qui,  par  stratagème, 
Leur  rendant  contraire  tout  vent, 
Avait  voulu,  chemin  faisant , 
Leur  escamoter  un  carême , 


IN-PROMPTU.  4» 

Pour  se  divertir  en  passant. 
Le  calme  rétabli  sur  l'onde, 
Mon  curé,  selon  son  serment, 
Pour  voir  comment  allait  le  monde, 
S'embarque  sans  retardement, 
S'étant  bien  lesté  la  bedaine 
De  quatre  tranches  de  jambon 
(  Fait  digne  de  réflexion  ; 
Car  de  la  sainte  quarantaine 
Déjà  la  cinquième  semaine 
Venait  de  commencer  son  cours.  ) 
Il  vient  :  il  trouve  avec  surprise 
Que  dans  l'empire  de  l'église 
Pâques  revenait  dans  dix  jours. 
«  Dieu  soit  loué  !  prenons  courage, 
Dit-il  enfonçant  son  castor. 
Grâce  au  Seigneur,  notre  voyage 
Se  trouve  fait  à  temps  encor 
Pour  pouvoir,  dans  mon  hermitage, 
Fêter  Pâques  selon  l'usage.  » 

Content,  il  rentre  sur  son  bord. 

Après  avoir  fait  ses  emplettes 

Et  d'almanachs  et  de  lunettes  : 

Il  part,  il  arrive  à  bon  port 

Dans  ses  solitaires  retraites. 
6 


42  LE  CARÊME  IN-PROMPTU. 

Le  lendemain  ,  jour  des  Rameaux, 

Prônant  avec  un  zèle  extrême, 

Il  notifie  à  ses  vassaux 

La  date  de  notre  carême. 

«  Mais,  poursuit-il,  j'ai  mon  système, 

Mes  frères,  nous  n'y  perdrons  rien, 

Et  nous  le  rattraperons  bien  : 

D'abord,  avant  notre  abstinence, 

Pour  garder  l'usage  ancien 

Et  bien  remplir  toute  observance, 

Le  Mardi  gras  sera  mardi  ; 

Le  jour  des  Cendres,  mercredi; 

Suivront  trois  jours  de  pénitence, 

Dans  toute  l'île  on  jeûnera; 

Et  dimanche,  unis  à  l'église, 

Sans  plus  craindre  aucune  méprise, 

Nous  chanterons  I'Alleluia.  » 


Ii&JLutrin  1 11x111/  P  +b 


il  soutire  il  se  iavt  violence  . 


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LE  LUTRIN  VIVANT. 


A  M.  L'ABBE  DE  SEGONZAC. 

J_Je  mes  écrits  aimable  confident, 

Cher  Séconzac,  ma  muse  solitaire, 

De  ses  ennuis  brisant  la  chaîne  austère, 

Vient  près  de  toi  retouver  l'enjoûment. 

3e  m'en  souviens,  lorsqu'un  sort  plus  charmant 

Nous  unissait  sur  les  rives  de  Loire, 

Aux  champs  heureux  dontTours  estl'ornement. 

Lieux  toujours  chers  au  dieu  de  l'agrément, 

Je  te  promis  qu'au  temple  de  mémoire 

Je  placerais  le  pupitre  vivant, 

Dont  je  t'appris  la  naissance  et  la  gloire. 

Je  l'ai  promis;  je  remplis  mon  serment. 

A  dire  vrai,  cette  moderne  histoire 

Est  un  peu  folle  ,  il  en  faut  convenir. 

Est-ce  un  défaut  ?  Non  ,  si  c'est  un  plaisir. 

Dans  les  langueurs  de  la  mélancolie, 

Quoi  !  la  sagesse  est-elle  de  saison  ? 

Un  trait  comique  ,  une  vive  saillie, 

Marqués  au  coin  de  l'aimable  folie, 


44  £E  LUTRIN 

Consolent  mieux  qu'une  froide  oraison 
Que  prêche  en  vain  l'ennuyeuse  raison. 
Quoi  qu'il  en  soit,  ma  Minerve  sévère 
Adoucira  ces  grotesques  portraits, 
Et  ,  les  voilant  d'une  gaze  légère, 
Ne  montrera  que  la  moitié  des  traits. 
Venons  au  fait.  Honni  qui  mal  y  pense! 
Attention  :  j'ai  toussé,  je  commence. 

Non  loin  des  bords  du  Cher  et  de  l'Auron, 
Dans  un  climat  dont  je  tairai  le  nom, 
Est  un  vieux  bourg,  dont  l'église  sans  vitres 
A  pour  clergé  le  plus  gueux  des  chapitres. 
Là  ne  sont  point  de  ces  mortels  fleuris 
Qui,  dans  les  bras  d'une  heureuse  indolence, 
Exempts  d'étude  et  libres  d'abstinence, 
N'ont  qu'à  nourrir  leur  brillant  coloris  : 
On  ne  voit  là  que  pâles  effigies, 
Qui  de  Champagne  onc  ne  furent  rougies, 
Que  maigres  clercs,  chanoines  avortons, 
Sans  rabats  fins  et  sans  triples  mentons; 
Contraints  d'aller,  traînant  leurs  faces  blêmes, 
A  chaque  office,  et  de  chanter  eux-mêmes. 
Ils  ont  pourtant,  pour  aider  leur  labeur, 
Un  chapelain  et  quatre  enfans  de  chœur*... 
Ces  jouvenceaux  ont  leur  gîte  arrêté 
*  11  semble  manquer  un  vers  féminin ,  voyez  la  note  p.  âo. 


VIVANT.  45 

Chez  dame  Barbe  :  elle  leur  sert  de  mère 
Et  de  soutien;  le  public  est  leur  père. 

Il  faut  savoir ,  pour  plus  grande  clarté , 
Que  dame  Barbe  est  une  octogénaire, 
Fille  jadis,  aujourd'hui  douairière, 
Qui,  dès  seize  ans,  d'un  siècle  corrompu 
Craignant  recueil,  pour  mettre  sa  vertu 
Mieux  à  couvert  des  mondains  et  des  moines, 
Crut  devoir  vivre  auprès  d'un  des  chanoines , 
D'abord  servante  :  ensuite ,  adroitement 
Elle  parvint  jusqu'au  gouvernement. 
Déjà  trois  fois  elle  a  vu  dans  l'église 
De  père  en  fils  chaque  charge  transmise. 
Barbe,  en  un  mot,  au  chapitre  susdit, 
De  race  en  race  a  gardé  son  crédit. 
Or,  chez  ladite  arriva  notre  histoire 
En  juin  dernier:  l'aventure  est  notoire. 

Par  cas  fortuit,  l'enfant  de  chœur  Lucas 
Avait  usé  l'étui  des  pays-bas; 
Vous  m'entendez ,  sa  culotte  trop  mûre 
Le  trahissait  par  mainte  découpure: 
Déjà  la  brèche  augmentant  tous  les  jours 
Démantelait  la  place  et  les  faubourgs. 
Barbe  le  voit,  s'attendrit;  mais  que  faire? 


46  LE  LUTRIN 

Elle  était  pauvre,  et  l'étoffe  était  chère; 
D'une  autre  part  le  chapitre  était  gueux, 
Et  puis,  d'ailleurs,  le  petit  malheureux, 
Ouvrage  né  d'un  auteur  anonyme, 
Ne  connaissant  parents  ni  légitime, 
N'avait  en  tout,  dans  ce  stérile  lieu, 
Pour  se  chauffer,  que  la  grâce  de  Dieu. 
Il  languissait  dans  une  triste  attente, 
Gardant  la  chambre,  et  rarement  debout. 
Enfin,  pourtant,  l'habile  gouvernante 
Sut  lui  former  une  armure  décente  , 
A  peu  de  frais  et  dans  un  nouveau  goût. 
Nécessité  tire  parti  de  tout  : 
Nécessité  d'industrie  est  la  mère. 

Chez  Barbe  était  un  vieux  antiphonaire, 
Vieux  graduel,  ample  et  poudreux  bouquin, 
Dont  aux  bons  jours  on  parait  le  lutrin. 
D'épais  lambeaux  d'un  parchemin  gothique 
Formaient  le  corps  de  ce  grimoire  antique  : 
De  ces  feuillets  de  la  crasse  endurcis 
L'âge  avait  fait  une  étoffe  en  glacis. 
La  vieille  crut  qu'on  pouvait  sans  dommages 
Du  livre  affreux  détacher  quelques  pages: 
Elle  en  prend  quatre  et  les  coud  proprement 
Pour  relier  un  volume  vivant. 


VIVANT.  kl 

Mais  le  hasard  voulut  que  l'ouvrière, 
Très-peu  savante  en  pareille  matière, 
Dans  les  feuillets  qu'elle  prit  sans  façon  , 
Prît  justement  la  messe  du  patron. 
L'ouvrage  fait,  elle  en  coiffe  à  la  diable 
L'humanité  du  petit  misérable  : 
Par  quoi  Lucas,  cliamarré  de  plain-chant, 
Ne  craignait  plus  les  insultes  du  vent. 

Or,  cependant  arrive  la  saint  Brice , 
Fête  du  lieu,  fête  du  grand  office. 
Le  maître  chantre,  intendant  du  lutrin, 
Vient  au  grand  livre  :  il  cherche,  mais  en  vain. 
A  feuilleter  il  perd  et  temps  et  peines  : 
Il  jure,  il  sacre,  et  s'imagine  enfin 
Qu'un  chœur  de  rats  a  mangé  les  antiennes. 
Mais  par  bonheur,  dans  ce  triste  embarras, 
Ses  yeux  distraits  rencontre  mon  Lucas, 
Qui,  de  grimauds  renforçant  une  troupe, 
Sans  le  savoir  portait  l'office  en  croupe. 
Le  chantre  lit,  et  retrouve  au  niveau 
Tous  ses  versets  sur  ce  livre  nouveau. 
Sur  l'heure  il  fait  son  rapport  au  chapitre  : 
On  délibère,  on  décide  soudain 
Que  le  marmot,  braqué  sur  le  pupitre , 
Y  servira  de  livre  et  de  lutrin. 


LE  LUTRIN 

Sur  cet  arrêt,  on  le  style  au  service; 
En  quatre  tours  il  apprend  l'exercice. 
Déjà  d'un  air  intrépide  et  dévot 
Lucas  s'accroche  à  l'aigle  du  pivot; 
A  livre  ouvert,  le  chapier  en  lunettes 
Vient  entonner;  un  groupe  de  mazettes 
Très-gravement  poursuit  ce  chant  falot, 
Concert  grotesque  et  digne  de  Callot. 

Tout  allait  bien  jusques  à  l'évangile  : 
Ferme,  et  plus  fier  qu'un  sénateur  romain, 
Lucas,  tenant  sa  façade  immobile, 
Avec  succès  aurait  gagné  la  fin  : 
Mais,  par  malheur,  une  guêpe  incivile, 
Par  la  couture  entr'ouvrant  le  vélin , 
Déconcerta  le  sensible  lutrin. 
D'abord  il  s'oufTre,  il  se  fait  violence, 
Et  tenant  bon  il  enrage  en  silence  : 
Mais  l'aiguillon  allant  toujours  son  train, 
Pour  éviter  l'insecte  impitoyable, 
Le  lutrin  fuit  en  criant  comme  un  diable , 
Et,  loin  de  là,  va,  partant  comme  un  trait, 
Pour  se  guérir  retourner  le  feuillet. 
Le  fait  est  sûr  :  sans  peine  on  peut  m'en  croire, 
De  deux  Gascons  je  tiens  toute  l'histoire. 

C'est  pour  toi  seul,  ami  tendre  et  charmant, 


VIVANT.  49 

Que  j'ai  permis  à  ma  muse  exilée, 

Loin  de  tes  yeux  tristement  isolée. 

De  s'égayer  sur  cet  amusement, 

Fruit  d'un  caprice,  ouvrage  d'un  moment: 

Que  loin  de  toi  jamais  il  ne  transpire. 

'   Si  par  hasard  il  vient  à  d'autres  yeux, 
Les  esprits  francs  qui  daigneront  le  lire , 
Sans  s'appliquer,  follement  scrupuleux , 
A  me  trouver  un  crime  dans  mes  jeux  y 
Honoreront  peut-être  d'un  sourire 
Ce  libre  essor  d'un  aimable  délire, 
Délassement  d'un  travail  sérieux. 
Pour  les  bigots  et  les  froids  précieux, 
Peuple  sans  goût,  gens  qu'un  faux  zèle  inspire, 
De  nos  chansons  critiques  ténébreux, 
Censeurs  de  tout ,  exempts  de  rien  produire, 
Sans  trop  d'effroi  je  m'attends  à  leur  ire. 
Déjà  j'en  vois  un  trio  langoureux 
S'ensevelir  dans  un  réduit  poudreux, 
Fronder  mes  vers ,  foudroyer  et  proscrire 
Ce  badinage ,  en  faire  un  monstre  affreux. 
Je  les  entends  gravement  s'entredire, 
D'un  air  capable  et  d'un  ton  doucereux  : 
«  Y  pense-t-il  ?  Quel  écrit  scandaleux  ! 
Quel  temps  perdu!  Pourquoi,  s'il  veut  écrire 9 
7 


5o  LE  LUTRIN 

Ne  prend-il  point  des  sujets  plus  pompeux, 
Des  traits  moraux,  des  éloges  fameux?....» 
Mais  dédaignant  leur  absurde  satire, 
Aimable  abbé  ,  nous  ne  ferons  que  rire 
De  voir  ainsi  ces  graves  ennuyeux 
Perdre,  à  gronder,  à  me  chercher  des  crimes, 
Bien  plus  de  temps  et  de  peines  entre  eux 
Que  je  n'en  perds  à  façonner  ces  rimes. 

Pour  toi,  fidèle  au  goût,  au  sentiment, 
Franc  des  travers  de  leur  aigre  doctrine , 
Tu  n'iras  point  peser  stoïquement , 
Au  grave  poids  d'une  raison  chagrine, 
Les  jeux  légers  d'une  muse  badine. 
Non;  la  raison,  celle  que  tu  chéris, 
À  ses  côtés  laisse  marcher  les  ris, 
Et  laisse  au  froc  ces  vertus  trop  fardées 
Qu'un  plaisir  fin  n'a  jamais  déridées. 
Ainsi  pensait  l'amusant  du  Cerceau  : 
Sage ,  enjoué ,  vertueux  sans  rudesse, 
Des  sages  faux  évitant  la  tristesse, 
Il  badina  sans  s'écarter  du  beau , 
Et  sans  jamais  effrayer  la  sagesse  : 
Ainsi  les  traits  de  son  heureux  pinceau 
Plairont  toujours,  et  de  races  en  races 
Vivront  gravés  dans  les  faste»  des  Grâces  ; 


VIVANT.  5i 

Et  les  censeurs  obstinés  à  ternir 
Son  art  chéri,  par  l'ennui  pédantesque 
D'un  français  fade  ou  d'un  latin  tudesquc , 
Endormiront  les  siècles  à  venir. 


*  Gresset  n'a  jamais  fait  la  faute  de  mettre  de  suite  deux 
vers  masculins.  Pour  remédier  à  cette  négligence,  qui  mi 
peut  s'attribuer  qu'aux  premiers  éditeurs,  on  pourrait 
intercaler  le  vers  suivant  : 

Dont  l'espérance  est  l'unique  salaire. 


l/VV\VVV>)VVVVVV\/VtV»A\X'VVVVVVVVVVt/VVWVVVV\\^ 


LA  CHARTREUSE. 


EPITRE  A  M.  D.  D.  N. 

Jt  ourquoi  de  ma  sage  indolence 

Interrompez- vous  l'heureux  cours? 

Soit  raison,  soit  indifférence, 

Dans  une  douce  négligence 

El  loin  des  muses  pour  toujours  , 

J'allais  racheter  en  silence 

La  perte  de  mes  premiers  jours  ; 

Transfuge  des  routes  ingrates 

De  l'infructueux  Hélicon, 

Dans  les  retraites  des  Socrales 

3 'allais  jouir  de  ma  raison  , 

Et  m'arracher,  malgré  moi-même, 

Aux  délicieuses  erreurs 

De  cet  ait  brillant  et  suprême 

Qui,  malgré  ses  attraits  flatteurs, 

Toujours  peu  sûr  et  peu  tranquille, 

Fait  de  ses  plus  chers  amateurs 

L'objet  de  la  haine  imbécile 

Des  pédants,  des  prudes,  des  sots, 

Et  la  victime  des  cagots. 


LA    CHARTREUSE.  35 

Mais  votre  ëpître  enchanteresse, 
Pour  moi  trop  prodigue  d'encens, 
Des  douces  vapeurs  du  Permesse 
Vient  encore  enivrer  mes  sens. 
Vainement  j'abjurais  la  rime  ; 
L'haleine  légère  des  vents 
Emportait  mes  faibles  serments: 
Aminte,  votre  goût  ranime 
Mes  accords  et  ma  liberté  ; 
Entre  Uranie  et  Terpsichore, 
Je  reviens  m'amuser  encore 
Au  Pinde  que  j'avais  quitté. 
Tel,  par  sa  pente  naturelle, 
Par  une  erreur  toujours  nouvelle, 
Quoiqu'il  semble  changer  son  cours , 
Autour  de  la  flamme  infidèle 
Le  papillon  revient  toujours. 

Vous  voulez  qu'en  rimes  légères 
Je  vous  offre  des  traits  sincères 
Du  gîte  où  je  suis  transplanté  : 
Mais  comment  faire,  en  vérité? 
Entouré  d'objets  déplorables , 
Pourrai-je  de  couleurs  aimables 
Égayer  le  sombre  tableau 
De  mon  domicile  nouveau  t 


54  LA  CHÀRTPcEUSE. 

Y  répandrai-je  cette  aisance , 
Ces  sentiments,  ces  traits  diserts, 
Et  cette  molle  négligence 
Qui,  mieux  que  l'exacte  cadence, 
Embellit  les  aimables  vers  ? 
Je  ne  suis  plus  dans  ces  bocages 
Où,  plein  de  riantes  images , 
J'aimai  souvent  à  m'égarer; 
Je  n'ai  plus  ces  fleurs,  ces  ombrages, 
Ni  vous  même,  pour  m'inspirer. 

Quand,  arraché  de  vos  rivages 
Par  un  destin  trop  rigoureux , 
J'entrai  dans  ces  manoirs  sauvages, 
Dieux  !  quel  contraste  douloureux  ! 
Au  premier  aspect  de  ces  lieux, 
Pénétré  d'une  horreur  secrète, 
Mon  cœur,  subitement  flétri, 
Dans  une  surprise  muette 
Resta  long-temps  enseveli. 
Quoi  qu'il  en  soit,  je  vis  encore; 
Et ,  malgré  vingt  sujets  divers 
De  regrets  et  de  tristes  airs , 
Ne  craignez  point  que  je  déplore 
Mon  infortune  dans  ces  vers. 
De  l'assoupissante  élégie 


LA   CHARTREUSE.  55 

Je  méprise  trop  les  fadeurs  ; 

Phébus  me  plonge  en  léthargie 

Dès  qu'il  fredonne  des  langueurs  : 

Je  cesse  d'estimer  Ovide 

Quand  il  vient  sur  de  faibles  tons 

Me  chanter,  pleureur  insipide. 

De  longues  lamentations. 

Un  esprit  mâle  et  vraiment  sage, 

Dans  le  plus  invincible  ennui,     . 

Dédaignant  le  triste  avantage 

De  se  faire  plaindre  d'autrui, 

Dans  une  égalité  hardie 

Foule  aux  pieds  la  terre  et  le  sort , 

Et  joint  au  mépris  de  la  vie 

Un  égal  mépris  de  la  mort  : 

Mais,  sans  cette  âpreté  stoïque. 

Vainqueur  du  chagrin  léthargique, 

Par  un  heureux  tour  de  penser 

Je  sais  me  faire  un  jeu  comique 

Des  peines  que  je  vais  tracer. 

Ainsi  l'aimable  poésie  , 

Qui  dans  le  reste  de  la  vie 

Porte  assez  peu  d'utilité, 

De  l'objet  le  moins  agréable 

Vient  adoucir  l'austérité, 

Et  nous  sauve,  au  moins,  par  la  fable, 


5(5  LA   CHARTREUSE. 

Des  ennuis  de  la  vérité. 
C'est  par  cette  vertu  magique 
Du  télescope  poétique 
Que  je  retrouve  encor  les  ris 
Dans  la  lucarne  infortunée 
Où  la  bizarre  destinée 
Vient  de  m'enterrer  à  Paris. 

Sur  cette  montagne  empestée 
Où  la  foule  toujours  crottée 
ï)e  prestolets  provinciaux 
Trotte  sans  cesse  et  sans  repos 
Vers  ces  demeures  odieuses 
»  Où  régnent  les  longs  arguments 
Et  les  harangues  ennuyeuses, 
Loin  du  séjour  des  agréments; 
Enfin ,  pour  fixer  votre  vue , 
Dans  cette  pédantesque  rue 
Où  trente  faquins  d'imprimeurs. 
Avec  un  air  de  conséquence, 
Donnent  froidement  audience 
A  cent  faméliques  auteurs, 
Il  est  un  édifice  immense 
Où,  dans  un  loisir  studieux , 
Les  doctes  arts  forment  l'enfance 
Des  fils  des  héros  et  des  dieux  : 


LA   CHARTREUSE.  57 

Là,  du  toit  d'un  cinquième  étage 

Qui  domine  avec  avantage 

Tout  le  climat  grammairien, 

S'élève  un  antre  aérien  , 

Un  astrologique  hermitage, 

Qui  paraît  mieux  dans  le  lointain 

Le  nid  de  quelque  oiseau  sauvage, 

Que  la  retraite  d'un  humain. 

C'est  pourtant  de  cette  guérite , 

C'est  de  ce  céleste  tombeau, 

Que  votre  ami,  nouveau  stylite, 

A  la  lueur  d'un  noir  flambeau , 

Penché  sur  un  lit  sans  rideau, 

Dans  un  déshabillé  d'hermite, 

Vous  griffonne  aujourd'hui  sans  fard, 

Et  peut-être  sans  trop  de  suite, 

Ces  vers  enfilés  au  hasard; 

Et  tandis  que  pour  vous  je  veille 

Long-temps  avant  l'aube  vermeille, 

Empaqueté  comme  un  Lapon, 

Cinquante  rats  à  mon  oreille 

Ronflent  encore  en  faux-bourdon. 

Si  ma  chambre  est  ronde  ou  carrée  , 

C'est  ce  que  je  ne  dirai  pas  : 

Tout  ce  que  j'en  sais  sans  compas, 
8 


58  LA   CHARTREUSE. 

C'est  que,  depuis  l'oblique  entrée? 

Dans  cette  cage  resserrée 

On  peut  former  jusqu'à  six  pas. 

Une  lucarne  mal  vitrée, 

Près  d'une  gouttière  livrée 

A  d'interminables  sabbats , 

Où  l'université  des  chats, 

A  minuit,  en  robe  fourrée, 

Vient  tenir  ses  bruyants  états; 

Une  table  mi-démembrée , 

Près  du  plus  humble  des  grabats  ; 

Six  brins  de  paille  délabrée 

Tressés  sur  deux  vieux  échalas  : 

Voilà  les  meubles  délicats 

Dont  ma  Chartreuse  est  décorée , 

Et  que  les  frères  de  Borée 

Bouleversent  avec  fracas, 

Lorsque  sur  ma  niche  éthérée 

Ils  préludent  aux  fiers  combats , 

Qu'ils  vont  livrer  sur  vos  climats, 

Ou  quand  leur  troupe  conjurée 

Y  vient  préparer  ces  frimas 

Qui  versent  sur  chaque  contrée 

Les  catarrhes  et  le  trépas. 

Je  n'outre  rien;  telle  est,  en  somme, 

La  demeure  où  je  vis  en  paix, 


LA  CHARTREUSE.  5g 

Concitoyen  du  peuple  gnome, 
Des  sylphides  et  des  follets  : 
Telles  on  nous  peint  les  tanières 
Où  gisent,  ainsi  qu'au  tombeau, 
Les  pythonisses,  les  sorcières, 
Dans  le  donjon  d'un  vieux  château  : 
Ou  tel  est  le  sublime  siège 
D'où,  flanqué  des  trente-deux  vents, 
L'auteur  de  l'almanach  de  Liège 
Lorgne  l'histoire  du  beau  temps , 
Et  fabrique  avec  privilège 
Ses  astronomiques  romans. 

Sur  ce  portrait  abominable, 
On  penserait  qu'en  lieu  pareil 
Il  n'est  point  d'instant  délectable 
Que  dans  les  heures  du  sommeil. 
Pour  moi,  qui  d'un  poids  équitable 
Ai  pesé  des  faibles  mortels 
Et  les  biens  et  les  maux  réels , 
Qui  sais  qu'un  bonheur  véritable 
Ne  dépendit  jamais  des  lieux, 
Que  le  palais  le  plus  pompeux 
Souvent  renferme  un  misérable, 
Et  qu'un  désert  peut  être  aimabla 
Vour  quiconque  sait  être  heureux, 


60  LA   CHARTREUSE. 

De  ce  Caucase  inhabitable 
Je  me  fais  l'Olympe  des  dieux. 
Là,  dans  la  liberté  suprême, 
Semant  de  fleurs  tous  mes  instants, 
Dans  l'empire  de  l'hiver  même 
Je  trouve  les  jours  du  printemps. 
Calme  heureux!  loisir  solitaire! 
Quand  on  jouit  de  ta  douceur, 
Quel  antre  n'a  point  de  quoi  plaire? 
Quelle  caverne  est  étrangère, 
Lorsqu'on  y  trouve  le  bonheur; 
Lorsqu'on  y  vit  sans  spectateur 
Dans  le  silence  littéraire, 
Loin  de  tout  importun  jaseur, 
Loin  des  froids  discours  du  vulgaire 
Et  des  hauts  tons  de  la  grandeur; 
Loin  de  ces  troupes  doucereuses, 
Où  d'insipides  précieuses 
Et  de  petits  fats  ignorants 
Viennent,  conduits  par  la  Folie, 
S'ennuyer  en  cérémonie , 
Et  s'endormir  en  compliments; 
Loin  de  ces  plates  coteries 
Où  l'on  voit  souvent  réunies 
L'ignorance  en  petit  manteau, 
La  bigoterie  en  lunettes, 


LA  CHARTREUSE.  ffi 

La  minauderie  en  cornetles, 
Et  la  réforme  en  grand  chapeau; 
Loin  de  ce  médisant  infâme 
Qui  de  l'imposture  et  du  blâme 
Est  l'impur  et  bruyant  écho  ; 
Loin  de  ces  so*s  atrabilaires 
Qui,  cousus  de  petits  mystères, 
Ne  nous  parlent  qu'iNCor.Nno; 
Loin  de  ces  ignobles  Zoïles, 
De  ces  enfileurs  de  dactyles, 
Coiffés  de  phrases  imbéciles 
Et  de  classiques  préjugés, 
Et  qui ,  de  l'enveloppe  épaisse 
Des  pédants  de  Rome  et  de  Grèce 
N'étant  point  encor  dégagés, 
Portent  leur  petite  sentence 
Sur  la  rime  et  sur  les  auteurs  , 
Avec  autant  de  connaissance 
Qu'un  aveugle  en  a  des  couleurs  ; 
Loin  de  ces  voix  acariâtres 
Qui,  dogmatisant  sur  des  riens, 
Apportent  dans  les  entretiens 
Le  bruit  des  bancs  opiniâtres, 
Et  la  profonde  déraison 
De  ces  disputes  soldatesques 
Où  l'on  s'insulte  à  l'unisson 


LA  CHARTREUSE. 

Pour  des  misères  pédantesques , 
Qui  sont  bien  moins  la  vérité 
Que  les  rêves  creux  et  burlesques 
De  la  crédule  antiquité; 
Loin  de  la  gravité  chinoise 
De  ce  vieux  druide  empesé 
Qui,  sous  un  air symétrisé, 
Parle  à  trois  temps,  rit  à  la  toise , 
Regarde  d'un  œil  apprêté , 
Et  m'ennuie  avec  dignité  ; 
Loin  de  tous  ces  faux  cénobites 
Qui ,  voués  encor  tout  entiers 
Aux  vanités  qu'ils  ont  proscrites, 
Errant  de  quartiers  en  quartiers, 
Vont  dans  d'équivoques  visites 
Porter  leurs  faces  parasites 
Et  le  dégoût  de  leurs  moutiers; 
Loin  de  ces  faussets  du  Parnasse 
Qui,  pour  avoir  glapi  par  fois 
Quelque  épithalame  à  la  glace 
Dans  un  petit  monde  bourgeois, 
Ne  causent  plus  qu'en  folles  rimes, 
Ne  vous  parlent  que  d'Apollon, 
De  Pégase  et  de  Cupidon, 
Et  telles  fadeurs  synonymes, 
Ignorant  que  ce  vieux  jargon , 


LA  CHARTREUSE.  C5 

Relégué  dans  l'ombre  des  classes, 
N'est  plus  aujourd'hui  de  saison 
Chez  la  brillante  Fiction , 
Que  les  tendres  lyres  des  Grâces 
Se  montent  sur  un  autre  ton , 
Et  qu'enfin ,  de  la  foule  obscure 
Qui  rampe  au  marais  d'Hélicon , 
Pour  sauver  ses  vers  et  son  nom, 
Il  faut  être,  sans  imposture, 
L'interprète  de  la  nature , 
Et  le  peintre  de  la  raison  ; 
Loin  enfin,  loin  de  la  présence 
De  ces  timides  discoureurs 
Qui,  non  guéris  de  l'ignorance 
Dont  on  a  pétri  leur  enfance, 
Restent  noyés  dans  mille  erreurs, 
Et  damnent  toute  ame  sensée 
Qui,  loin  de  la  route  tracée, 
Cherchant  la  persuasion , 
Ose  soustraire  sa  pensée 
A  l'aveugle  prévention? 

A  ces  traits ,  je  pourrais ,  Aminte, 
Ajouter  encor  d'autres  mœurs  : 
Mais,  sur  cette  légère  empreinte 
D'un  peuple  d'ennuyeux  causeurs 


LA  CHARTREUSE. 

Dont  j'ai  nuancé  les  couleurs, 

Jugez  si  toute  solitude 

Qui  nous  sauve  de  leurs  vains  bruits 

N'est  point  l'asile  et  le  pourpris 

De  l'entière  béatitude  : 

Que  dis-je?  est-on  seul,  après  tout, 

Lorsque  touché  des  plaisirs  sages, 

On  s'entretient  dans  les  ouvrages 

Des  dieux  de  la  lyre  et  du  goût? 

Par  une  illusion  charmante, 

Que  produit  la  verve  brillante 

De  ces  chantres  ingénieux, 

Eux-mêmes  s'offrent  à  mes  yeux, 

Non  sous  ces  vêtemens  funèbres, 

Non  sous  ces  dehors  odieux 

Qu'apportent  du  sein  des  ténèbres 

Les  fantômes  des  malheureux, 

Quand,  vengeurs  des  crimes  célèbres, 

Ils  montent  aux  terrestres  lieux, 

Mais  sous  cette  parure  aisée, 

Sous  ces  lauriers  vainqueurs  du  sort, 

Que  les  citoyens  d'Elysée 

Sauvent  du  souffle  de  la  mort. 


Tantôt  de  l'azur  d'un  nuage 
Plus  brillant  que  les  plus  beaux  jours 


LA   CHARTREUSE.  G5 

Je  vois  sortir  l'ombre  volage 
D'Anacréon,  ce  tendre  sage, 
Le  Nestor  du  galant  rivage, 
Le  patriarche  des  Amours. 
Épris  de  son  doux  badinage, 
Horace  accourt  à  ses  accents, 
Horace,  l'ami  du  bon  sens, 
Philosophe  sans  verbiage, 
Et  poëte  sans  fade  encens. 
Autour  do  ces  ombres  aimables , 
Couronnés  de  roses  durables , 
Chapelle,  Chaulieu,  Pavillon, 
Et  la  naïve  Deshoulières , 
Viennent  unir  leurs  voix  légères, 
Et  font  badiner  la  raison; 
Tandis  que  le  Tasse  et  Milton , 
Pour  eux,  des  trompettes  guerrières 
Adoucissent  le  double  ton. 
Tantôt  à  ce  folâtre  groupe 
Je  vois  succéder  une  troupe 
De  morts  un  peu  plus  sérieux, 
Riais  non  moins  charmans  à  mes  yeux  : 
Je  vois  Saint-Réal  et  Montagne 
Entre  Sénèque  et  Lucien  : 
Saint-Évremond  les  accompagne; 
Sur  la  recherche  du  vrai  bien 
9 


06  LA  CHARTREUSE. 

Je  le  vois  porter  la  lumière  : 

La  Rochefoucauld,  La  Bruyère, 

Viennent  embellir  l'entretien. 

Bornant  aux  doux  fruits  de  leurs  plumes 

Ma  bibliothèque  et  mes  vœux, 

Je  laisse  aux  savantas  poudreux 

Ce  vaste  chaos  de  volumes 

Dont  l'erreur  et  les  sots  divers 

Ont  infatué  l'univers, 

Et  qui,  sous  le  nom  de  science, 

Semés  et  reproduits  partout, 

Immortalisent  l'ignorance, 

Les  mensonges  et  le  faux  goût. 

C'est  ainsi  que,  par  la  présence 
De  ces  morts  vainqueurs  des  destins, 
On  se  console  de  l'absence, 
De  l'oubli  même  des  humains. 
A  l'abri  de  leurs  noirs  orages, 
Sur  la  cime  de  mon  rocher, 
Je  vois  à  mes  pieds  les  naufrages 
Qu'ils  vont  imprudemment  chercher. 
Pourquoi  dans  leur  foule  importune 
Voudriez-vous  me  rétablir  ? 
Leur  estime  ni  leur  fortune 
Ne  me  causent  point  un  désir. 


LA  CHARTREUSE.  67 

Pourrais-je ,  en  proie  aux  soins  vulgaires, 

Dans  la  commune  illusion, 

Offusquer  mes  propres  lumières 

Du  bandeau  de  l'opinion  ? 

Irais-je,  adulateur  sordide, 

Encenser  un  sot  dans  l'éclat, 

Amuser  un  Crésus  stupide, 

Et  monseigneuriser  un  fat; 

Sur  des  espérances  frivoles , 

Adorer  avec  lâcheté 

Ces  chimériques  fariboles 

De  grandeur  et  de  dignité; 

Et,  vil  client  de  la  fierté, 

A  de  méprisables  idoles 

Prostituer  la  vérité? 

Irais-je,  par  d'indignes  brigues, 

M'ouvrir  des  palais  fastueux , 

Languir  dans  de  folles  fatigues, 

Ramper  à  replis  tortueux 

Dans  de  puériles  intrigues, 

Sans  oser  être  vertueux? 

De  la  sublime  poésie 

Profanant  l'aimable  harmonie, 

Irais-je,  par  de  vains  accents, 

Chatouiller  l'oreille  engourdie 

De  cent  ignares  importants 


GS  LA  CHARTREUSE. 

Dont  l'ame  massive  assoupie 
Dans  des  organes  impuissants, 
Ou  livrée  aux  fougues  des  sens, 
Ignore  les  dons  du  génie 
Et  les  plaisirs  des  sentiments? 
Irais-je  pâlir  sur  la  rime 
Dans  un  siècle  insensible  aux  ails, 
Et  de  ce  rien  qu'on  nomme  estime 
Affronter  les  nombreux  hasards? 
Et  d'ailleurs ,  quand  la  Poésie , 
Sortant  de  la  nuit  du  tombeau , 
Reprendrait  le  sceptre  et  la  vie 
Sous  quelque  Richelieu  nouveau, 
Pourrais-je  au  char  de  l'immortelle 
M'enchaîner  encor  plus  long-temps? 
Quand  j'aurai  passé  mon  printemps, 
Pourrai-je  vivre  encor  pour  elle? 
Car  enfin  au  lyrique  effort 
Fait  pour  nos  bouillantes  années, 
Dans  de  plus  solides  journées, 
Voudrais-je  me  livrer  encor  ? 
Persuadé  que  l'harmonie 
îsTe  verse  ses  heureux  présents 
Que  sur  le  matin  de  la  vie, 
Et  que,  sans  un  peu  de  folie, 
On  ne  rime  plus  à  trente  ans, 


LA  CHARTREUSE.  % 

Suivrais-je  un  jour  à  pas  pesants 
Ces  vieilles  muses  douairières , 
Ces  mères  septuagénaires 
Du  madrigal  et  des  sonnets, 
Qui,  n'ayant  été  que  poètes  , 
Rimaillent  encore  en  lunettes , 
Et  meurent  au  bruit  des  sifflets  ? 
Égaré  dans  le  noir  dédale 
Où  le  fantôme  de  Thémis, 
Couché  sur  la  pourpre  et  les  lis , 
Penche  la  balance  inégale, 
Et  tire  d'une  urne  vénale 
Des  arrêts  dictés  par  Cypris , 
Irais- je ,  orateur  mercenaire 
Du  faux  et  de  la  vérité  , 
Chargé  d'une  haine  étrangère , 
Vendre  aux  querelles  du  vulgaire 
Ma  voix  et  ma  tranquillité, 
Et,  dans  l'antre  de  la  Chicane  , 
Aux  lois  d'un  tribunal  profane 
Pliant  la  loi  de  l'Immortel, 
Par  une  éloquence  anglicane 
Saper  et  le  trône  et  l'autel  ? 
Aux  sentiments  de  la  nature  9 
Aux  plaisirs  de  la  vérité , 
Préférant  le  goût  frelaté 
Des  plaisirs  que  fait  l'imposture, 


?o  LA  CHARTREUSE. 

Ou  qu'invente  la  vanité, 

Voudrais-je  partager  ma  vie 

Entre  les  jeux  de  la  folie 

Et  l'ennui  de  l'oisiveté  , 

Et  trouver  la  mélancolie 

Dans  le  sein  de  la  volupté  ? 

Non  ,  non  ;  avant  que  je  m'enchaîne 

Dans  aucun  de  ces  vils  partis, 

Vos  rivages  verront  la  Seine 

Revenir  aux  lieux  d'où  j'écris. 


Des  mortels  j'ai  vu  les  chimères; 
Sur  leurs  fortunes  mensongères 
J'ai  vu  régner  la  folle  erreur; 
J'ai  vu  mille  peines  cruelles 
Sous  un  vain  masque  de  bonheur, 
Mille  petitesses  réelles 
Sous  une  écorce  de  grandeur, 
Mille  lâchetés  infidèles 
Sous  un  coloris  de  candeur; 
Et  j'ai  dit  au  fond  de  mon  cœur  : 
Heureux  qui  dans  la  paix  secrète 
D'une  libre  et  sûre  retraite 
Vit  ignoré,  content  de  peu, 
Et  qui  ne  se  voit  point  sans  cesse 


LA  CHARTREUSE.  71 

Jouet  de  l'aveugle  déesse , 
Ou  dupe  de  l'aveugle  dieu  ! 

A  la  sombre  misantropie 
Je  ne  dois  point  ces  sentiments  ; 
D'une  fausse  philosophie 
Je  hais  les  vains  raisonnements  ; 
Et  jamais  la  bigoterie 
Ne  décida  mes  jugements  : 
Une  indifférence  suprême , 
Voilà  mon  principe  et  ma  loi  ; 
Tout  lieu ,  tout  destin,  tout  système 
Par-là  devient  égal  pour  moi; 
Où  je  vois  naître  la  journée, 
Là,  content,  j'en  attends  la  fin, 
Prêt  à  partir  le  lendemain , 
Si  l'ordre  de  la  destinée 
Vient  m'ouvrir  un  nouveau  chemin. 

Sans  opposer  un  goût  rebelle 
A  ce  domaine  souverain  , 
Je  me  suis  fait  du  sort  humain 
Une  peinture  trop  fidèle. 
Souvent  dans  les  champêtres  lieux 
Ce  portrait  frappera  vos  yeux. 
En  promenant  vos  rêveries 


72  LA  CHARTREUSE. 

Dans  le  silence  des  prairies  , 
Vous  voyez  un  faible  rameau 
Qui,  par  les  jeux  du  vague  Éole, 
Enlevé  de  quelque  arbrisseau , 
Quitte  sa  tige,  tombe,  et  vole 
Sur  la  surface  d'un  ruisseau  : 
Là,  par  une  invincible  pente, 
Forcé  d'errer  et  de  changer  , 
Il  flotte  au  gré  de  l'onde  errante 
Et  d'un  mouvement  étranger  ; 
Souvent  il  paraît,  il  surnage, 
Souvent  il  est  au  fond  des  eaux  ; 
Il  rencontre  sur  son  passage 
Tous  les  jours  des  pays  nouveaux , 
Tantôt  un  fertile  rivage 
Bordé  de  coteaux  fortunés 9 
Tantôt  une  rive  sauvage  , 
Et  des  déserts  abandonnés  : 
Parmi  ces  erreurs  continues 
Il  fuit,  il  vogue  jusqu'au  jour 
Qui  l'ensevelit  à  son  tour 
Au  sein  de  ces  mers  inconnues, 
Où  tout  s'abîme  sans  retour. 

Mais  qu'ai-je  fait  ?  Pardon ,  Aminte, 
Si  je  viens  de  moraliser  ; 
Dans  une  lettre  sans  contrainte 


LA   CHARTREUSE. 

Je  ne  prétendais  que  causer. 
Où  sont,  hélas!  ces  douces  heures 
Où,  dans  vos  aimables  demeures, 
Partageant  vos  discours  charmants, 
Je  partageais  vos  sentiments? 
Dans  ces  solitudes  riantes 
Quand  me  verrai-je  de  retour  ? 
Courez,  volez,  heures  trop  lentes 
Qui  retardez  cet  heureux  jour! 
Oui,  dès  que  les  désirs  aimables, 
Joints  aux  souvenirs  délectables, 
M'emportent  vers  ce  doux  séjour, 
Paris  n'a  plus  rien  qui  me  pique. 
Dans  ce  jardin  si  magnifique, 
Embelli  par  la  main  des  rois, 
Je  regrette  ce  bois  rustique 
Où  l'écho  répétait  nos  yoix. 
Sur  ces  rives  tumultueuses 
Où  les  passions  fastueuses 
Font  régner  le  luxe  et  le  bruit 
Jusque  dans  l'ombre  de  la  nuit , 
Je  regrette  ce  tendre  asile 
Où,  sous  des  feuillages  secrets , 
Le  sommeil  repose  tranquille 
Dans  les  bras  de  l'aimable  paix. 
A  l'aspect  de  ces  eaux  captives 

10 


;4  LA   CHARTREUSE. 

Qu'en  mille  formes  fugitives 

L'art  sait  enchaîner  dans  les  airs, 

Je  regrette  celte  onde  pure 

Qui,  libre  dans  les  antres  verts, 

Suit  la  pente  de  la  nature , 

Et  ne  connaît  point  d'autres  fers. 

En  admirant  la  mélodie 

De  ces  voix,  de  ces  sons  parfaits, 

Où  le  goût  brillant  d'Ausonie 

Se  mêle  aux  agréments  français, 

Je  regrette  les  chansonnettes 

Et  le  son  des  simples  musettes 

Dont  retentissent  les  coteaux 

Quand  vos  bergères  fortunées  , 

Sur  les  soirs  des  belles  journées, 

Ramènent  gaîment  leurs  troupeaux. 

Dans  ces  palais  où  la  Mollesse 

Peinte  par  les  mains  de  l'Amour, 

Sur  une  toile  enchanteresse 

OfFre  les  fastes  de  sa  cour , 

Je  regrette  ces  jeunes  hêtres 

Où  ma  muse  plus  d'une  fois 

Grava  les  louanges  champêtres 

Des  divinités  de  vos  bois. 

Parmi  la  foule  trop  habile 

Des  beaux  diseurs  du  nouveau  style , 


LA  CHARTREUSE.  ?5 

Qui,  par  de  bizarres  détours, 
Quittant  le  ton  de  la  nature, 
Répandent  sur  tous  leurs  discours 
L'académique  enluminure 
Et  le  vernis  des  nouveaux  tours  , 
Je  regrette  la  bonhomie  , 
L'air  loyal,  l'esprit  non  pointu, 
Et  le  patois  tout  ingénu 
Du  curé  de  la  seigneurie , 
Qui,  n'usant  point  sa  belle  vie 
Sur  des  écrits  laborieux, 
Parle  comme  nos  bons  aïeux, 
Et  donnerait ,  je  le  parie  , 
L'histoire,  les  héros,  les  dieux, 
Et  toute  la  mythologie, 
Pour  un  quartaut  de  Condrieux. 

Ainsi  de  mes  plaisirs  d'automne 
Je  me  remets  l'enchantement; 
Et ,  de  la  tardive  Pomone 
Rappelant  le  règne  charmant, 
Je  me  redis  incessamment  : 
Dans  ces  solitudes  riantes 
Quand  me  verrai-je  de  retour? 
Courez ,  volez ,  heures  trop  lentes 
Qui  retardez  cet  heureux  jour  ! 


76  LA  CHARTREUSE. 

Claire  fontaine,  aimable  Isore, 
Rive  où  les  Grâces  fontéclore 
Des  fleurs  et  des  jeux  éternels  , 
Près  de  ta  source ,  avant  l'aurore  , 
Quand  reviendrai-je  boire  encore 
L'oubli  des  soins  et  des  mortels? 
Dans  cette  gracieuse  attente , 
Aminte,  l'amitié  constante 
Entretenant  mon  souvenir, 
Elle  endort  ma  peine  présente 
Dans  les  songes  de  l'avenir. 
Lorsque  le  dieu  de  la  lumière, 
Echappé  des  feux  du  lion  , 
Du  dieu  que  couronne  le  lierre 
Ouvrira  l'aimable  saison, 
J'en  jure  le  pèlerinage  : 
Envolé  de  mon  hermitage  , 
Je  vous  apparaîtrai  soudain 
Dans  ce  parc  d'éternel  ombrage 
Où  souvent  vous  rêvez  en  sage , 
Les  lettres  d'Usbeck  *  à  la  main  ; 
Ou  bien  dans  ce  vallon  fertile 
Où,  cherchant  un  secret  asile, 
Et  trouvant  des  périls  nouveaux, 
La  perdrix,  en  vain  fugitive, 

*  Les  lettres  persanes  de  Montesquieu. 


LA  CHARTREUSE.  77 

Rappelle  sa  troupe  craintive 

Que  nous  chassons  sur  les  coteaux. 

Vous  me  verrez  toujours  le  même , 

Mortel  sans  soin ,  ami  sans  fard  , 

Pensant  par  goût,  rimant  sans  art, 

Et  vivant  dans  un  calme  extrême 

Au  gré  du  temps  et  du  hasard. 

Là,  dans  de  charmantes  parties, 

D'humeurs  liantes  assorties , 

Portant  des  esprits  dégagés 

De  soucis  et  de  préjugés, 

Et  retranchant  de  notre  vie 

Les  façons  ,  la  cérémonie  , 

Et  tout  populaire  fardeau  , 

Loin  de  l'humaine  comédie  , 

Et  comme  en  un  monde  nouveau , 

Dans  une  charmante  pratique 

Nous  réaliserons  enfin 

Cette  petite  république 

Si  long-temps  projetée  en  vain. 

Une  divinité  commode , 
L'Amitié  ,  sans  bruit,  sans  éclat , 
Fondera  ce  nouvel  état  : 
La  franchise  en  fera  le  code  ; 
Les  Jeux  en  seront  le  sénat  y 


78  LA  CHARTREUSE. 

Et  sur  un  tribunal  de  roses, 

Siège  de  notre  consulat, 

L'Enjoûment  jugera  les  causes. 

On  exclura  de  ce  climat 

Tout  ce  qui  porte  l'air  d'étude  : 

La  Raison,  quittant  son  ton  rude , 

Prendra  le  ton  du  sentiment  : 

La  Vertu  n'y  sera  point  prude, 

L'esprit  n'y  sera  point  pédant  : 

Le  Savoir  n'y  sera  mettable 

Que  sous  les  traits  de  l'agrément; 

Pourvu  que  l'on  sache  être  aimable , 

On  y  saura  suffisamment. 

On  y  proscrira  l'étalage 

Des  phrasiers ,  des  rhéteurs  bouffis  : 

Rien  n'y  prendra  le  nom  d'ouvrage; 

Mais,  sous  le  nom  de  badinage  , 

Il  sera  quelquefois  permis 

De  rimer  quelques  chansonnettes  , 

Et  d'embellir  quelques  sornettes 

Du  poétique  coloris , 

En  répandant  avec  finesse 

Une  nuance  de  sagesse 

Jusque  sur  Bacchus  et  les  Ris. 

Par  un  arrêt  en  vaudevilles 

On  bannira  les  faux  plaisants  , 


LA  CHARTREUSE.  7ç) 

Les  cagots  fades  et  rampants, 
Les  complimenteurs  imbéciles 
Et  le  peuple  des  froids  savants. 
Enfin ,  cet  heureux  coin  du  monde 
N'aura  pour  but ,  dans  ses  statuts  , 
Que  de  nous  soustraire  aux  abus 
Dont  ce  bon  univers  abonde. 
Toujours  sur  ces  lieux  enchanteurs 
Le  soleil,  levé  sans  nuages, 
Fournira  son  cours  sans  orages , 
Et  se  couchera  dans  les  fleurs. 

Pour  prévenir  la  décadence 
Du  nouvel  établissement, 
Nul  indiscret ,  nul  inconstant 
N'entrera  dans  la  confidence  : 
Ce  canton  veut  être  inconnu  ; 
Ses  charmes,  sa  béatitude, 
Pour  base  avant  la  solitude  , 
S'il  devient  peuple,  il  est  perdu. 
Les  états  de  la  république 
Chaque  automne  s'assembleront; 
Et  là  notre  regret  unique, 
Nos  uniques  peines  seront 
De  ne  pouvoir  toute  l'année 
Suivre  cette  loi  fortunée 


80  LA  CHARTREUSE. 

De  philosophiques  loisirs , 
Jusqu'à  ce  moment  où  la  Parque 
Emporte  dans  la  même  barque 
Nos  jeux,  nos  cœurs  et  nos  plaisirs. 


MM  \W  'VVWWWWV»  (WWVWWWl  WV>  WWWWWVVWVWVV»<V\/VWWWVV» 


LES  OMBRES. 


ÉPITRE  A  EU.  D.  D.    N. 

JUes  régions  de  Sylphide ? 

De  ce  séjour  aérien 

Dont  ma  douce  philosophie 

Sait  bannir  la  mélancolie 

En  rimant  quelque  aimable  rien  , 

Salut,  santé  toujours  fleurie, 

Solitude  et  libre  entretien  , 

A  la  république  chérie 

Dont  une  tendre  rêverie 

M'a  déjà  rendu  citoyen. 

Dans  votre  épître  ingénieuse 

Vous  prétendez  que  le  pinceau 

Qui  vous  a  tracé  la  Chartreuse 

N'en  a  pas  fini  le  tableau  ; 

Et  vous  m'engagez  à  décrire, 

D'un  crayon  léger  et  badin, 

La  carte  du  classique  empire , 

Et  les  mœurs  du  peuple  latin. 

A  la  gaîté  de  nos  maximes 
u 


«a  LES  OMBRES. 

Pour  ajuster  ce  grave  objet, 

Et  ne  point  porter  dans  mes  rimes 

La  sécheresse  du  sujet, 

Écartons  la  muse  empesée 

Qui,  se  guindant  sur  de  grands  mots, 

Préside  à  la  prose  toisée 

Des  poètes  collégiaux. 

Je  vous  ai  dépeint  l'Elisée 

Dans  le  plaisir  pur  et  parfait 

De  mon  hermitage  secret  : 

Par  un  contraste  assez  bizarre  9 

Dans  ce  nouvel  amusement, 

Je  vais  vous  chanter  le  Ténare, 

Non  sur  un  ton  triste  et  pesant; 

Ennemi  des  muses  plaintives, 

Jusque  sur  les  fatales  rives 

Je  veux  rimer  en  badinant. 

Un  peuple  de  jeunes  esclaves 
Dans  un  silence  rigoureux, 
Des  pleurs,  des  prisons,  des  entraves, 
Un  séjour  vaste  et  ténébreux , 
Des  cœurs  dévoués  à  la  plainte , 
Des  jours  filés  par  les  ennuis, 
N'est-ce  point  la  fidèle  empreinte 
Du  triste  royaume  des  nuits? 


LES  OMBRES.  85 

N'en  doutez  point:  ce  que  la  fable 

Nous  a  chanté  des  sombres  bords , 

Cette  peinture  redoutable 

Du  profane  empire  des  morts, 

C'étoit  l'image  prophétique 

Des  manoirs  que  j'offre  à  vos  yeux, 

Et  l'histoire  trop  véridique 

De  leurs  habitans  malheureux. 

Avec  l'Erèbe  et  son  cortège 

Confrontez  ces  antres  divers, 

Et,  dans  le  portrait  d'un  collège, 

Vous  reconnaîtrez  les  enfers. 

Tel  était  le  vrai  parallèle 

Que  dans  cette  dernière  nuit 

Un  songe  offrait  à  mon  esprit; 

Aminte,  je  me  le  rappelle  : 

Dans  ce  délire  réfléchi, 

Je  croyais  vous  conduire  ici , 

Et ,  si  ma  mémoire  est  fidèle , 

Je  vous  entretenais  ainsi  : 

Venez,  de  la  docte  poussière 

Osez  franchir  les  tourbillons  ; 

Perçons  l'infernale  carrière 

Des  scolastiques  régions  : 

Là ,  comme  aux  sources  du  Cocyte  , 

Qn  ne  connaît  plus  les  beaux  jours  ; 


8/f  LES  OMBRES. 

Sur  cette  demeure  proscrite 

La  nuit  semble  régner  toujours  : 

Là,  de  la  charmante  nature 

On  ne  trouve  plus  les  beautés  ; 

Les  eaux,  les  fleurs  ,  ni  la  verdure  , 

N'ornent  point  ces  lieux  détestés  ; 

Les  seuls  oiseaux  d'affreux  augure 

Y  forment  des  sons  redoutés. 

Dès  l'abord  de  ce  gouffre  horrible  , 

Tout  nous  retrace  l'Achéron. 

Voyez  ce  portier  inflexible 

Qui ,  payé  pour  être  terrible  , 

Et  muni  d'un  cœur  de  Huron  3 

Réunit  dans  son  caractère 

La  triple  rigueur  de  Cerbère 

Et  l'ame  avare  de  Caron  : 

Ainsi  que  ces  ombres  légères 

Qui  pour  leurs  demeures  premières 

Formaient  des  regrets  et  des  vœux, 

Les  jeunes  captifs  de  ces  lieux 

Voltigent  auprès  des  barrières , 

Sans  pouvoir  échapper  aux  yeux 

De  ce  satellite  odieux. 

Entrons  sous  ces  voûtes  antiques  * 
Et  sous  les  lugubres  portiques 


LES  OMBRES.  «5 

De  ces  tribunaux  renommés; 

Au  lieu  de  ces  voiles  funèbres 

Qui  de  l'empire  des  ténèbres 

Tapissaient  les  murs  enfumés, 

D'une  longue  suite  de  thèses 

Contemplez  les  vils  monuments, 

Archives  de  doctes  fadaises, 

Supplice  éternel  du  bon  sens. 

A  la  place  des  Tisiphones , 

Des  Sphinx,  des  Larvesydes  Gorgones, 

Qui  du  Styx  étaient  les  bourreaux, 

J'aperçois  des  tyrans  nouveaux, 

L'hyperbole  aux  longues  échasses, 

La  catachrèse  aux  doubles  faces, 

Les  logogryphes  effrayants, 

L'impitoyable  syllogisme , 

Que  suit  le  ténébreux  sophisme, 

Avec  les  ennuis  dévorants. 

Quelle  inexorable  Mégère 

Ici  rassemble,  avant  le  temps, 

Ces  mânes  jeunes  et  tremblants, 

Et  ravis  au  sein  de  leur  mère? 

Sur  leurs  déplorables  destins , 

Dans  des  lieux  voués  au  silence, 

Voyez  de  pâles  souverains 

Exercer  leur  triste  puissance  : 


8()  LES  OMBRES. 

Un  sceptre  noir  arme  leurs  mains. 
Ainsi  Rhadamanthe  aux  traits  sombres, 
Balançant  l'urne  de  la  mort, 
Sur  le  peuple  muet  des  ombres 
Prononçait  les  arrêts  du  Sort. 
Mais  quelles  alarmes  soudaines  ! 
D'où  partent  ces  longues  clameurs? 
Pourquoi  ces  prisons  et  ces  chaînes  ! 
Sur  qui  tombent  ces  fouets  vengeurs  ? 
Tel  était  l'appareil  barbare 
Des  tortures  du  Phlégéthon  ; 
Tels  étaient  les  cris  du  Tartare 
Sous  la  fourche  du  vieux  Plu  ton. 
Près  de  ces  cavernes  fatales , 
Quels  sont  ces  brûlants  soupiraux? 
Que  vois-je  ?  quels  nouveaux  Tantales 
Maudissent  ces  perfides  eaux? 

De  ce  parallèle  grotesque, 
Moitié  vrai,  moitié  romanesque, 
Aminte,  pour  vous  égayer 
J'aurais  rempli  le  cadre  entier; 
Si,  dans  cet  endroit  de  mon  songe, 
Un  cruel,  osant  m'éveiller, 
N'eût  dissipé  ce  doux  mensonge, 
Et  le  prestige  officieux 


LES  OMBRES.  87 

Qui  vous  présentait  à  mes  yeux. 

Ce  hideux  bourreau,  moins  un  liommo 

Qu'un  patibulaire  fantôme, 

Tel  qu'on  les  peint  en  noirs  lambeaux, 

Et,  dans  l'horreur  du  crépuscule, 

Tenant  leur  conciliabule 

Parmi  la  cendre  des  tombeaux; 

Ce  spectre,  dis-je,  au  front  sinistre, 

Du  tumulte  bruyant  ministre, 

Affublé  de  l'accoutrement 

D'un  précurseur  d'enterrement, 

Bien  avant  l'aube  matinale, 

Chaque  jour  troublant  mon  réduit, 

Armé  d'une  lampe  infernale* 

M'offre  un  jour  plus  noir  que  la  nuit, 

Et,  d'une  bouche  sépulcrale, 

M'annonce  que  l'heure  fatale 

Ramène  le  démon  du  bruit. 

Par  cet  arrêt  impitoyable , 

Arraché  du  sein  délectable 

Et  des  songes  et  du  repos,  > 

L'œil  encor  chargé  de  pavots, 

Aux  cieux  je  cherche  en  vain  l'aurore  ; 

Un  voile  épais  couvre  les  airs, 

Et  Phébus  n'est  point  prêt  encore 

A  quitter  les  nymphes  des  mers. 


68  LES  OMBRES. 

Astre  qui  réglas  ma  naissance, 
Pourquoi  ta  suprême  puissance, 
En  formant  mes  goûts  et  mon  cœur, 
Y  versa-t-eile  tant  d'horreur 
Pour  la  monacale  indolence  ? 
Plus  respecté  dans  mon  sommeil, 
Exempt  des  craintes  du  réveil, 
J'eusse,  les  deux  tiers  de  ma  vie, 
Dormi  sans  trouble,  sans  envie, 
Dans  un  dortoir  de  Victorin  , 
Ou  sur  la  couche  rebondie 
D'un  procureur  génovéfain. 
Il  est  vrai  qu'un  peu  d'ignorance 
Eût  suivi  ce  destin  flatteur. 
Qu'importe  ?  Le  nom  de  docteur 
N'eût  jamais  tenté  ma  prudence; 
Jamais  d'un  sommeil  enchanteur 
Il  n'eût  violé  la  constance. 
Une  éternité  de  science 
Vaut-elle  une  nuit  de  bonheur  ? 

Par  votre  missive  charmante 
Vous  me  chargez  de  vous  donner 
Quelque  nouvelle  intéressante, 
Ou  quelque  anecdote  amusante  : 
Mais  que  puis- je  vous  griffonner  ? 


LES  OMBRES.  89 

Les  politiques  rêveries 

Des  vieux  ehapiers  des  Tuileries 

Intéressent  fort  peu  mes  soins, 

Vous  amuseraient  encor  moins  ; 

Et  d'ailleurs,  selon  le  génie 

De  notre  aimable  colonie , 

Je  ne  dois  point  perdre  d'instants, 

Ni  prendre  une  peine  futile 

A  disserter  en  grave  style 

Sur  les  bagatelles  du  temps  : 

Qu'on  fasse  la  paix  ou  la  guerre, 

Que  tout  soit  changé  sur  la  terre, 

Nos  citoyens  l'ignoreront; 

Exempts  de  soucis  inutiles, 

Dans  cet  univers  ils  vivront 

Comme  des  passagers  tranquilles, 

Qui,  dans  la  chambre  d'un  vaisseau, 

Oubliant  la  terre,  l'orage, 

Et  le  reste  de  l'équipage, 

Tâchent  d'égayer  le  voyage 

Dans  un  plaisir  toujours  nouveau  : 

Sans  savoir  comme  va  la  flotte 

Qui  vogue  avec  eux  sur  les  eaux» 

Ils  laissent  la  crainte  au  pilote, 

Et  la  manœuvre  aux  matelots. 

A  tout  le  petit  consistoire, 

12 


LES  OMBRES.       . 

Où  ne  sont  échos  imprudents, 
Rendez  cette  lettre  notoire, 
Aimable  Aminte,  j'y  consens: 
Mais  sauvez-la  des  jugements 
De  cette  prude  à  l'humeur  noire, 
Au  froid  caquet ,  aux  yeux  bigots , 
Et  de  médisante  mémoire , 
Qui,  colportant  ces  vers  nouveaux 
Sur-le-champ  irait  sans  repos, 
Dressant  la  crête  et  battant  l'aile, 
Glapir  quelque  alarme  nouvelle 
Dans  tous  les  poulaillers  dévots , 
Ou  qui,  pour  parler  sans  emblème, 
Dans  quelque  parloir  médisant 
Irait  afficher  l'anathême 
Contre  un  badinage  innocent, 
Et  le  noircir  avec  scandale 
De  ce  fiel  mystique  et  couvert 
Que  vient  de  verser  la  cabale 
Sur  l'histoire  de  dom  Ver- Vert, 
Faite  en  cette  critique  année 
Où  le  perroquet  révérend 
Alla  jaser  publiquement, 
Entraîné  par  sa  destinée, 
Et  ravi,  je  ne  sais  comment, 
Au  secret  de  son  maître  absent. 


LES  OMBRES.  91 

Selon  la  gazette  neustrique, 
Cet  amusement  poétique, 
Surpris,  intercepté,  transcrit 
Sur  je  ne  sais  quel  manuscrit 
Par  un  prestolet  famélique, 
Se  vend,  à  l'insu  de  l'auteur, 
Par  ce  petit-collet  profane, 
Et  déjà  vaut  une  soutane 
Et  deux  castors  à  l'éditeur. 

Si  ma  main  n'était  pas  trop  lasse  , 
Ce  serait  bien  ici  la  place 
D'ajouter  un  tome  nouveau 
Aux  mémoires  du  saint  oiseau; 
De  narrer  comme  quoi  la  pièce , 
Portée,  au  sortir  de  la  presse, 
Au  parlement  visitandin, 
Causa  dans  leurs  saintes  brigades 
Une  ligue,  des  barricades, 
Et  sonna  partout  le  tocsin  ; 
Comme  quoi  les  mères  notables, 
L'état -major,  les  vénérables, 
Voulaient,  dans  leur  premier  accès. 
Sans  autre  forme  de  procès, 
Brûler  ces  vers  abominables, 
Comme  erronés,  comme  exécrables, 


9*  LES  OMMES, 

Jansénistes,  impardonnables, 

Et  notoirement  imposteurs; 

Mais  comme  quoi  des  jeunes  sœurs 

La  jurisprudence  plus  tendre 

A  jusqu'ici  paré  les  coups , 

Ravi  Ver-Vert  à  ce  courroux, 

Et  sauvé  l'honneur  de  sa  cendre. 

Suivant  le  lardon  médisant, 

Les  jeunes  sœurs,  d'un  œil  content, 

Ont  vu  draper  les  graves  mères, 

Les  révérendes  douairières , 

Et  la  grand'chambre  du  couvent. 

^ne  nonne  sempiternelle 

Prétend  prouver  à  tout  fidèle 

Que  jamais  Ver -Vert  n'existi, 

Vu,  dit-elle,  qu'on  ne  pourra 

Trouver  la  lettre  circulaire 

Du  perroquet  missionnaire 

Parmi  celles  de  ce  temps-là. 

Je  crois  que  la  remarque  habile 

De  la  cloîtrière  sibylle 

(N'en  déplaise  à  sa  charité) 

Sera  de  peu  d'utilité; 

Car  dès  que  Ver -Vert  est  cité 

Dans  les  archives  du  Parnasse , 

Quel  incrédule  aurait  l'audace 


LES  OMBRES.  05 

I)'en  soupçonner  la  vérité  ? 

Toutefois  ce  procès  mystique 

Au  carnaval  se  jugera; 

Dans  un  chapitre  œcuménique 

L'oiseau  défendeur  paraîtra. 

La  vieille  mère  Bibiane 

Contre  lui  doit  plaider  long-temps, 

Et,  dans  le  fort  des  arguments 

Que  hurlera  son  rauque  organe, 

Perdra  ses  deux  dernières  dents: 

Mais  la  jeune  sœur  Pulchérie, 

Qui  pour  Ver -Vert  pérorera, 

(Si  dans  ce  jour  comme  on  publie, 

Les  directeurs  opinent  là,  ) 

Très-sûrement  l'emportera 

Sur  l'octogénaire  harpie. 

A  plaider  contre  le  printemps, 

L'hiver  doit  perdre  avec  dépens. 

Adieu,  voilà  trop  de  folies. 
Trop  paresseux  pour  abréger, 
Trop  occupé  pour  corriger, 
Je  vous  livre  mes  rêveries, 
Que  quelques  vérités  hardies 
Viennent  librement  mélanger. 
J'abandonne  l'exactitude 
Aux  gens  qui  riment  par  métier  : 


94  LES  OMBRES. 

D'autres  font  des  vers  par  étude, 
J'en  fais  pour  me  désennuyer; 
Ainsi,  vous  ne  devez  me  lire 
Qu'avec  les  yeux  de  l'amitié. 
J'aurais  encore  beaucoup  à  dire: 
L'esprit  n'est  jamais  las  d'écrire 
Lorsque  le  cœur  est  de  moitié. 


ENVOI  DE  L'ÉPITRE  SUIVANTE 

A  MADAME***. 

Jjiiir  le  sage  emploi  de  la  vie 

Une  aimable  philosophie 

A  trop  éclairé  votre  cœur 

Pour  qu'il  puisse  me  faire  un  crime 

De  n'accorder  point  à  la  rime 

Des  jours  que  je  dois  au  bonheur. 

Je  ne  m'en  défends  point,  Thémire, 

La  paresse  est  ma  déité  : 

Aux  sons  négligés  de  ma  lyre  , 

Vous  sentirez  qu'elle  m'inspire; 

Et  que,  d'un  chant  trop  concerté 

Fuyant  l'ennuyeuse  beauté, 

Loin  de  faire  un  travail  d'écrire , 

Je  m'en  fais  une  volupté  ; 

Moins  délicatement  flatté 

De  l'honneur  de  me  faire  lire, 

Que  de  l'agrément  de  m'instruire 

Dans  une  oisive  liberté. 

On  ne  doit  écrire  qu'en  maître; 

Il  en  coûte  trop  au  bonheur  : 

Le  titre  trop  chéri  d'auteur 

Ne  vaut  pas  la  peine  de  l'être  ; 


06  ENVOI  DE  L'ÉPITRE  SUIVANTE. 

Aussi  n'est-ce  point  sous  ce  nom, 
Si  peu  fait  pour  mon  caractère, 
Que  je  rentre  au  sacré  vallon  , 
Moi  qui  ne  suis  qu'en  volontaire 
Les  drapeaux  brillants  d'Apollon. 

La  muse  qui  dicta  les  rimes 
Que  je  vais  offrir  à  vos  yeux , 
N'est  point  de  ces  muses  sublimes 
Qui  pour  amants  veulent  des  dieux: 
Elle  n'a  point  les  grâces  fières 
Dont  brillent  ces  nymphes  altières 
Qui  divinisent  les  guerriers  ; 
La  négligence  suit  ses  Iraces, 
Ses  tendres  erreurs  font  ses  grâces, 
Et  les  roses  sont  ses  lauriers. 

Ici  sur  le  ton  des  préfaces , 
Et  des  pesantes  dédicaces, 
Thémire,  je  ne  prétends  pas 
Vous  implorer  pour  mes  ouvrages. 
Par  vous  le  goût  et  les  appas 
Me  gagneraient  mille  suffrages; 
Mais  en  faut-il  tant  à  mes  vers? 
Mes  amis  me  sont  l'univers. 


*/VlV^VV^*a^V»VVV»^^A^A^\/t^VAVVVV»'VVVVVVVt^AA'V%VVVVVVC\/V\'VVVV»;VVVtVV« 


ÉPITRE  A  MA  MUSE 


v. 


olage  Muse,  aimable  enchanteresse, 

Qui,  m 'égarant  dans  de  douces  erreurs, 

Viens  tour-à-tour  parsemer  ma  jeunesse 

De  jeux,  d'ennuis,  d'épines  et  de  fleurs; 

Si,  dans  ce  jour  de  l'oisive  mollesse, 

Tu  peux  quitter  les  paisibles  douceurs, 

Vole  eu  ces  lieux;  la  voix  de  la  sagesse 

M'appelle  ici  loin  du  brillant  Permesse, 

Loin  du  vulgaire  et  des  folles  rumeurs. 

Parais  sans  crainte  aux  yeux  d'une  déesse 

Qui  règle  seule  et  ma  lyre  et  mes  mœurs  : 

Car  ce  n'est  point  cette  pédante  altière 

Dont  la  vertu  n'est  qu'une  morgue  fière, 

Un  faux  honneur  guindé  sur  de  vieux  mots, 

L'horreur  du  sage  et  l'idole  des  sots  ; 

C'est  cette  nymphe  au  tendre  caractère, 

Née  au  Portique,  et  formée  à  Cythère, 

Qui ,  dédaignant  l'orgueil  des  vains  discours  , 

Brille  sans  fard ,  et  rassemble  près  d'elle 

La  Vérité  ,  la  Franchise  fidèle , 

Et  la  Vertu,  dans  le  char  des  Amours. 
i3 


1)8  EPITRE 

C'est  à  ses  yeux,  au  poids  de  sa  balance, 
Muse,  qu'ici,  dans  îe  sein  du  silence, 
De  l'art  des  vers  estimant  la  valeur, 
Je  veux  sur  lui  te  dévoiler  mon  cœur. 
Mais  en  ce  jour  quelle  pompe  s'apprête  ? 
Le  front  paré  des  myrtes  de  Vénus , 
Où  voles-tu?  quelle  brillante  fête 
Peut  t'inspirer  ces  transports  inconnus  ? 
Sur  mes  destins  tu  t'applaudis  sans  doute. 
Mais  instruis-moi.  Pourquoi  triomphes-tu  ? 
Comptes-tu  donc  qu'à  moi-même  rendu, 
Au  Pinde  seul  je  vais  tourner  ma  route, 
Ou  qu'atlranohi  des  liens  rigoureux 
Qui  captivaient  ton  enjoûment  folâtre, 
Je  vais  enfin,  de  toi  seule  idolâtre, 
Donner  l'essor  aux  fougues  de  tes  jeux? 
Si  ce  projet  fait  l'espoir  qui  t'enchante, 
C'est  t'endormir  dans  une  vaine  attente: 
Sous  d'autres  lois  mon  sort  se  voit  rangé. 
Avec  mon  sort  mon  cœur  n'a  point  changé. 
Je  veux  pourtant  que  la  métamorphose 
Ait  trans.ormé  ma  raison  et  mes  sens; 
Et  pour  un  temps  avec  toi  je  suppose 
Que,  consacrant  ma  voix  à  tes  accents, 
J'aille  t'ofFrir  un  éternel  encens  : 
Adorateur  d'un  fantôme  frivole , 


A  MA  MUSE.  <j() 

A  tes  aulels  que  pourrais- je  obtenir!' 

Que  ferais -tu,  capricieuse  idole? 

Par  le  passé  décidons  l'avenir. 

Comme  tes  sœurs,  tu  paîrais  mes  hommages 

Du  doux  espoir  des  dons  les  plus  chéris. 

Tes  sœurs!  que  dis-je?  hélas!  quels  avantages 

En  ont  reçus  leurs  plus  chers  favoris? 

Vaines  beautés,  sirènes  homicides, 

Dans  tous  les  temps,  par  leurs  accords  perfides, 

N'ont-elles  point  égaré  les  vaisseaux 

De  leurs  amants  endormis  sur  les  eaux? 

Ouvre  à  mes  yeux  les  fastes  de  mémoire, 

Ces  monuments  de  disgrâce  et  de  gloire: 

Je  lis  les  noms  des  poètes  fameux; 

Où  sont  les  noms  des  poètes  heureux  ? 

Enfants  des  dieux,  pourquoi  leur  destinée 

Est-elle  en  proie  aux  tyrans  infernaux? 

Pour  eux  la  Parque  est-elle  condamnée 

À  ne  filer  que  sur  de  noirs  fuseaux? 

Quoi!  je  les  vois,  victimes  du  génie, 

Au  faible  prix  d'un  éclat  passager, 

Vivre  isolés  sans  jouir  de  la  vie, 

Fuir  l'univers ,  et  mourir  sans  patrie , 

Non  moins  errants  que  ce  peuple  léger 

Semé  partout,  et  partout  étranger  ! 

De  ces  malheurs  les  cygnes  de  la  Seine 


ioo  ÉPIillE 

N'ont-ils  point  en  des  gages  Irop  certains? 

Et,  pour  trouver  ces  lugubres  destins, 

Faut-il  errer  dans  les  tombeaux  d'Athènes, 

Ou  réveiller  la  cendre  des  Latins  ? 

Faut-il  d'Orphée,  ou  d'Ovide,  ou  du  Tasse, 

Interroger  les  mânes  radieux, 

Et  reprocher  leur  bizarre  disgrâce 

Au  fier  caprice  et  des  rois  et  des  dieux? 

Non ,  n'ouvrons  point  d'étrangères  archives; 

Notre  Hélicon,  trop  long-temps  désolé, 

Ne  voit-il  pas  ses  Grâces  fugitives? 

Oui,  chaque  jour  la  Muse  de  nos  rives, 

Pleurant  encor  son  Horace  exilé, 

Demande  aux  dieux  que  ce  phénix  lyrique, 

Dont  la  jeunesse  illustra  ces  climats, 

Revienne  enfin  de  la  rive  belgique 

Se  reproduire  et  renaître  en  ses  bras. 

Voilà  pourtant,  Muse,  voilà  l'histoire 
Des  dons  fameux  qu'ont  procurés  tes  sœurs, 
Vingt  ans  d'ennui  pour  quelques  jours  de  gloire: 
Et  j'envîrais  tes  trompeuses  faveurs  ! 
J'en  conviendrai,  de  ces  dieux  du  Permesse 
N'atteignant  point  les  talents  enchanteurs , 
Et  défendu  par  ma  propre  faiblesse , 
Je  n'aurais  pas  à  craindre  leurs  malheurs. 


A   MA  MUSE.  101 

Jîh  !  que  sait-on  ?  un  simple  badin  âge. 
Mal  entendu  d'une  prude  ou  d'un  sot, 
Peut  vous  jeter  sur  un  autre  rivage: 
Pour  perdre  un  sage,  il  ne  faut  qu'un  bigot. 

Cependant,  Muse,  à  quelle  folle  ivresse 
Veux-tu  livrer  mon  tranquille  enjoûment? 
Toujours  fidèle  à  l'aimable  paresse, 
Et  ne  voulant  qu'un  travail  d'agrément, 
Jusqu'à  ce  jour  tu  ebérissais  la  rime 
Moins  par  fureur  que  par  amusement; 
Quel  feu  subit  te  transporte  et  t'anime, 
Et  d'un  plaisir  va  te  faire  un  tourment  ? 
Hélas  !  je  vois  par  quel  charme  séduite 
Tu  veux  franchir  la  carrière  des  airs: 
De  mille  objets  la  nouveauté  t'invite; 
Et  leur  image ,  autrefois  interdite 
A  ton  pinceau  dans  les  jours  de  tes  fers, 
Vient  aujourd'hui  te  demander  des  vers. 
Rendue  enfin  à  la  scène  du  monde  , 
Tu  crois  sortir  d'une  éclipse  profonde, 
Et  voir  éclore  un  nouvel  univers. 
Autour  de  toi  mille  sources  nouvelles 
A  chaque  instant  jaillissent  jusqu'aux  eieux, 
Pour  t'enlever  sur  leurs  brillantes  ailes 
Tous  les  plaisirs  voltigent  à  tes  yeux  ; 


10a  EPITRE 

Pour  t 'égarer,  le  dieu  du  docte  empire 

T'ouvre  des  bois  nouveaux  à  tes  regards, 

Et  fait  pour  toi  briller  de  toutes  parts 

Le  brodequin  ,  le  cothurne  ,  la  lyre  , 

Le  luth  d'Euterpe  et  le  clairon  de  Mars; 

Un  autre  dieu,  plus  charmant  et  plus  tendre, 

Jusqu'à  ce  jour  absent  de  tes  chansons , 

Sous  mille  attraits  caché  pour  te  surprendre , 

Prétend  mêler  des  soupirs  à  tes  sons. 

De  tant  d'objets  la  pompe  réunie 

À  chaque  instant  redouble  ta  manie; 

Et  tu  voudrais,  dans  tes  nouveaux  transports, 

Sur  vingt  sujets  essayer  tes  accords. 

Tel  dans  nos  champs,  au  lever  de  l'aurore, 

Prenant  son  vol  pour  la  première  fois, 

Charmé,  surpris,  entre  Pomone  el  Flore 

Le  jeune  oiseau  ne  peut  fixer  son  choix  : 

De  la  fougère  à  l'épine  fleurie 

Il  va  porter  ses  désirs  inconstants; 

Il  vole  au  bois ,  il  est  dans  la  prairie , 

Il  est  partout  dans  les  mêmes  instants. 

C'en  est  donc  fait ,  Muse ,  dans  la  carrière 
Tu  prétends  voir  ton  char  bientôt  lancé: 
Du  moins,  avant  qu'on  t'ouvre  la  barrière, 
Pour  prévenir  un  écart  insensé 


A  MA  MUSE.  io3 

Va  consulter  la  sage  Deshoulière , 

Et  vois  les  traits  dont  sa  muse  en  courroux 

De  l'art  des  vers  nous  a  peint  les  dégoûts. 

Quand  tu  serais  à  l'abri  des  disgrâces 

Que  le  génie  entraîne  sur  ses  traces, 

Craindrais-tu  moins  le  bizarre  fracas 

Qui  d'Apollon  accompagne  les  pas, 

Du  nom  d'auteur  l'ennuyeux  étalage, 

D'auteur  montré  le  fade  personnage, 

Que  sais-je  enfin?  tous  les  soins,  tout  l'ennui 

Qu'un  vain  talent  nous  apporte  avec  lui? 

Dès  qu'un  mortel,  auteur  involontaire, 
Est  arraché  de  l'ombre  du  mystère, 
Où,  s'amusant  et  charmant  sa  langueur, 
Dans  quelques  vers  il  dépeignait  son  cœur; 
Du  goût  public  honorable  victime, 
Bientôt,  au  prix  de  sa  tranquillité , 
Il  va  payer  une  inutile  estime, 
Et  regretter  sa  douce  obscurité  : 
Privé  du  droit  d'écrire  en  solitaire, 
Et  d'épancher  son  cœur,  son  caractère, 
Toute  son  aine  aux  yeux  de  l'amitié , 
L'amitié  même,  indiscrète  et  légère, 
Le  trahira  sans  croire  lui  déplaire  ; 
Et  son  secret,  follement  publié, 


io4  EPITUE 

S'il  est  en  vers  sera  sacrifié. 

Ainsi  les  fruits  d'un  léger  badinage, 

Nés  sans  prétendre  au  grave  nom  d'ouvrage, 

Nés  pour  mourir  dans  un  cercle  d'amis, 

Au  fier  censeur  seront  pourtant  soumis. 

Si  par  hasard  il  trouve ,  comme  Horace , 
Quelque  Mécène  ou  quelque  tendre  Grâce, 
Tels  que  l'on  voit  aux  rives  où  j'écris , 
Daphnis,  Thémire  et  la  jeune  Eucharis, 
Qui  cherchent  moins  dans  la  philosophie 
L'esprit  d'auteur  que  l'esprit  de  la  vie, 
Qu'un  sage  aisé,  qui,  naturel,  égal, 
Sache  éviter  le  style  théâtral, 
Les  airs  guindés  du  peuple  parasite, 
Des  froids  pédants,  des  fades  rimailleurs, 
Et  dont  les  vers  soient  le  dernier  mérite, 
Que  de  dégoûts  l'investiront  ailleurs  ! 
Dans  tous  les  lieux  où  l'errante  Fortune 
L'entraînera  sous  ses  pénibles  fers, 
Il  essuîra  la  contrainte  importune 
De  l'entretien  de  mille  sots  divers , 
Qui,  prévenus  de  cette  erreur  commune 
Que ,  quand  on  rime ,  on  ne  sait  que  des  vers , 
A  son  abord  prendront  cet  idiome , 
Ce  précieux  trop  en  vogue  aujourd'hui, 


A  MA  MUSE.  io5 

Et,  de  l'auteur  ne  distinguant  point  l'homme, 
En  l'ennuyant  s'ennuîront  avec  lui. 

Tels  sont  les  maux  où  cet  essort  t'engage. 
Mais  l'amour- propre,  opposant  son  bandeau, 
De  l'avenir  te  dérobe  l'image, 
Ou  sait  du  moins  ne  le  peindre  qu'en  beau  : 
Trompeur  chéri,  t'abusant  pour  te  plaire, 
Il  te  redit,  dans  tes  nouveaux  accès, 
Qu'on  a  daigné  sourire  «à  tes  essais , 
Et  qu'un  public  distingué  du  vulgaire 
T'appelle  encore  à  de  plus  hauts  succès. 
Mais  connais- tu  ce  public  variable, 
Vain  dans  ses  dons,  constant  dans  ses  dégoûts? 
En  deux  printemps,  de  ce  juge  peu  stable 
On  peut  se  voir  et  l'idole  et  la  fable  : 
Le  nom  de  ceux  qu'il  voit  d'un  œil  plus  doux, 
A  peine  écrit  sur  la  mobile  arène 
Par  les  zéphirs  de  l'heureuse  Hippocrène, 
Est  effacé  par  Eole  en  courroux: 
Et  quand  les  fleurs  dont  le  public  vous  pare 
Conserveraient  un  éternel  printemps, 
Chez  la  Faveur,  sa  déesse  bizarre, 
Est-il  des  dons  et  des  plaisirs  constans  ? 

Au  sein  des  mers,  dans  une  île  enchantée, 
Près  du  séjour  de  l'inconstant  Protée, 
i4 


io6  E  PITRE 

Il  est  un  temple  élevé  par  l'Erreur, 
Où  la  brillante  et  volage  Faveur, 
Semant  au  loin  l'espoir  et  les  mensonges, 
D'un  air  distrait  fait  le  sort  des  mortels. 
Son  faible  trône  est  sur  l'aile  des  Songes, 
Les  vents  légers  soutiennent  ses  autels  : 
Là,  rarement  la  Raison,  la  Justice, 
Ont  amené  les  mortels  vertueux; 
L'Opinion,  la  Mode  et  le  Caprice 
Ouvrent  le  temple,  et  nomment  les  heureux. 
En  leur  offrant  la  coupe  délectable, 
Sous  le  nectar  cachant  un  noir  poison , 
La  déité  daigne  paraître  aimable, 
Et  d'un  sourire  enivre  leur  raison. 
Au  même  instant  l'agile  Renommée 
Grave  leurs  noms  sur  son  char  lumineux: 
Jouets  constants  d'une  vaine  fumée , 
Le  monde  entier  se  réveille  pour  eux. 
Mais  sur  la  foi  de  Tonde  pacifique 
A  peine  ils  sont  mollement  endormis. 
Déifiés  par  l'erreur  léthargique 
Qui  leur  fait  voir  dans  des  songes  amis 
Tout  l'univers  à  leur  gloire  soumis; 
Dans  ce  sommeil  d'une  ivresse  riante , 
En  un  moment,  la  faveur  inconstante 
Tournant  ailleurs  son  essor  incertain  ? 


A  MA  MUSE.  10; 

Dans  des  déserts,  loin  de  l'île  charmante, 

Les  aquilons  les  emportent  soudain; 

Et  leur  réveil  n'offre  plus  à  leur  vue 

Que  les  rochers  d'une  plage  inconnue, 

Qu'un  monde  obscur,  sansprintemps,  sans  beaux  jours. 

Et  que  des  cieux  éclipsés  pour  toujours. 

Muse,  ci  ois -moi,  qu'un  autre  sacrifie 
A  la  Faveur ,  à  l'Estime ,  au  Renom  ; 
Qu'un  autre  perde  au  temple  d'Apollon 
Ce  peu  d'instants  qu'on  appelle  la  vie, 
D'un  vain  honneur  esclave  fastueux, 
Toujours  auteur,  et  jamais  homme  heureux: 
Moi,  que  le  ciel  fit  naître  moins  sensible 
A  tout  éclat  qu'à  tout  bonheur  paisible, 
Je  fuis  du  nom  le  dangereux  lien; 
Et  quelques  vers  échappés  à  ma  veine, 
Nés  sans  dessein  et  façonnés  sans  peine, 
Pour  l'avenir  ne  m'engagent  à  rien. 
Plusieurs  des  fleurs  que  voit  naître  Pomone 
Au  sein  fécond  des  vergers  renaissants 
Ne  doivent  point  un  tribut  à  l'automne; 
Tout  leur  destin  est  de  plaire  au  printemps. 

Ici  pourtant  de  ma  philosophie 

Ne  va  point,  Muse,  outrer  le  sentiment; 
Ne  pense  pas  que  de  la  poésie 


io8  EPITRE 

J'aille  abjurer  l'empire  trop  charmant: 
J'en  fuis  les  soins,  j'en  crains  la  frénésie; 
Mais  j'en  adore  à  jamais  l'agrément.  ' 
Ainsi,  conduit  ou  par  mes  rêveries, 
Ou  par  Radius,  ou  par  d'autres  appas, 
Quand  quelquefois  je  porterai  mes  pas 
Où  le  Permesse  épand  ses  eaux  chéries, 
Dansées  moments  mes  vœux  ne  seront  pas 
D'être  enlevé  dans  un  char  de  lumière 
Sur  ces  sommets  où  la  muse  guerrière 
Qui  chante  aux  dieux  les  fastes  des  combats, 
La  foudre  en  main  enseigna  ses  mystères 
Aux  Camoëns,  aux  Miltons,  aux  Voltaires: 
Jaloux  de  voir  un  plus  paisible  lieu, 
Loin  du  tonnerre,  et  guidé  par  un  dieu, 
Dans  les  détours  d'un  amoureux  bocage 
J'irai  chercher  ce  solitaire  ombrage 
Ce  beau  vallon  où  la  Fare  et  Chaulieu, 
Dans  les  transports  d'une  volupté  pure , 
Sans  préjugés,  sans  fastueux  désirs, 
Près  de  Vénus,  sur  un  lit  de  verdure, 
Venaient  puiser  au  sein  de  la  nature 
Ces  vers  aisés,  enfants  de  leurs  plaisirs, 
El,  sans  effroi  du  ténébreux  monarque, 
Menant  l'amour  jusqu'au  sombre  Achéron, 
Au  son  du  luth  descendaient  vers  la  barque 


A  MA  MUSE.  109 

Par  les  sentiers  du  tendre  Anacréon. 

Là,  si  je  puis  reconnaître  leurs  traces , 
Et  retrouver  ce  naïf  agrément, 
Ce  ton  du  cœur,  ce  négligé  charmant 
Qui  les  rendit  les  poètes  des  Grâces; 
Du  myrte  seul  chérissant  les  douceurs, 
Des  vains  lauriers  que  Phébus  vous  dispense, 
Et  qu'il  vous  ôte  au  gré  de  l'inconstance, 
Je  céderai  les  pénibles  honneurs. 

Trop  insensé  qui,  séduit  par  la  gloire, 
Martyr  constant  d'un  talent  suborneur, 
Se  fait  d'écrire  un  ennuyeux  bonheur, 
Et,  s'immolant  au  soin  de  la  mémoire, 
Perd  le  présent  pour  l'avenir  trompeur  ! 
Tout  cet  éclat  d'une  gloire  suprême , 
Et  tout  l'encens  de  la  postérité , 
Vaut-il  l'instant  où  je  vis  pour  moi-même 
Dans  mes  plaisirs  et  dans  ma  liberté, 
Trouvant  sans.cesse  auprès  de  ce  que  j'aime 
Des  biens  plus  vrais  que  l'immortalité? 
Non,  n'allons  point,  dans  de  lugubres  veilles, 
De  nos  beaux  jours  éteindre  les  rayons, 
Pour  enfanter  de  douteuses  merveilles. 
Tandis,  hélas  !  que  l'on  tient  les  crayons, 


no  ÉPIÏRE 

Le  printemps  fuit,  d'une  main  toujours  prompte 
La  Parque  file,  et  dans  la  nuit  du  temps 
Ensevelit  une  foule  d'instants 
Dont  le  plaisir  vient  nous  demander  compte. 
Qu'un  dieu  si  cher  remplisse  tous  nos  jours, 
Et  badinons  seulement  sur  la  lyre, 
Quand  la  Beauté,  dans  un  tendre  délire, 
Ordonnera  des  chansons  aux  Amours. 

Mais  quelque  rang  que  le  sort  me  réserve, 
Soit  que  je  suive  ou  Thalie  ou  Minerve, 
Écoute,  Muse,  et  connais  à  quel  prix 
Je  souffrirai  que  quelquefois  ta  verve 
Vienne  allier  la  rime  à  mes  écrits. 

Pour  te  guider  vers  la  double  colline, 
De  ces  sentiers  préviens- tu  les  hasards? 
L'illusion,  fascinant  tes  regards  , 
Peut  t'égarer  sur  la  route  voisine  , 
Et  t'entraîner  dans  de  honteux  écarts  : 
Connais  ces  lieux.  Dans  de  plus  heureux  âges 
Vers  le  Parnasse  on  marchait  sans  dangers; 
Nul  monstre  affreux  n'infestait  les  passages; 
C'était  l'olympe  et  le  temple  des  sages  : 
Là,  sur  la  lyre,  ou  les  pipeaux  légers, 
De  Philomèle  égalant  les  ramages, 


A  MA  MUSE.  ni 

Ils  alliaient  par  de  doux  assemblages 

L'esprit  des  dieux  et  les  mœurs  des  bergers: 

Connaissant  peu  la  basse  jalousie, 

De  la  licence  ennemis  généreux, 

Ils  ne  mêlaient  aucun  fiel  dangereux, 

Aucun  poison,  à  la  pure  ambroisie  : 

Et  les  zépbyrs  de  ces  brillants  coteaux, 

Accoutumés  au  doux  son  des  guitares, 

Par  des  accords  infâmes  ou  barbares 

N'avaient  jamais  réveillé  les  échos: 

Quand,  évoqués  par  le  crime  et  l'envie, 

Du  fond  du  Styx  deux  spectres  abhorrés, 

L'Obscénité,  la  noire  Calomnie, 

Osant  entrer  dans  ces  lieux  révérés, 

Vinrent  tenter  des  accents  ignorés, 

Au  même  instant  les  lauriers  se  flétrirent, 

Et  les  amours  et  les  Nymphes  s'enfuirent. 

Bientôt  Phébus,  outré  de  ces  revers, 

Au  bas  du  mont  de  la  docte  Aonie 

Précipitant  ces  filles  des  enfers, 

Les  replongea  dans  leur  ignominie, 

Et  pour  toujours  instruisit  l'univers 

Que  la  vertu,  reine  de  l'harmonie, 

A  la  Décence ,  aux  Grâces  réunie , 

Seule  a  le  droit  d'enfanter  de  beaux  vers. 

Pour  rétablir  leur  attente  trompée, 


1*2  ÉPITRE 

Non  loin  de  là,  leur  adroite  fureur, 
Sur  les  débris  d'une  roche  escarpée, 
Edifia,  dans  l'ombre  et  dans  l'horreur, 
Du  vrai  Parnasse  un  fantôme  imposteur  : 
Là,  pour  grossir  leurs  profanes  cabales, 
Des  chastes  sœurs  ces  impures  rivales, 
L'encens  en  main,  reçurent  les  rimeurs 
Proscrits,  exclus  du  temple  des  auteurs. 
Ainsi,  jaloux  des  abeilles  fécondes, 
Et  du  nectar  que  leurs  soins  ont  formé, 
Le  vil  frelon  sur  des  plantes  immondes 
Yerse  sans  force  un  suc  envenimé. 
C'est  là  qu'encor  ceut  obscurs  satiriques, 
Cent  artisans  de  fadaises  lubriques, 
Par  la  débauche  ou  la  haine  conduits 
Dans  le  secret  des  plus  sombres  réduits, 
Vont,  sans  témoins,  forger  ces  folles  rimes, 
Ces  vers  grossiers,  ces  monstres  anonymes, 
Tout  ce  fatras  de  libelles  pervers 
Dont  le  Batave  infecte  l'univers. 

0  du  génie  usage  trop  funeste, 
Pourquoi  faut-il  que  ce  don  précieux, 
Que  l'art  charmant,  le  langage  céleste, 
Fait  pour  chanter,  sur  des  tons  gracieux, 
Les  conquérans,  les  belles  et  les  dieux, 


A  MA  MUSE.  n5 

Chez  une  foule  au  Parnasse  étrangère, 
Soit  si  souvent  le  jargon  de  Mégère, 
L'organe  impur  des  plus  lâches  noirceurs, 
L'anie  du  crime,  et  la  honte  des  mœurs  ! 
Pourquoi  faut-il  que  les  pleurs  de  l'aurore, 
Qui  ne  devraient  enfanter  que  des  fleurs, 
Au  même  instant  fassent  souvent  éclore 
Les  sucs  mortels  et  les  poisons  vengeurs? 
Muse ,  je  sais  que  tu  fuiras  sans  peine 
Les  chants  honteux  de  la  Licence  obscène: 
Faite  à  chanter  sans  rougir  de  tes  sons, 
Tu  n'iras  point  chez  cette  infâme  reine 
Prostituer  tes  naïves  chansons. 
Mais,  de  tout  temps  un  peu  trop  prompte  à  rire, 
Ton  goût,  peut-être,  en  quelques  noirs  accès, 
T'attacherait  au  char  de  la  Satire. 
Ah!  loin  de  toi  ces  cyniques  excès! 
Quelles  douceurs  en  suivent  les  succès, 
Si,  quand  l'ouvrage  a  le  sceau  de  l'estime, 
L'auteur  flétri,  fugitif,  détesté, 
Devient  l'horreur  de  la  société? 

Je  veux  qa'épris  d'un  nom  plus  légitime  , 

Que,  non  content  de  se  voir  estimé, 

Par  son  génie  un  amant  de  la  rime 

Emporte  encor  le  plaisir  d'être  aimé; 
i5 


jj4  è  pitre 

Qu'aux  régions  à  lui-même  inconnues 

Où  voleront  ses  gracieux  écrits, 

A  ce  tableau  de  ses  mœurs  ingénues, 

Tous  ses  lecteurs  deviennent  ses  amis  ; 

Que,  dissipant  le  préjugé  vulgaire, 

Il  montre  enfin  que  sans  crime  on  peut  plaire , 

Et  réunir  par  un  heureux  lien 

L'auteur  charmant  et  le  vrai  citoyen. 

En  vain,  guidé  par  un  fougueux  délire, 

Le  Juvénal  du  siècle  de  Louis 

Fit  un  talent  du  crime  de  médire, 

Mes  yeux  jamais  n'en  furent  éblouis  ; 

Ce  n'est  point  là  que  ma  raison  l'admire: 

Et  Despréaux,  ce  chantre  harmonieux, 

Sur  les  autels  du  poétique  empire 

Ne  serait  point  au  nombre  de  mes  dieux, 

Si,  de  l'opprobre  organe  impitoyable, 

Toujours  couvert  d'une  gloire  coupable , 

Il  n'eût  chanté  que  les  malheureux  noms 

Des  Colletets,  des  Colins,  des  Pradons; 

Mânes  plaintifs  qui  sur  le  noir  rivage 

Vont  regrettant  que  ce  censeur  sauvage, 

Les  enchaînant  dans  d'immortels  accords, 

Les  ait  privés  du  commun  avantage 

D'être  cachés  dans  la  foule  des  morts. 

Un  autre  écueil,  Muse,  te  reste  encore: 


A  MA  MISE.  itS 

En  évitant  cet  antre  ténébreux 
Où,  nourrissant  le  feu  qui  la  dévore, 
L'âpre  satire  épand  son  fiel  affreux, 
Crains  d'aborder  à  cette  plage  aride 
Où  la  louange  au  ton  faible  et  timide, 
Aux  yeux  baissés,  au  doucereux  souris, 
Vient  chaque  jour  sous  le  titre  insipide 
D'odes  aux  grands,  de  bouquets  aux  Iris, 
A  l'univers  préparer  des  ennuis. 
Le  dieu  du  goût,  au  vrai  toujours  fidèle, 
N'exclut  pas  moins  de  sa  cour  immortelle 
Le  complaisant,  le  vil  adulateur, 
Que  l'envieux  et  le  noir  imposteur. 

Pars,  c'en  est  fait;  que  ce  fil  secourable, 
Te  conduisant  au  lyrique  séjour, 
Sauve  tes  pas  du  dédale  effroyable 
Où  mille  auteurs  s'égarent  sans  retour. 
Dans  ces  vallons,  si  la  troupe  invisible 
Des  froids  censeurs,  des  Zoïles  secrets, 
Lance  sur  toi  ses  inutiles  traits, 
D'un  cours  égal  poursuis  ton  vol  paisible; 
Par  les  fredons  d'un  rimeur  désolé 
Que  ton  repos  ne  puisse  être  troublé; 
Et  sans  jamais  t'avilir  à  répondre , 
Laisse  au  mépris  le  soin  de  les  confondre  : 


i6  ÉPITRE 

Rendre  à  leurs  cris  des  sons  injurieux, 
C'est  se  flétrir  et  ramper  avec  eux. 
A  cette  loi  pour  demeurer  fidèle, 
Devant  tes  yeux  conserve  ce  modèle  : 
Il  est  un  sage,  un  favori  des  cieux, 
Dont  à  l'envi  tous  les  arts,  tous  les  dieux, 
Ont  couronné  la  brillante  jeunesse, 
Et  qui,  vainqueur  du  fuseau  rigoureux, 
Possède  encor,  dans  sa  mâle  vieillesse, 
L'art  d'être  aimable  et  le  don  d'être  heureux  * 
Long-temps  la  Haine  et  la  farouche  Envie, 
En  s'obstinant  à  poursuivre  ses  pas, 
Crurent  troubler  le  calme  de  sa  vie , 
Et  l'attirer  dans  de  honteux  combats  : 
Mais,  conservant  sa  douce  indifférence, 
Et  retranché  dans  un  noble  silence, 
De  ses  rivaux  il  trompa  les  projets; 
Pouvant  les  vaincre,  il  leur  laissa  la  paix. 
D'affreux  corbeaux  lorsqu'un  épais  nuage 
Trouble,  en  passant,  le  repos  d'un  bocage, 
Laissant  les  airs  à  leurs  sons  glapissants, 
Le  rossignol  interrompt  ses  accents; 
Et,  pour  reprendre  une  chanson  légère, 
Seul,  il  attend  que  le  gosier  touchant 

*  Fontenelle. 


A  MA  MUSE.  117 

D'une  dryade,  ou  de  quelque  bergère, 
Réveille  enfin  sa  tendresse  et  son  chant. 


Prends  le  burin,  et  grave  ces  maximes, 
Muse  :  à  ce  prix  je  suis  encor  tes  lois; 
A  ce  prix  seul,  nous  pouvons  à  nos  rimes 
Promettre  encore  des  honneurs  légitimes 
Et  les  regards  des  sages  et  des  rois. 
Toujours  j'entends  les  échos  de  nos  rives 
Porter  au  loin  ces  redites  plaintives 
Quel'Hélicon  n'est  plus  qu'un  vain  tombeau, 
Que  pour  Phébus  il  n'est  plus  de  Mécène, 
Et  qu'éloigné  du  trône  de  la  Seine 
En  soupirant  il  éteint  son  flambeau. 
Oui,  je  le  sais,  de  profondes  ténèbres 
Ont  du  Parnasse  investi  Thorison. 
Mais,  s'il  languit  sous  ces  voiles  funèbres, 
Allons  au  vrai,  quelle  en  est  la  raison? 
Peut-on  compter  qu'un  soleil  plus  propice 
Ramènera  sous  l'empire  des  vers 
Ces  jours  brillants  nés  sous  le  doux  auspice 
Des  Richelieus,  des  Séguiers,  des  Colberts; 
Quand,  ne  suivant  que  les  muses  impies, 
Prenant  la  rage  et  le  ton  des  harpies, 
Mille  rimeurs,  honteusement  rivaux, 
Par  leur  sujets  dégradent  leurs  travaux  ? 


n8  E  PITRE  A  MA   MUSE. 

Ces  noirs  transports  sont-ils  la  poésie  ? 
Hé  quoi  !  doit-on  couronner  les  forfaits, 
Parer  le  crime,  armer  la  frénésie? 
Et  pour  le  Styx  les  lauriers  sont-ils  faits  ? 

N'accusons  point  les  astres  de  la  France. 
Pour  ranimer  leurs  rayons  éclatants, 
Qu'au  mont  sacré  de  nouveaux  habitants, 
Rivaux  amis,  rendent  d'intelligence 
La  vie  aux  mœurs,  la  noblesse  aux  talents; 
Ainsi  bientôt  nos  rivages  moins  sombres , 
D'un  jour  nouveau  parés  et  réjouis, 
Reverront  fuir  le  sommeil  et  les  ombres 
Où  sont  plongés  les  arts  évanouis. 
Pour  toi,  pendant  que  de  nouveaux  Orphées, 
Vouant  leurs  jours  aux  plus  savantes  fées, 
Et  s'élevant  à  des  accords  parfaits, 
Mériteroient  de  chanter  près  d'un  trône 
Toujours  paré  des  palmes  de  Bellone, 
Et  couronné  des  roses  de  la  paix  ; 
Muse,  pour  toi,  dans  l'union  paisible 
De  la  sagesse  et  de  la  volupté, 
Nymphe  badine  ou  bergère  sensible, 
Viens  quelquefois,  avec  la  Liberté, 
Me  crayonner  de  riantes  images, 
Moins  pour  l'honneur  d'enlever  les  suffrages , 
Que  pour  charmer  ma  sage  oisiveté. 


IAW  iWVvVWWWWW  |/VVM/M/W\WIM/WWM/VW*VVV1MVW/VVIIM*I/VWW/W( 

ÉPITRE 

AU  P.  BOUGEANT,  JÉSUITE. 


L/E  la  paisible  solitude 

Où,  loin  de  toute  servitude, 

La  Liberté  file  mes  jours, 

Ramené  par  un  goût  futile 

Sur  les  délires  de  la  ville , 

Si  j'en  voulais  suivre  le  cours, 

Et  savoir  l'histoire  nouvelle 

Du  domaine  et  des  favoris 

De  la  brillante  bagatelle 

La  divinité  de  Paris, 

Le  dédale  des  aventures, 

Les  affiches  et  les  brochures, 

Les  colifichets  des  auteurs, 

Et  la  gazette  des  coulisses, 

Avec  le  roman  des  actrices, 

Et  les  querelles  des  rimeurs. 

Je  n'adresserais  cette  épître 

Qu'à  l'un  de  ces  oisifs  errants 

Qui,  chaque  soir,  sur  leur  pupitre 

Rapportent  tous  les  vers  courants, 


i  i.o  EPITRE 

Et  qui,  dans  le  changeant  empire, 
Des  amours  et  de  la  satire, 
Acteurs,  spectateurs  tour-à-tour, 
Possèdent  toujours  à  merveille 
L'historiette  de  la  veille 
Avec  l'étiquette  du  jour. 

Je  pourrais  décorer  ces  rimes 
De  quelqu'un  de  ces  noms  sublimes 
Devant  qui  l'humble  adulateur 
De  ses  muses  pusillanimes 
Vient  étaler  la  pesanteur, 
Si  je  savais  louer  en  face, 
Et,  dans  un  éloge  imposteur, 
Au  ton  rampant  de  la  fadeur 
Faire  descendre  l'art  d'Horace  : 
Mais ,  du  vrai  seul  trop  partisan , 
Mon  Apollon,  peu  courtisan, 
Préfère  l'entretien  d'un  sage 
Et  le  simple  nom  d'un  ami 
Aux  titres  ainsi  qu'au  suffrage 
D'un  grand  dans  la  pompe  endormi. 
Pour  les  protecteurs  que  j'honore 
Que  seraient  mes  faibles  accents? 
Ainsi  que  les  dieux  qu'on  adore, 
Ils  sont  au-dessus  de  l'encens. 


AU  P.  BOUGEANT.  121 

C'est  donc  vous  seul  que,  sans  contrainte, 
Et  sans  intérêt  et  sans  feinte , 
J'appelle  en  ces  bois  enchantés, 
Moins  révérend  qu'aimable  père  , 
Vous,  dont  l'esprit,  le  caractère 
Et  les  airs  ne  sont  point  montés 
Sur  le  ton  sottement  austère 
De  cent  tristes  paternités 
Qui,  manquant  du  talent  de  plaire 
Et  de  toute  légèreté , 
Pour  dissimuler  la  misère 
D'un  esprit  sans  aménité , 
D'une  sagesse  minaudière 
Affichent  la  sévérité  , 
Et  ne  sortent  de  leur  tanière 
Que  sous  la  lugubre  bannière 
De  la  grave  formalité  ; 
Vous,  dis-je  ,  ce  père  vanté, 
Vous,  ce  philosophe  tranquille» 
De  Minerve  l'heureux  pupille, 
Et  l'enfant  de  la  Liberté, 
Comment  donc  avez-vous  quitté 
Les  délices  de  cet  asile , 
Pour  aller  reprendre  à  la  ville 
Les  chaînes  de  la  gravité  ? 
Amant  et  favori  des  muses , 
16 


laa  ÉPITRE 

Et  paresseux  conséquemment, 

Je  ne  vous  trouve  point  d'excuses 

Pour  avoir  fui  si  promptement. 

Le  désir  des  bords  de  la  Seine 

Soudain  vous  aurait-il  repris  ? 

Non  ,  aux  lieux  d'où  je  vous  écris 

Je  me  persuade  sans  peine 

Qu'on  peut  se  passer  de  Paris. 

Héritier  de  l'antique  enclume 

De  quelque  pédant  ignoré , 

Ht  pour  reforger  maint  volume 

Aux  antres  latins  enterré  , 

Irez-vous  ,  comme  les  Saumaises  , 

Immolant  aux  doctes  fadaises 

L'esprit  et  la  félicité , 

Partager  ,  avec  privilège  , 

Des  patriarches  du  collège 

L'ennuyeuse  immortalité  ? 

Won,  l'esprit  des  aimables  sages 

N'est  point  né  pour  les  gros  ouvrages, 

Souvent  publics  incognito  ; 

Le  dieu  du  goût  et  du  génie 

A  rarement  eu  la  manie 

Des  honneurs  de  l'in-folio. 

Quoi  !  sur  votre  philosophie , 

Que  les  rayons  de  l'enjoûmcnt 


AU  P.   BOUGEANT.  i£9 

Faisaient  briller  d'un  feu  charmant, 
La  profane  mélancolie 
Aurait-elle,  malgré  les  jeux, 
Porté  ses  nuages  affreux? 
Martyr  de  la  misantropie, 
Fuiriez-vous  ce  peu  d'agréments 
Qui  nous  fait  supporter  la  vie , 
Les  entretiens  où  tout  se  plie 
Au  naturel  des  sentiments, 
Les  doux  transports  de  l'harmonie, 
Et  les  jeux  de  la  poésie , 
Enfin  tous  les  enchantements 
De  la  meilleure  compagnie  ? 
Et  par  quelle  bizarrerie 
Anachorète  casanier , 
Pour  aller  encore  essuyer 
L'éternité  du  vin  de  Brie , 
Auriez-vous  quitté  le  nectar 
D'Aï ,  d'Arbois  et  de  Pomar  ? 
Non  ,  vous  tenez  de  la  nature 
Un  jugement  trop  lumineux, 
Vous  avez  trop  cette  tournure 
Qui  fait  et  le  sage  et  l'heureux, 
Pour  vous  condamner  au  silence , 
Loin  de  ces  biens  et  de  ces  jeux 
Dont  la  tranquille  jouissance, 


ia4  ÉPITRE 

Proscrite  chez  le  peuple  sot , 
Distingue  le  mortel  qui  pense 
De  l'automate  et  du  cagot  : 
Et  quand  l'esprit  mélancolique 
Pourrait  des  ennuis  ténébreux 
Dans  une  ame  philosophique 
Verser  le  poison  léthargique  , 
Ce  n'eût  point  été  dans  ces  lieux , 
Dans  un  temple  de  l'alégresse, 
Que  le  bandeau  de  la  tristesse 
Se  lut  répandu  sur  vos  yeux. 
Mais  pourquoi  donner  au  mystère , 
Pourquoi  reprocher  au  hasard , 
De  ce  prompt  et  triste  départ 
La  cause  trop  involontaire  ? 
Oui,  vous  seriez  encore  à  nous, 
Si  vous  étiez  vous-même  à  vous. 

Si  j'écrivais  à  quelque  belle, 
Je  lui  dirais  peut-être  aussi 
Que  depuis  sa  fuite  cruelle 
Les  oiseaux  languissent  ici  ; 
Que  tous  les  amours  avec  elle 
Ont  fui  nos  champs  à  tire-d'aile, 
Qu'on  n'entend  plus  les  chalumeaux; 
Qu'on  ne  connaît  plus  les  échos  ; 


AU  P.  BOUGEANT.  ia5 

Enfin  la  longue  kyrielle 
De  tout  le  phébus  ancien  : 
Et  sans  doute  il  n'en  serait  rien  ; 
Tous  les  moineaux ,  à  l'ordinaire , 
Vaqueraient  à  leurs  fonctions; 
Sans  chagrines  réflexions , 
Les  Amours  songeraient  à  plaire  ; 
Myrtile  ,  toujours  plus  heureux  , 
Unirait  son  chiffre  amoureux 
Avec  celui  de  sa  bergère  ; 
Et  les  ruisseaux ,  apparemment  9 
Entre  les  fleurs  et  la  fougère 
N'en  iraient  pas  plus  lentement. 
Mais ,  sans  ces  fadeurs  de  l'idylle  , 
Je  vous  dirai  fort  simplement 
Que  jamais  ce  séjour  tranquille 
N'a  vu  l'automne  plus  charmant  : 
Loin  du  tumulte  qu'il  abhorre  , 
Le  plaisir  avec  chaque  aurore 
Renaît  sur  ces  vallons  chéris  :   j 
Des  guirlandes  de  la  Jeunesse 
Les  Ris  couronnent  la  Sagesse , 
La  Sagesse  enchaîne  les  Ris  ; 
Et,  pour  mieux  varier  sans  cesse 
L'uniformité  du  loisir, 
Un  goût  guidé  par  la  finesse 


lad  ÉPITRE 

Vient  unir  les  arts  au  plaisir  s 
JL.es  arts  que  permet  la  paresse  , 
Ces  arts  inventés  seulement 
Pour  occuper  l'amusement 

Tour-à-tour,  d'une  main  facile, 
On  tient  le  crayon ,  le  compas , 
Les  fuseaux,  le  pinceau  docile, 
Avec  l'aiguille  de  Pallas  : 
Et  pendant  tout  ce  badinage  , 
Qu'on  honore  du  nom  d'emploi , 
D'autres  paresseux  avec  moi 
Font  un  sermon  contre  l'ouvrage; 
Ou ,  sans  projet ,  sans  autre  loi 
Que  les  erreurs  d'un  goût  volage  , 
Sages  ou  fous ,  à  l'unisson , 
Joignent  la  flûte  à  la  trompette  > 
Le  brodequin  à  la  houlette, 
Et  le  sublime  à  la  chanson. 
Hors  la  louange  et  la  satire , 
Tout  s'écrit  ici ,  tout  nous  plaît  9 
Depuis  les  accords  de  la  lyre 
Jusqu'aux  soupirs  du  flageolet, 
Et  depuis  la  langue  divine 
De  Malebranche  et  de  Kacine 
Jusqu'au  folâtre  triolet. 


Al'  P.  BOUGEANT.  127 

Que  l'insipide  symétrie 
Règle  l.i  ville  qu'elle  ennuie; 
Que  les  temps  y  soient  concertés, 
Et  les  plaisirs  même   comptés  : 
La   mode  ,  la  cérémonie  , 
Et  Tordre  et  la  monotonie, 
Ne  sont  point  les  dieux  des  hameaux; 
Au  poids  de  la  triste  satire 
On  n'y  pèse  point  tous  les  mots  , 
Et  si  l'on  doit  blâmer  ou  rire; 
Tout  ce  qui  plaît  vient  à  propos; 
Tout  y  fait  des  plaisirs  nouveaux  ; 
Le  hasard,  l'instant  les  décide. 
Sans  regretter  l'heure  rapide 
Qui  naît,  qui  s'envole  soudain, 
Et  sans  prévoir  le  lendemain  , 
Dans  ce  silence  solitaire, 
Sous  l'empire  de  l'agrément, 
Nous  ne  nous  doutons  nullement 
Que  déjà  le  noir  sagittaire, 
Couronné  de  tristes  frimas, 
Vient  bannir  Flore  désolée, 
Et  qu'avec  Pomone  exilée 
L'astre  du  jour  fuit  nos  climats. 
Oui,   malgré  ces  métamorphoses, 
Nos  bois  semblent  encor  naissants  ; 


ia8  ÉPITRE 

Zéphir  n'a  point  quitté  nos  champs, 
Nos  jardins  ont  encor  des  roses  : 
Où  régnent  les  amusements 
Il  est  toujours  des  fleurs  écloses  ; 
Et  les  plaisirs  font  le  printemps. 

Échappé  de  votre  hermitage, 
Et  sur  ce  fortuné  rivage 
Porté  par  les  Songes  légers, 
Voyez  la  nouvelle  parure 
Dont  s'embellissent  ces  vergers*; 
Élève  ici  de  la  nature, 
L'art,  lui  prêtant  ses  soins  brillants, 
Y  forme  un  temple  de  verdure 
À  la  déesse  des  talents. 
Sortez  du  sein  des  violettes , 
Croissez,  feuillages  fortunés, 
Couronnez  ces  belles  retraites, 
Ces  détours ,  ces  routes  secrètes  > 
Aux  plus  doux  accords  destinés  ! 
Ma  muse,  pour  vous  attendrie, 
D'une  charmante  rêverie 
fiubit  déjà  l'aimable  loi  ; 
Les  bois ,  les  vallons ,  les  montagnes , 

*  Bosquet  de  Minrrve  ,  récemment  ajouté  aux  jardins  de  &.... 
dessinés  par  le  célèbre  le  Nostre. 


AU  P.  B0UGEAN11.  129 

Toute  la  scène  des  campagnes 
Prend  une  ame  et  s'orne  pour  moi. 
Aux  yeux  de  l'ignare  vulgaire, 
Tout  est  mort,  tout  est  solitaire; 
Un  bois  n'est  qu'un  sombre  réduit  , 
Un  ruisseau  n'est  qu'une  onde  claire, 
Les  zéphyrs  ne  sont  que  du  bruit: 
Aux  yeux  que   CalHope  éclaire, 
Tout    brille  ,  tout  pense  ,  tout  vit  ; 
Ces  ombres  tendres  et  plaintives, 
Ce  sont  des  nymphes  fugitives 
Qui  cherchent  à  se  dégager 
De  Jupiter  pour  un  berger  ; 
Ces  fougères  sont  animées  ; 
Ces  fleurs  qui  les  parent  toujours , 
Ce  sont  des  belles  transformées  , 
Ces  papillons  sont  des  Amours. 

Mais  pourquoi  ma  raison  oisive  9 
D'une  muse  qui  la  captive 
Suivant  les  caprices  légers  , 
Cherche-t-elle  sur  cette  rive 
Des  objets  au  sage  étrangers , 
Sans  fixer  sa  vue  attentive 
Sur  l'exemple  de  ses  bergers  ? 
Si ,  dans  l'imposture  éternelle 

l7 


i3o  ÉPITPtE 

De  nos  mensonges  enchanteurs  , 

Il  reste  encore  quelque  étincelle 

De  la  nature  dans  nos  cœurs  ; 

Sauvés  du  séjour  des  prestiges, 

lit  cherchant  ici  les  vestiges 

De  l'antique  simplicité, 

Sans  adorer  de  vains  fantômes  , 

Décidons  si  ce  que  nous  sommes 

Vaut  ce  que  nous  avons  été  ; 

Et  si ,  malgré  leur  douceur  pure , 

Ces  biens  pour  toujours  sont  perdus « 

Voyons-en  du  moins  la  figure, 

Comme  on  aime  à  voir  la  peinture 

De  quelque  belle  qui  n'est  plus. 

Oui ,  chez  ces  bergers ,  sous  ces  hêtres, 
J'ai  vu  dans  la  frugalité 
Les  dépositaires,  les  maîtres 
De  la  douce  félicité  ; 
J'ai  vu,  dans  les  fêtes  champêtres, 
J'ai  vu  la  pure  volupté 
Descendre  ici  sur  les  cabanes , 
Y  répandre  un  air  de  gaîté , 
De  douceur  et  de  vérité, 
Que  n'ont  point  les  plaisirs  profanes 
Du  luxe  et  de  la  dignité. 


AU  P.  BOUGEANT.  i5i 

Parmi  le  faste  et  les  grimaces 
Qu'entraînent  les  fêtes  des  cours, 
Thémire  ,  dans  ses  plus  beaux  jours, 
Avec  de  l'esprit  et  des  grâces, 
S'ennuie  au  milieu  des  Amours  : 
Ici  j'ai  vu  la  tendre  Lise, 
A  peine  en  son  quinzième  été , 
Sans  autre  esprit  que  la  franchise , 
Sans  parure  que  la  beauté , 
Plus  heureuse,  plus  satisfaite 
D'unir  avec  agilité 
Ses  pas  aux  sons  d'une  musette  , 
Et,  parmi  les  plus  simples  jeux, 
Portant  le  plaisir  dans  ses  yeux 
Ecrit  des  mains  de  la  nature 
Avec  de  plus  aimables  feux 
Que  n'en  peut  prêter  l'imposture 
A  l'œil  trompeur  et  concerté 
D'une  coquette  fastueuse 
Qui,  par  un  sourire  emprunté, 
Dans  l'ennui  veut  paraître  heureuse, 
Et  jouer  la  vivacité. 

Qu'on  censure  ou  qu'on  favorise 
Ce  goût  d'un  bonheur  innocent  : 
Pour  répondre  à  qui  le  méprise, 


1 52  EPITRE 

Qu'il  noue  suffise  que  souvent, 
Pour  fuir  un  tumulte  brillant, 
Tbémire  voudrait  être  Lise , 
Et  voler  du  sein  des  grandeurs 
Sur  un  lit  de  mousse  et  de  fleurs. 

Feuillage  antique  et  vénérable, 
Temple  des  bergers  de  ces  lieux , 
Orme  heureux ,  monument  durable 
De  la  pauvreté  respectable 
Et  des  amours  de  leurs  aïeux  ; 
O  toi  qui ,  depuis  la  durée 
De  trente  lustres  révolus , 
Couvres  de  ton  ombre  sacrée 
Leurs  danses,  leurs  jeux  ingénus; 
Sur  ces  bords  ,  depuis  ta  jeunesse 
Jusqu'à  celte  verte  vieillesse, 
Vis-tu   jamais  changer  les  mœurs , 
Et  la  félicité  première 
Fuir  devant  la  fausse  lumière 
De  mille  brillantes  erreurs  ? 
?îon  :  chez  cette  race  fidèle 
Tu  vois  encor  ce  pur  flambleau 
De  l'innocence  naturelle 
Que  tu  voyais  briller  chez  elle 
Lorsque  tu  n'étais  qu'arbrisseau  ; 


AU  P.  BOUGEANT.  i53 

Et ,  pour  bien  peindre  la  mémoire 
De  ces  mortels  qui  t'ont  planté, 
Tu  nous  offres  pour  leur  histoire 
Les  mœurs  de  leur  postérité. 
Triomphe ,  règne  sur  les  âges  ; 
Echappe  toujours  aux  ravages 
D'Eole ,  du  fer  et  des  ans  ; 
Fleuris  jusqu'au  dernier  printemps , 
Et  dure  autant  que  ces  rivages  ; 
Au  chêne ,  au  cèdre  fastueux 
Laisse  les  tristes  avantages 
D'orner  des  palais  somptueux  : 
Les  lambris  couvrent  les  faux  sages , 
Tes  rameaux  couvrent  les  heureux. 

Tandis  qu'instruit  par  la  droiture 
Et  par  la  simple  vérité 
Mon  esprit ,  toujours  enchanté, 
Pénètre  au  sein  de  la  nature, 
Et  s'y  plonge  avec  volupté  ; 
Hélas  !  par  une  loi  trop  dure, 
Poussés  vers  l'éternelle  nuit , 
Le  plaisir  vole,  le  temps  fuit  ; 
Et  bientôt  sous  sa  faux  rapide, 
Ainsi  que  les  jardins  d'Armide, 
Ce  lieu  pour  nous  sera  détruit  ! 


!~4  ÉPITRE 

Trop  tôt ,  hélas  !  les  soins  pénibles , 
Les  bienséances  inflexibles  , 
Revendiquant  leurs  tristes  droits , 
Viendront  profaner  cet  asile , 
Et,  nous  arrachant  de  ces  bois, 
Nous  replongeront  pour  six  mois 
Dans  l'affreux  chaos  de  la  ville, 
Et  dans  cet  éternel  fracas 
De  riens  pompeux  et  d'embarras 
Qui ,  pour  tout  esprit  raisonnable 
Sujets  de  gêne  et  de  pitié, 
Ne  sont  que  le  jeu  misérable 
D'un  ennui  diversifié? 

Mais,  outre  ces  peines  communes 
Qui  nous  attendent  au  retour, 
Outre  les  chaînes  importunes 
Et  de  la  ville  et  de  la  cour, 
Il  est  un  fatal  apanage 
De  dégoûts  encor  plus  nombreux 
Qu'au  retour  des  champêtres  lieux 
Le  funeste  Apollon  ménage 
#A  ses  élèves  malheureux. 

Au  milieu  d'un  monde  frivole , 
Dont  les  nouveautés  sont  l'idole, 
Déjà  je  me  vois  revenu; 


AU  P.   BOUGEANT.  i35 

Et,  pour  le  malheur  de  ma  vie, 

Par  l'importune  poésie 

Malgré  moi-même  un  peu  connu* 

Déjà  j'entends  les  périodes 

Et  les  questions  incommodes 

De  ces  furets  de  vers  nouveaux, 

De  ces  copistes  généraux , 

Qui,  persuadés  que  l'étude 

Me  tient  absent  pendant  trois  mois, 

Vont  s'imaginer  que  je  dois 

Le  tribut  de  ma  solitude 

A  Foisiveté  de  leur  voix. 

«  Hé  bien  !  me  dit  l'un ,  dont  l'idylle 
Enchante  l'esprit  doucereux, 
Sans  doute ,  élève  de  Virgile , 
Sur  des  pipeaux  harmonieux, 
De  Lycidas  et  d'Amarylle 
Vous  aurez  soupiré  les  feux  ? 
Vous  aurez  chanté  les  beaux  yeux, 
Les  premiers  soupirs  de  Sylvie, 
Et  des  bouquets  de  la  prairie 
Vous  aurez  orné  ses  cheveux  ?  » 

«  Qu'apportez-vous  ?  point  de  mystère 
(  Me  vient  dire  avec  un  souris 


i36  E  PITRE 

Quelque  suivant  de  beaux- esprits, 
Insecle  et  tyran  du  parterre  ;  ) 
L'ouvrage  est-il  pour  Thomassin  , 
Pour  Pélissier,  ou  pour  Gossin  ?  n 

Je  fuis,  j'échappe  à  la  poursuite 
De  ces  colporteurs  trop  communs  : 
Suis-je  plus  heureux  dans  ma  fuite  ? 
D'autres  lieux,  d'autres  importuns! 
«  Enfin ,  dit-on ,   de  votre  absence 
Revenez- vous  un  peu  changé  ? 
Du  sommeil  de  la  négligence 
Votre  esprit  enfin  dégagé 
Immolera-t-il  l'indolence 
Aux  succès  d'un  travail  rangé  ?  o 
Ainsi  déclame  sans  justesse 
Contre  les  droits  de  la  paresse 
Un  froid  censeur  qui  ne  sent  pas 
Que ,  sans  cet  air  de  douce  aisance , 
Mes  vers  perdraient  le  peu  d'appas 
Qui  leur  a  gagné  l'indulgence 
Des  voluptueux  délicats , 
Des  meilleurs  paresseux  de  France, 
Les  seuls  juges  dont  je  fais  cas. 

Par  l'étude  ,  par  l'art  suprême  , 
Sur  un  froid  pupitre  amaigris, 


AU  P.  BOUGEANT.  i3? 

D'autres  orneront  leurs  écrits  : 

Pour  moi ,  dans  cette  gêne  extrême , 

Je  verrais  mourir  mes  esprits  : 

On  n'est  jamais  bien  que  soi-même , 

Et  me  voilà  tel  que  je  suis. 

Imprimés  ,  affichés  sans  cesse  , 

Et  s'entrechassant  de  la  presse  , 

Mille  autres  nous  inonderont 

D'un  déluge  d'écrits  stériles 

Et  d'opuscules  puériles 

Auxquels  sans  doute  ils  survivront  ; 

A  celte  abondance  cruelle 

Je  veux  toujours,  en  vérité, 

Et  de  la  Fare  et  de  Chapelle 

Préférer  la  stérilité  : 

J'aime  bien  moins  ce  chêne  énorme 

Dont  la  tige  ,  toujours  informe  , 

S'épuise  en  rameaux  superflus, 

Que  ce  myrte  tendre  et  docile 

Qui ,  croissant  sous  l'œil  de  Vénus , 

N'a  pas  une  feuille  inutile , 

S'épanouit  négligemment , 

Et  se  couronne  lentement. 

Il  est  vrai  qu'en  "quittant  la  ville 
J'avais  promis  que  ,  plus  tranquille  , 
18 


1 58  ÉPITRE 

Ht  dans  moi-même  enseveli , 
Je  saurais,  disciple  d'Horace, 
Unir  les  nymphes  du  Parnasse 
Aux  bergères  de  Tivoli. 
J'avais  promis  !  mais  tu  t'abuses  , 
Si  tu  comptes  sur  nos  discours  : 
Cher  ami ,  les  serments  des  muses 
Ressemblent  à  ceux  des  amours. 
Dans  la  tranquillité  profonde 
Du  philosophe  et  du  berger , 
Trois  mois  j'ai  vécu  sans  songer 
Qu'Apolion  fût  encore  au  monde  ; 
Et  je  t'avoue  ingénument 
Que  très-peu  fait  à  voir  l'aurore  , 
Que  j'aperçois  dans  ce  moment, 
Je  ne  la  verrais  point  éclore 
Dans  ce  champêtre  éloignement, 
Si  des  volontés  que  j'adore  , 
t     Pour  me  faire  rimer  encore  , 

Ne  valaient  mieux  que  mon  serment. 

Toi ,  dont  la  sagesse  riante 
Souffre  et  seconde  nos  chansons , 
Ami ,  sur  ta  lyre  brillante 
Prépare-nous  les  plus  doux  sons  : 
Dès  qu'entraînés  par  l'habitude 


AU  P.  BOUGEANT.  iSq 

Au  séjour  de  la  multitude 

Nous  aurons  quitté  ce  canton  , 

Chez  une  élève  d'Uranie  , 

Entre  les  fleurs  et  l'ambroisie  9 

Entre  Démocrite  et  Platon  , 

De  ta  vertu  toujours  unie 

Nous  irons  prendre  des  leçons , 

Et  t'en  donner  de  la  folie 

Que  la  bonne  philosophie 

Permet  à  ses  vrais  nourrissons. 

Cette  anacréontique  orgie  , 

Livrée  à  la  vive  énergie 

Du  génie  et  du  sentiment , 

Ne  sera  point  assurément 

De  ces  fêtes  sombres  et  graves 

Où  périt  la  vivacité , 

Où  les  agréments  sont  esclaves , 

Et  s'endorment  dans  les  entraves , 

De  la  pesante  autorité  : 

Nous  n'y  choisirons  point  pour  guide 

Cette  raison  froide  et  timide 

Qui  toise  impitoyablement 

Et  la  pensée  et  le  langage , 

Et  qui ,  sur  les  pas  de  l'usage , 

Rampe  géométriquement. 

Loin  du  mystère  et  de  la  gêne, 


140  ÉPITRE 

Pensant  tout  haut  et  sans  effort, 

Admettant  la  raison  sans  peine , 

Et  la  saillie  avec  transport , 

D'une  ville  tumultueuse 

Nous  adoucirons  le  dégoût  : 

La  raison  est  partout  heureuse  t 

Le  bonheur  du  sage  est  partout. 

Et  puisqu'il  faut  du  ton  stoïque 

Égayer  la  sévérité , 

La  ville ,   malgré  ma  critique 

Et  l'éloge  du  sort  rustique  , 

lleverra  mon  cœur  enchanté  : 

Dans  ses  caprices  agréables , 

Et  dans  son  brillant  le  plus  faux , 

Paris  a  des  charmes  semblables 

A  ces  coquettes  adorables 

Qu'on  aime  avec  tous  leurs  défauts. 

Mais  quoi  !  tandis  que  ma  pensée , 
Plus  légère  que  le  Zéphyr , 
Folâtre  à-la-fois  et  sensée  , 
Vole  sur  l'aile  du  plaisir , 
Dieux  !  quelle  nouvelle  semée 
Subitement  dans  l'univers 
Vient  glacer  mon  ame  alarmée  , 
Et  quelle  main  de  feux  armée 
Lance  la  foudre  sur  mes  vers  ? 


AU  P.  BOUGEANT.  141 

Sur  un  char  funèbre  portée , 
Des  grâces  en  deuil  escortée  , 
La  Renommée  en  ce  moment 
M'apprend  que  la  Parque  inhumaine, 
Sur  les  tristes  bords  de  la  Seine , 
Vient  de  plonger  au  monument 
Des  mortels  le  plus  adorable*, 
L'ami  de  tout  heureux  talent 
Et  de  tout  ce  qui  vit  d'aimable , 
Le  dieu  même  du  sentiment , 
Et  l'oracle  de  l'agrément. 
O  toi ,  mon  guide  et  mon  modèle , 
Durable  objet  de  ma  douleur , 
Toi  qui,  malgré  la  mort  cruelle, 
Respires  encor  dans  mon  cœur  , 
Illustre  Ariste  ,  ombre  immortelle  , 
Ah  !  si ,  du  séjour  de  nos  dieux  , 
Si ,  de  ces  brillan'es  retraites 
Où  tes  mânes  ingénieux 
Charment  les  ombres  satisfaites 
Des  Sévignés  ,  des  la  Fayettes , 
Des  Vendômes  et  des  Chaulieus  , 
Tu  daignes ,  sensible  à  nos  rimes  , 
Abaisser  tes  regards  sublimes 
Sur  le  deuil  de  ces  tristes  lieux  ; 
*  L'évc  jue  de  Luçon. 


l4î  ÉPITRE 

Et  si ,  de  l'éternel  silence 

Traversant  le  vaste  séjour , 

Un  dieu  te  porte  dans  ce  jour 

La  voix  de  ma  reconnaissance 

Pardonne  au  légitime  effroi, 

Au  sombre  ennui  qui  fond  sur  moi, 

Si  dans  les  fastes  de  mémoire 

Je  ne  trace  point  à  ta  gloire 

Des  vers  immortels  comme  toi. 

Moi ,  qui  voudrais  en  traits  de  flamme 

Graver  aux  yeux  de  l'avenir 

Ma  tendresse  et  ton  souvenir , 

Comme  ils  resteront  dans  mon  ame 

Gravés  jusqu'au  dernier  soupir  , 

J'irais  dans  le  temple  des  Grâces 

Laisser  d'ineffaçables  traces 

De  cette  sensible  bonté , 

L'amour,  le  charme  de  notre  âge, 

Ou  ,  pour  en  dire  davantage  , 

L'éloge  de  l'humanité  : 

Mais  à  travers  les  voiles  sombres 

Quand  je  te  cherche  dans  les  ombres , 

Dans  le  silence  du  tombeau , 

Puis-je  soutenir  le  pinceau  ? 

Que  les  beaux-arts,  que  le  Portique j 

Que  tout  l'empire  poétique, 


AU   P.  BOUGEANT.  143 

Où  souvent  tu  d«ctas  des  lois , 
Avec  la  Seine  inconsolable , 
Pleurent  une  seconde  fois 
La  perte  trop  irréparable 
D'Aristippe,  d'Anacréon  , 
D'Atticus  et  de  Fénélon  ; 
Pour  moi ,  de  ma  douleur  profonde 
Trop  pénétré  pour  la  chanter  , 
N'admirant  plus  rien  en  ce  monde 
Où  je  ne  puis  plus  t'écouter, 
Sur  l'urne  qui  contient  ta  cendre  , 
Et  que  je  viens  baigner  de  pleurs, 
Chaque  printemps  je  viens  répandre 
Le  tribut  des  premières  fleurs  ; 
Et  puisqu'enfin  je  perds  le  maître 
Qui  du  vrai  beau  m'eût  fait  connaître 
Les  mystères  les  plus  secrets , 
Je  vais  à  tes  sombres  cyprès 
Suspendre  ma  lyre ,  et  peut-être 
Pour  ne  la  reprendre  jamais. 


(VVV»'VVV^/\^/VVVVV\(VVV»'VVVVVVV^'VVVVVVVVVVV»VVVVVVV\XVV\A^^^^^V»AAA^VVVl 

ÉPITRE  A  MA  SOEUR 

SUR  MA  CONVALESCENCE. 


X  oi,  que  la  voix  de  ma  douleur 
A  fait  voler  vers  moi  du  sein  de  ta  patrie , 
Et  qui ,  portant  encor  dans  ton  ame  attendrie 

Du  spectacle  de  mon  malheur 

La  douloureuse  rêverie , 
Après  mon  péril  même,  en  conserves  l'horreur, 

Renais  ,  rappelle  la  douceur 

De  ton  alégresse  chérie , 

Ma  Minerve ,  ma  tendre  sœur. 
Mais  quoi  ?  suis-je  encor  fait  pour  nommer  l'alégresse, 

Et  pour  en  chanter  les  appas  , 
Moi  qui,  depuis  deux  mois  de  mortelle  tristesse, 
Ai  vu  sur  ma  demeure  étinceler  sans  cesse 

La  faux  sanglante  du  trépas  ? 

Par  les  songes  du  sombre  empire , 
Enfans  tumultueux  du  bizarre  délire  , 

Mon  esprit  si  long-temps  noirci 
Pourra-t-il  retrouver,  sous  ses  épais  nuages, 


ÉPITRE  A  MA  SOEUR.  14S 

Les  pinceaux  du  plaisir,  les  brillantes  images, 
Et  lever  le  bandeau  qui  le  tient  obscurci  ? 

Quand  sur  les  champs  de  Syracuse 
Un  volcan  vient  au  loin  d'exercer  ses  fureurs  , 
Aux  bords  désolés  d'Arétliuse 
Daphué  cherche-t-elle  des  fleurs  ? 
Dans  de  mâles  et  sages  rimes, 
Si  de  l'inflexible  raison 
11  ne  fallait  qu'offrir  les  stoïques  maximes , 
Ici,  plus  que  jamais,  j'en  trouverais  le  ton  : 
Je  sors  de  ces  instants  de  force  et  de  lumière 

Où  l'éclatante  vérilé  , 
Telle  que  le  soleil  au  bout  de  sa  carrière , 
Donne  à  ses  derniers  feux  sa  plus  vive  clarté  ; 
J'ai  vu  ce  pas  fatal  où  l'ame  plus  hardie , 

S'élançant  de  ses  tristes  fers, 
Et  prête  à  voir  finir  le  songe  de  la  vie , 
Au  poids  du  vrai  seul  apprécie 
Le  néant  de  cet  univers. 
Éclairé  sur  les  vœux  frivoles 
Et  sur  les  faux  biens  des  humains , 
Je  pourrais  à  tes  yeux  renverser  leurs  idoles, 
Les  dieux  de  leurs  folies ,  ouvrage  de  leurs  mains? 
Et,  dans  mon  ardeur  intrépide, 
De  la  vérité,  moins  timide, 
Osant  rallumer  le  flambeau, 

'9 


ï46  ÉPITRE 

Juger  et  nommer  tout  avec  cette  assurance 
Que  j'ai  su  rapporter  du  sein  de  la  souflîYance 

Et  de  l'école  du  tombeau. 
Réduit,  comme  je  fus,  par  l'arrêt  inflexible 

Et  de  la  douleur  et  du  sort  , 
A  demander  aux  dieux  le  bienfait  de  la  mort , 
Je  te  dirais  aussi  que  cette  mort,  horrible 

Pour  le  vulgaire  malheureux  , 
Pour  un  sage  n'est  point  ce  spectre  si  terrible 
Sur  qui  les  vils  mortels  n'osent  lever  les  yeux; 
Et  qu'après  avoir  vu  la  misère  profonde 

Des  insectes  présomptueux , 

De  tous  les  êtres  ennuyeux 
Dont  le  ciel  a  chargé  la  surface  du  monde. 

Et  qui  rampent  dans  ces  bas  lieux, 

Au  premier  arrêt  de  la  Parque , 
Sans  peine  et  d'un  pas  ferme  on  passerait  la  barque , 
Si  la  tendre  amitié ,  si  le  fidèle  amour 

N'arrêtaient  l'ame  dans  leurs  chaînes, 

Et  si  leurs  plaisirs  ,  tour-à-tour , 

Plus  vrais  et  plus  vifs  que  nos  peines , 

Ne  nous  faisaient  chérir  le  jour. 

Mais  de  cette  philosophie 
Je  ne  réveille  point  les  lugubres  propos  : 

Tu  n'es  faite  que  pour  la  vie  ; 

Et  t'entretenir  de  tombeaux 


A  MA  SŒUR.  147 

Ce  serait  déployer  sur  la  naissante  aurore 
Du  soir  d'un  jour  obscur  les  nuages  épais , 
Et  donner  à  la  jeune  Flore 

Une  couronne  de  cyprès. 
Qu'attends-tu  cependant  ?  tu  veux  que  ma  mémoire, 
Retournant  sur  des  jours  d'alarmes  et  d'ennuis , 

T'en  fasse  la  pénible  histoire  : 

Sur  quels  déplorables  récits 

Exiges-tu  que  je  m'arrête  ! 
C'est  rappeler  mon  ame  aux  portes  de  la  mort. 
J'y   consens  :   mais  bannis  l'effroi  de  la  tempête, 

Je  la  raconte  dans  le  port. 
Sur  ses  rameaux  brisés  et  semés  sur  la  terre 

Par  la  foudre  ou  l'effort  des  vents , 
Un  chêne  voit  enfin  d'autres  rameaux  naissants, 
Et,  relevé  des  coups  d'Éole  et  du  tonnerre, 

Il  compte  de  nouveaux  printemps. 
Le  jour  a  reparu.  Rien  n'est  long-temps  extrême. 

Tel  était  mon  affreux  tourment  ; 
J'ai  souffert  plus  de  maux  au  bord  du  monument , 

Que  n'en  apporte  la  mort  même  : 
La  douleur  est  un  siècle,  et  la  mort  un  moment. 

Frappé  d'une  main  foudroyante, 
Et  frappé  dans  le  sein  des  arts  et  des  amours , 

De  la  santé  la  plus  brillante 
Je  vis  en  un  instant  s'éteindre  les  beaux  jours  : 


1 48  EPITRE 

Ainsi  d'un  ruisseau  pur  la  naïade  éplorée, 
Dans  une  froide  nuit,  par  le  fougueux  Borée 
De  ses  plus  vives  eaux  voit  enchaîner  le  cours. 

Dans  cette  langueur  meurtrière , 
Comptant  les  pas  du  temps  trop  lent  au  malheureux, 

Quarante  fois  de  la  lumière 

J'ai  vu  disparaître  les  feux, 

Quarante  fois  dans  sa  carrière 

J'ai  vu  rentrer  l'astre  des  cieux  : 

Et ,  dans  un  si  long  intervalle , 

La  Parque ,  d'une  main  fatale , 
Arrachant  de  mes  yeux  les  paisibles  pavots , 
Pour  moi  ne  fila  point  une  heure  de  repos; 
Par  le  souffle  brûlant  de  la  fièvre  indomptée 

Chaque  jour  ma  force  emportée 
Renaissait  chaque  jour  pour  des  tourmens  nouveaux: 

Dans  la  fable  de  Prométhée 

Tu  vois  l'histoire  de  mes  maux. 
Après  l'effroi  qui  suit  l'attente  du  supplice, 

Voilé  des  plus  noires  couleurs , 
Parut  enfin  ce  jour  de  malheureux  auspice 
Où  de  l'humanité  j'épuisai  les  douleurs  : 
Couché  sur  un  bûcher  et  l'autel  et  le  trône 

D'Esculape  et  de  Tisiphone, 
Courbé  sous  le  pouvoir  de  leurs  prêtres  cruels, 
J'ai  vu  couler  mon  sang  sous  les  couteaux  mortels. 


A  MA  SOEUR.  149 

Mon  ame  s'avança  vers  les  rivages  sombres  : 
Mais  quel  rayon  lancé  du  sein  des  immortels, 
L'arrêtant  à  travers  la  région  des  ombres , 
Vint  ranimer  mes  sens  sur  ces  sanglans  autels  ! 

Je  crus  sortir  du  noir  abîme  , 
Quand,  revenant  au  jour,  je  me  vis  délivré: 
Je  trompai  le  trépas  ,  ainsi  qu'une  victime 

Que  frappe  un  bras  mal  assuré  ; 

Inutilement  poursuivie , 

Et  plus  forte  par  la  douleur , 
Elle  arrache,  en  fuyant,  les  restes  de  sa  vie 

Aux  coups  du  sacrificateur. 

Il  est  une  jeune  déesse, 
Plus  agile  qu'IIébé ,  plus  fraîche  que  Vénus  : 
Elle  écarte  les  maux  ,  les  langueurs ,  la  faiblesse  j 

Sans  elle  la  beauté  n'est  plus  ; 

Les  Amours ,  Bacchus  et  Morphée 

La  soutiennent  sur  un  trophée 

De  myrte  et  de  pampres  orné , 

Tandis  qu'à  ses  pieds  abattue 

Rampe  l'inutile  statue 

Du  dieu  d'Epidaure  enchaîné. 
Ame  de  l'univers ,  charme  de  nos  années , 

Heureuse  et  tranquille  Santé  , 
Toi  qui  viens  renouer  le  fil  de  mes  journées, 
Et  rendre  à  mon  esprit  sa  plus  vive  clarté , 


i5o  ÉPITRE 

Quand ,  prodigue  des  dons  d'une   courte  jeunesse , 
Ne  portant  que  la  honte  et  d'amères  douleurs 

A  la  trop  précoce  vieillesse  , 
Les  aveugles  mortels  abrègent  tes  faveurs  , 
Je  vais  sacrifier  dans  ton  temple  champêtre  , 

Loin  des  cités  et  de  Fennui. 
Tout  nous  appelle  aux  champs;  le  printemps  va  renaître, 

Et  j'y  vais  renaître  avec  lui. 

Dans  cette  retraite  chérie 

De  la  sagesse  et  du  plaisir , 

Avec  quel  goût  je  vais  cueillir 

La  première  épine  fleurie  , 

Et  de  Philomèle  attendrie 

Recevoir  le  premier  soupir  ! 

Avec  les  fleurs  dont  la  prairie 

A  chaque  instant  va  s'embellir , 

Mon  ame ,  trop  long-temps  flétrie , 

Ya  de  nouveau  s'épanouir  , 

Et  loin  de  toutes  rêveries , 

Voltiger  avec  le  zéphyr. 
Occupé  tout  entier  du  soin  ,  du  plaisir  d'être , 

Au  sortir  du  néant  affreux , 

Je  ne  songerai  qu'à  voir  naître 

Ces  bois ,  ces  berceaux  amoureux , 

Et  cette  mousse  et  ces  fougères 

Qui  seront ,  dans  les  plus  beaux  jours , 


A  MA  SOEUR.  i5i 

Le  trône  des  tendres  bergères , 
Et  i'autcl  des  heureux  amours. 

O  jours  de  la  convaleseence  ! 

Jours  d'une  pure  volupté  ! 

C'est  une  nouvelle  naissance , 

Un  rayon  d'immortalité. 
Quel  feu  !  tous  les  plaisirs  ont  volé  dans  mon  ame. 
J'adore  avec  transport  le  céleste  flambeau  ; 

Tout  m'intéresse  ,  tout  m'enflamme  ; 

Pour  moi  l'univers  est  nouveau. 
Sans  doute  que  le  dieu  qui  nous  rend  l'existence , 

A  l'heureuse  convalescence 
Pour  de  nouveaux  plaisirs  donne  de  nouveaux  sens; 

A  ses  regards  impatients 
Le  chaos  fuit ,  tout  naît ,  la  lumière  commence , 

Tout  brille  des  feux  du  printemps. 
Les  plus  simples  objets ,  le  chant  d'une  fauvette , 
Le  matin  d'un  beau  jour ,  la  verdure  des  bois , 

La  fraîcheur  d'une  violette , 

Mille  spectacles  qu'autrefois 

On  voyait  avec  nonchalance , 
Transportent  aujourd'hui ,  présentent  des  appas 

Inconnus  à  l'indifférence  ? 

Et  que  la  foule  ne  voit  pas. 

Tout  s'émousse  dans  l'habitude  ; 


i52  ÈPITRE 

L'amour  s'endort  sans  volupté  ; 
Las  des  mêmes  plaisirs  ,  las  de  leur  multitude , 

Le  sentiment  n'est  plus  flatté  ; 
Dans  le  fracas  des  jeux  ,  dans  la  plus  vive  orgie , 

L'esprit  ,  sans  force  et  sans  clarté  , 

Ne  trouve  que  la  léthargie 

De  l'insipide  oisiveté. 
Cléon  ,  depuis  dix  ans  de  fêtes  et  d'ivresse , 
Frais ,  brillant  d'embonpoint ,  ramené  chaque  joui 

Entre  la  jeunesse  et  l'amour, 

Dans  le  néant  de  la  mollesse 

Dort  et  végète  tour-à-tour. 
Lisis  .  depuis  long-temps  plongé  dans  les  ténèbres 

Entre  Hippocrate  et  les  ennuis, 

Libre  de  leurs  chaînes  funèbres , 
Vient  de  quitter  enfin  leurs  lugubres  réduits. 
Observez-les  tous  deux  dans  une  même  fête  : 
Cléon  n'y  paraîtra  que  distrait  ou  glacé  ; 
Tout  glisse  sur  ses  sens  ,  nul  plaisir  ne  s'arrête 

Au  fond  de  son  cœur  émoussé  : 
Tout  charmera  Lisis  ;  cette  nymphe  est  plus  belle  \ 

Cette  sirène  a  mieux  chanté , 
D'un  plus  aimable  feu  ce  Champagne  étincelle, 
Ces  convives  joyeux  sont  la  troupe  immortelle , 
Celte  brune  charmante  est  la  divinité. 
Cléon  est  un  sultan  ,  qu'un  bonheur  trop  facile 
Prive  du  sentiment ,  des  ardeurs ,  des  transports  : 


A  MA  SŒUR.  i53 

En  vain  de  cent  beautés  une  troupe  inutile 
Lui  cherche  des  désirs  :  infructueux  efforts  ! 

Mahomet  est  au  rang  des  morts. 

Lisis ,  dans  ses  ardeurs  nouvelles, 

Est  un  voyageur  de  retour  ; 

Eloigné  des  jeux  el  des  belles, 
Le  plus  triste  vaisseau  fut  long-temps  son  séjour  : 
Il  touche  le  rivage  ;  à  l'instant  tout  l'invite  ; 

Et  pour  Lisis  ,  dans  ce  beau  jour , 
La  première  Philis  des  hameaux  d'alentour 

Est  la  sultane  favorite , 

Et  le  miracle  de  l'amour. 


20 


L'ABBAYE , 

Épitre  à  M.  te  chevalier  de  Chauvetin,  alors  à 
l'armée  de  Wesiphalie,  sur  Vélection  d'un  moine 
abbé.     J741» 


Facit  indignatïo  versum.    Jcvînal. 


D 


une  taverne  monacale 
Où  tout  fermente  en  ce  moment 
Pour  la  patente  abbatiale 
Et  le  premier  bât  du  couvent, 
Trè^-in différent  que  l'on  nomme 
Dom  Luc ,  dom  Priape,  ou  dom  Côme, 
Rempli  d'un  plus  cher  souvenir, 
Dans  la  longue  mélancolie 
De  ta  fangeuse  Westphalie, 
Ami,  je  viens  t'enlretenir; 
Et,  malgré  les  ennuis  extrêmes 
Où  tes  be  uix  jours  sont  arrêtés, 
Mon  amilié  dans  ces  lieux  mêmes 
Voit  le  plaisir  à  tes  côtés. 
Tandis  que  de  l'urne  fatale 
Va  sortir  le  destin  brillant 
De  l'automate  révérend 


L'ABBAYE.  i5$ 

Que  prétend  mitrer  sa  cabale 
Pour  s'enivrer  impunément 
Sous  sa  crapule  pastorale , 
Echappé  de  la  pesanteur 
Des  moines  au  ton  flagorneur, 
Aux  maussades  cérémonies, 
Et  délivré  de  la  longueur 
De  leurs  assommantes  orgies, 
Je  parcours  ces  bois,  ces  prairies, 
Dont  on  va  nommer  le  seigneur. 
Oh  !  qu'ici  de  l'erreur  commune 
Mon  cœur  moins  que  jamais  épris 
Des  misères  de  la  fortune 
Conçoit  aisément  le  mépris! 
Quoi!  ces  vergers,  ces  belles  plaines, 
Ces  ruisseaux,  ces  prés,  ces  étangs, 
Ces  forêts  de  l'âge  des  temps, 
Ces  riches  et  vastes  domaines, 
Tout  sera,  dans  quelques  instants, 

A  qui? Charmante  solitude, 

Séjour  fait  pour  n'être  habité 
Que  par  l'heureuse  liberté, 
L'amitié,  1  amour  et  l'étude , 
La  sagesse  et  la  volupté, 
De  quelle  vile  servitude 
Tu  subis  la  fatalité  ! 


i56  L'ABBAYE. 

Un  obscur  et  pesant  reptile, 

Un  être  platement  tondu, 

Simulacre  ignare,  imbécile, 

Delà  terre  poids  inutile, 

Un  moine,  le  portrait  est  vu  , 

Un  moine  va  se  voir  ton  maître  ! 

Et  cet  épais  et  lourd  cafard , 

Qu'ébaucha  le  ciel  au  hasard 

Pour  végéter,  ronfler  et  paître, 

Grâce  à  la  faveur  du  destin 

Et  d'une  authentique  patente, 

De  cent  mille  livres  de  rente 

Va  devenir  le  souverain! 

Dans  ce  char  que  suivaient  ses  pères, 

L'âne  mitre  va  se  montrer. 

Et  régner  sur  les  mêmes  terres 

Qu'il  était  né  pour  labourer! 

0  vous,  défuntes  seigneuries, 

Vous ,  preux  barons  à  courts  manteaux, 

Hauts-justiciers ,  grands-9énéchaux 

Des  antiques  chevaleries, 

Vieux  châtelains,  mânes  dévots, 

Dont  j'aperçois  les  armoiries 

Sur  les  débris  de  ces  châteaux 

Où  de  gros  moines  en  repos, 

Munis  de  vos  chartes  moisies, 


L'ABBAYE.  i5y 

Broutent  et  boivent  sur  vos  os, 

Sans  prier  pourvus  effigies, 

Bons  seigneurs,  que  vous  étiez  sots! 

Vous  avez  cru  de  vos  largesses 

Doter  1'uonneur,  la  piété, 

Et  laisser  avec  vos  richesses 

Des  pères  à  la  pauvreté  : 

Que  le  Dieu  juste  récompense 

Vos  benoîtes  intenlions! 

Mais  que  l'avare  et  basse  engeance 

Qu'engraissent  vos  fondations 

A  bien  trompé  votre  espérance  ! 

Oh  !  quel  peuple  avez-vous  rente? 

L'hypocrite  perversité, 

La  lubrique  fainéantise, 

La  stupide  imbécilité, 

L'avarice,  la  dureté, 

La  chicane,  la  fausseté, 

Tous  les  travers  de  la  bêtise, 

Et  tous  les  vices  qu'éternise 

L'impure  et  brute  oisiveté. 

Ces  repaires  de  la  paresse , 

Ces  gouffres  creusés  par  vos  mains. 

C'est  là  que  s'abîment  sans  cesse 

Les  richesses  des  lieux  voisins; 

C'est  pour  ces  massives  statues, 


i58  L'ABBAYE. 

C'est  pour  ce  peuple  de  sangsues, 
Que  le  laboureur  vertueux, 
Accablé  d'ans  et  d'amertume, 
Avec  des  enfants  malheureux, 
Veille,  travaille,  se  consume 
Dès  que  l'aube  éclaire  les  cieux. 
Ainsi  par  des  lois  déplorables 
La  douloureuse  pauvreté 
De  tant  de  mortels  respectables 
Enrichit  l'inutilité 
De  ces  fainéants  méprisables, 
La  fange  de  l'humanité! 
Tels  ces  cadavres  homicides , 
Ces  vampires  de  sang  avides , 
Des  vivants  éternels  bourreaux, 
Par  les  secours  d'un  art  impie 
Desséchant  les  sucs  de  la  vie 
Dans  des  corps  livrés  au  repos , 
S'engraissent  au  fond  des  tombeaux. 


O  ma  chère  patrie  !  ô  France  ! 
Toi  chez  qui  tant  d'augustes  lois 
De  tes  sages  et  de  tes  rois 
Immortalisent  la  prudence, 
Comment  laisses-tu  si  long-temps 
Ravir  ta  plus  pure  substance 


L'ABBAYE.  i5g 

Par  ces  insectes  dévorants 

Que  peut  écraser  ta  puissance, 

Et  dont  l'inutile  existence 

Revient  t'arrachcr  tous  les  ans 

Les  moissons  de  tes  plus  beaux  champs, 

Et  des  biens  dont  la  jouissance 

Devait  être  la  récompense 

De  tes  véritables  enfants? 

Quels  contrastes,  dont  ta  sagesse 

Pourrait  affranchir  tes  états  ! 

Je  vois  en  proie  à  la  paresse 

Ce  que  le  travail  n'obtient  pas. 

Ce  guerrier  qui ,  dès  sa  jeunesse, 

T'immola  ses  biens,  son  repos, 

Chargé  du  poids  de  sa  tristesse 

Et  d'une  indigente  noblesse, 

Après  soixante  ans  de  travaux, 

Traîne  sa  pénible  vieillesse. 

Ces  esprits  faits  pour  l'illustrer, 

Pour  te  plaire  et  pour  t'éclairer, 

Tous  ces  sages  dont  la  lumière 

Va  dans  les  autres  nations 

Augmenter  ta  gloire  première, 

Souvent  dans  toute  leur  carrière 

Négligés,  privés  de  tes  dons, 

Meurent  méconnus  de  leur  mère. 


160  L'ABBAYE. 

Au  sein  d'un  champ  inTructueux, 

Sans  soulagement,  sans  salaire, 

Ce  prêtre  pauvre  et  vertueux, 

Envi  onné  de  la  misère, 

Triste  pasteur  des  malheureux 

Qu'il  édifie  et  qu'il  éclaire , 

Les  console,  et  souffre  plus  qu'eux. 

C'est  sur  ces  hommes  nécessaires 

Que  les  bienfaits  sont  invoqués  : 

Qu'à  changer  leurs  destins  contraires, 

De  tant  d'avortons  solitaires 

Lis  biens  oisifs  soient  appliqués  ; 

De  l'abîme  des  monastères 

Qu'à  la  voix  ils  soient  évoqués; 

El  renvoie  au  soc  de  leurs  pères 

Tant  de  laboureurs  enfroqués. 

Tes  ails  divers  te  redemandent 

Tant  d'hommes  mis  au  rangs  des  morts  ; 

Tes  droils ,  tes  besoins  les  attendent 

Sous  les  drapeaux  et  dans  tes  ports. 

La  postérité  gémissante 

Un  jour  regrettera  ces  biens; 

Et  l'humanité  languissante, 

Perdant  des  pères,  des  soutiens, 

A  ces  gouffres  qui  t'appauvrissent 

Des  races  qui  s'anéantissent 


L'ABBAYE.  161 

Redemande  les  citoyens. 
Contemple  tes  champs  et  tes  villes; 
Vois  tes  pertes  et  ton  erreur. 
Autour  de  ces  riches  asiles 
Où  cet  avare  possesseur, 
Ce  moine  ahsorbe  avec  hauteur 
Tous  les  fruits  de  ses  bords  fertiles, 
Que  d'hommes,  qui  seraient  utiles 
A  ta  richesse,  à  ta  grandeur  , 
Maudissant  leurs  efforts  stériles, 
Dépérissent  dans  la  douleur! 
Ils  craignent  le  titre  de  père, 
N'ayant  à  laisser  que  des  pleurs 
Aux  héritiers  de  leurs  malheurs; 
Ils  te  privent,  par  leur  misère, 
D'un  peuple  de  cultivateurs, 
De  tes  biens  le  plus  nécessaire. 

Ami,  je  devine  aisément 
Que,  pour  dérider  la  morale 
De  ce  sérieux  argument, 
Tu  me  réponds  en  ce  moment 
Que ,  sans  le  sceau  du  sacrement 
Et  de  la  couche  rmpliale, 
A  l'état  ordinairement 
On  voit  l'espèce  monacale 

21 


i6a  L'ABBAYE. 

Fournir  aussi  son  contingent. 

Je  le  sais  :  mais  dis-moi  toi-même, 

Que  servent  au  bien  de  l'état 

Ces  fruits  impurs  du  célibat 

Nés  dans  l'opprobre  et  ranatliême? 

Quels  sont  les  monuments  honteux 

De  tous  ces  sacrés  adultères  ? 

Des  fils  plus  vils,  plus  paresseux, 

Et  plus  abrutis  que  leurs  pères  ! 

A  l'aspect  de  leurs  biens  nombreux, 

Si  l'on  pouvait  sans  injustice 

Se  consoler  de  voir  ces  lieux 

Livrés  par  nos  simples  aïeux 

A  l'héréditaire  avarice 

De  ces  possesseurs  odieux. 

On  serait  consolé  sans  doute 

De  les  voir  vivre  sans  jouir, 

Sans  sentiment  et  sans  plaisir. 

Tout  s'anéantit  sur  leur  route, 

Sous  leur  main  tout  vient  se  flétrir. 

En  vain  ces  asiles  champêtres 

Ne  demandent  qu'à  s'embellir, 

Leur  sauvage  état  peint  leurs  maîtres. 

Ah  !  que  dans  ces  lieux  enchantés, 

Mais  où  les  pas  de  l'ignorance 

Sont  imprimés  de  tous  côtés, 


L'ABBAYE.  16S 

Le  goût ,  Fheureuse  intelligence 
Pourraient  ajouter  de  beautés! 
La  nature,  sur  ces  rivages 
Répandant  ses  dons  au  hasard, 
Y  semble  encore  inviter  l'art 
A  la  servir  dans  ses  ouvrages. 
A  travers  ces  vastes  forêts , 
Quelle  scène,  quelle  étendue, 
Si  ,  de  tous  ces  chênes  épais 
Qui  vont  se  perdre  dans  la  nue 
Perçant,  divisant  les  sommets, 
On  laissait  errer  notre  vue  ! 
Vingt  sources  des  plus  vives  eaux 
Qui  descendent  de  ces  montagnes 
Sailliraient  au  sein  des  campagnes , 
Si,  par  de  faciles  canaux, 
L'art  en  rassemblait  les  ruisseaux. 
En  desséchant  ces  marécages 
D'où  sortent  d'épaisses  vapeurs, 
Un  gazon  couronné  de  fleurs 
Enrichirait  ces  pâturages, 
Et  d'un  air  sain  et  sans  nuages 
Tout  respirerait  les  douceurs. 
Mais ,  grâce  à  l'ame  avare  et  dure 
De  ces  possesseurs  abrutis , 
Les  plus  beaux  dons  de  la  nature 
Sont  dégradés,  anéantis 


i04  L'ABBAYE. 

Partout  où  gît  leur  race  obscure. 

Pour  l'honneur  de  l'humanité, 
Malgré  cet  empire  durable 
Des  erreurs  que  l'antiquité 
Marque  de  son  sceau  vénérable, 
J'ose  croire  qu'un  temps  viendra 
Où  tant  de  richesses  oisives 
Que  le  monachisme  enterra 
Cesseront  de  rester  captives, 
Et  qu'on  reverra  de  ces  biens 
Couler  enfin  les  sources  vives 
Sur  les  utiles  citoyens. 

O  toi,  l'arbitre  de  mes  rimes, 
Ami  d'Homère  et  de  Platon , 
De  ces  lumineuses  maximes 
Tu  ne  peux  qu'approuver  le  ton; 
Un  bigot  y  verra  des  crimes, 
Tu  n'y  verras  que  la  raison. 
Tu  sais  qu'à  la  religion 
Toujours  sincèrement  fidèle, 
Rempli  de  respect  et  de  zèle , 
Je  briserais  tous  mes  pinceaux; 
Plutôt  que  d'offrir  des  tableaux 
Indignes  de  l'honneur  et  d'elle. 


L'ABBAYE.  i65 

Eh  !  qu'ai-je  en  ctïel  prétendu? 

Je  n'attaque  point  les  asiles 

Où  le  savoir  et  la  vertu 

Ont  réuni  leurs  domiciles. 

Que  l'intérêt  de  l'univers, 

Que  l'estime  de  tous  les  âges 

Conservent  dans  leurs  avantages 

Ces  élablissemens  divers 

A  qui  la  patrie  illustrée 

Doit  Bourdaloue,  et  Massillon, 

Calmet,  Sanlecque,  Mabillon, 

Malbranche,  Vanière  et  Porée  ; 

C'est  de  ces  temples  permanents, 

Dépôts  sacrés  et  vénérables, 

Que  toujours  les  doctes  talents, 

Les  sciences,  les  monuments, 

Les  lumières  inaltérables. 

Et  quelquefois  les  dons  brillants 

Du  génie  et  des  arts  aimables, 

Se  transmettront  à  tous  les  temps. 

Qu'ils  vivent  !  qu'au  bien  de  la  Franco 

Concourant  sans  division, 

Ils  mettent  tous  d'intelligence 

Une  barrière  à  l'ignorance, 

Un  frein  à  l'irréligion  ! 

Mais  pour  toutes  ces  abbayes, 


166  L'ABBAYE. 

Ces  ruineuses  colonies 
Que  sous  les  belgiques  climats 
Nous  rencontrons  à  chaque  pas, 
Gouffre  où  des  êtres  inutiles 
Entassent  de  leurs  mains  stériles 
Tant  de  biens  qui  n'en  sortent  pas , 
Quand  verrai-je  une  loi  nouvelle, 
Appliquant  mieux  leur  revenu, 
En  ordonner  sur  le  modèle 
D'un  apologue  que  j'ai  lu? 

Dans  je  ne  sais  quelle  contrée, 
Au  temps  du  monde  encor  païen , 
Un  peuple  (le  nom  n'y  fait  rien). 
Voyant  diminuer  son  bien 
Par  une  disgrâce  ignorée, 
D'un  dieu  de  la  voûte  azurée 
Un  jour  réclama  le  soutien. 
En  vain  l'active  vigilance , 
Tous  les  travaux  et  tous  les  arts, 
Avaient  tout  l'ait  d'intelligence 
Pour  ramener  de  toutes  parts 
Et  le  commerce  et  l'abondance  ; 
L'or  disparaissait  tous  les  jours, 
Et,  dépouillé  de  ce  secours, 
Le  nerf  et  Pa.me  de  la  vie , 


L'ABBAYE.  i(j; 

L'oisif  artisan  languissait, 
L'indigente  et  triste  patrie 
Ne  pouvant  gager  l'industrie, 
Tout  commerce  s'affaiblissait, 
L'état  épuisé  périssait. 
Le  dieu ,  touché  de  leur  misère , 
Et  voulant  du  commun  repos 
Ecarter  les  secrets  Qéaux, 
Descend  du  ciel  à  leur  prière; 
Il  s'ouvre  les  secrets  chemins 
D'une  caverne  souterraine 
Echappée  aux  yeux  des  humains, 
Et  dont  la  protondeur  le  mène, 
Par  mille  détours  ambigus, 
Au  centre  du  vaste  domaine 
Des  enfants  de  Sabasius*. 
Là ,  grâce  à  d'antiques  ténèbres , 
Des  Gnomes  en  lambeaux  funèbres 
Sont  couchés  sur  des  monceaux  d'or, 
Occupés  |  enivrés  sans  cesse 
Du  sot  aspect  d'un  vain  trésor, 
Puissants  et  fiers  dans  leur  bassesse, 
Et,  par  un  stupide  plaisir, 
Privant  l'homme  de  la  richesse 
Dont  leur  opaque  et  vile  espèce 
Est  incapable  de  jouir. 
*  Te  père  des  G»™™'*** 


168  L'ABBAYE. 

Le  dieu  parle.  A  sa  voix  puissante, 
Subalternes  divinités, 
Les  Gnomes,  frappés  d'épouvante, 
Au  sein  de  la  terre  tremblante 
Se  sont  déjà  précipités: 
Cet  or  que  leurs  mains  meurtrières, 
Ne  prétendaient  qu'accumuler, 
Versé  dans  les  sources  premières, 
Recommença  de  circuler; 
Le  travail  eut  sa  récompense; 
Les  arts  reprirent  leur  vigueur  ; 
Ranimés  par  la  jouissance 
Et  relevés  de  leur  langueur, 
Les  talents  au  sein  de  l'aisance 
Renouvelèrent  leur  splendeur; 
Et,  fort  de  toute  sa  substance, 
L'état  vit  avec  l'abondance 
Renaître  Tordre  et  le  bonheur. 
Puisse  un  jour  la  main  triomphante 
Et  pacifique  et  bienfaisante 
D'un  roi  sensible  et  généreux 
Consacrer  son  empire  heureux 
En  réformant  l'abus  antique 
Du  brigandage  monastique, 
Et  tout  ce  peuple  infructueux* 
A  ses  provinces  onéreux  ! 


L'ABBAYE. 

Qu'il  renouvelle  dans  sa  gloire, 
Pour  la  félicité  des  siens , 
Le  spectacle  que  la  victoire 
Vient  d'offrir  aux  bords  indiens! 

Tous  les  ans  aux  champs  de  Golconde 
Le  plus  riche  des  potentats 
Rassemblait  de  tous  les  climats 
Les  trésors  que  transporte  l'onde: 
Par  un  tribut  toujours  nouveau , 
Toutes  les  richesses  du  monde 
Aboutissaient  dans  ce  tombeau. 
Thamas  paraît ,  le  destin  change. 
Au  nouveau  Gengis-Kan  du  Gange 
Ces  vastes  trésors  sont  ouverts; 
Son  bras  vainqueur  leur  rend  la  vie, 
Et  tout  l'or  qu'enterrait  l'Asie 
Va  circuler  dans  l'univers. 


21 


ÊPITRE 

A  MM.  LES  DUCS  DE  CHEVREUSE  ET  DE  CHAULEES 
A  l'armée  de  Flandre.     i^T* 


{je  dieu  que  la  nature  entière 
Rappelait  pour  la  rajeunir, 
Ce  printemps  qui  dans  sa  carrière 
Devrait  ne  voir  que  le  plaisir , 
Vient  donc  de  rouvrir  la  barrière 
Des  fureurs  et  du  repentir 
A  l'extravagance  guerrière  ! 
Quand  Vénus,  Vertumue,  Zéphyr, 
La  Volupté  que  tout  respire 
Et  qui  réveille  l'univers, 
Devraient  n'offrir  que  les  concerts 
De  la  musette  et  de  la  lyre, 
La  trompette  trouble  les  airs; 
Et  l'amour  s'alarme  et  soupire 
En  voyant  sortir  des  enfers 
Des  cyprès ,  des  lauriers ,  des  fers, 
La  mort,  la  gloire,  et  le  délire. 
Ces  masses  de  bronze  et  d'airain 
Où  l'art  sinistre  de  la  guerre 


ÉPITRE.  171 

Renferme  les  feux  du  tonnerre  , 
Déjà  sur  leur  affreux  chemin 
Ecrasent  dans  le  sein  de  Flore 
Les  myrtes ,  les  roses  ,  le  thym , 
Qu'un  ciel  plus  doux  faisait  éclore. 
Déjà  le  laboureur  déplore 
Ses  sillons  foulés  et  détruits. 
Au  lieu  des  plantes  et  des  fruits 
Dont  elle  allait  être  parée , 
La  terre  aride  et  déchirée 
Se  couvre  d'un  horrible  amas 
De  tentes ,  d'armes  ,  de  soldats  ; 
Et  cette  mère  languissante 
Gémit  en  voyant  ses  enfants 
Etouffer  la  moisson  naissante 
Pour  se  creuser  des  monuments. 

O  vous  qu'à  regret  j'envisage 
Dans  ces  dangers  et  ces  travaux , 
Vous  qui  les  cherchez  en  héros  a 
Et  les  voyez  des  yeux  du  sage , 
Quand  reverrai-je  l'heureux  temps 
Où  ,  la  paix  calmant  les  ravages  , 
Et  laissant  vivre  les  vivants  , 
Vous  reviendrez  sur  nos  rivages 
Cueillir  les  fleurs  de  vingt  printemps, 
Et  partager  sous  nos  ombrages 


2  epitrk. 

Le  sort  sensé  des  bonnes  gens, 

Loin  des  querelles  d'Allemands  , 

Des  l'andoures  anlhropopliages , 

Et  tels  autres  mauvais  plaisants  ! 

Hâtez-vous  ;  sous  l'astre  propice 

D'un  roi  que  suivent  constamment 

L'Amour,  la  Victoire  et  Maurice, 

Consommez  l'asservissement 

De  ces  fiers  et  faibles  Bataves 

Qui,  craignant  leur  dernier  moment, 

Viennent  tumultuairement 

De  se  redonner  des  entraves 

Proscrites  solennellement 

Par  leurs  ancêtres  moins  esclaves. 

A  notre  destin  immortel 

Ramenez  ces  moments  illustres. 

Ces  conquêtes  dont  le  Texel 

Tremble  encore  après  quinze  lustres. 

Quel  boulevard  résistera 

Au  vainqueur  qui  le  redemande  ? 

Le  même  Mars  règne,  commande; 

Le  même  sort  obéira. 

Sur  les  remparts  de  la  Hollande 

Allez ,  arborez  la  guirlande 

Des  lis  qu'ils  ont  portés  déjà; 

Et  ramenez  à  l'Opéra 


EPITllE.  i75 

Les  présidentes  de  Zélande 

Et  les  baronnes  de  Btéda  , 

Afin  que  si  l'effroi ,  la  haine , 

Ou  le  vain  désespoir ,  entraîne 

Les  époux  à  Batavia  , 

On  puisse  ,  comme  il  conviendra  9 

Consoler  la  haute  puissance 

De  leurs  veuves  ,  pendant  l'absence  , 

Et  que  jonquille  et  nacara 

Fassent  les  honneurs  de  la  France 

A  la  sotte  qui  les  prendra. 

Mais  quelle  vaine  et  chère  image 
M'entretient  déjà  du  retour, 
Quand  nous  sommes  si  loin  du  jour 
Qui  doit  finir  votre  esclavage  ? 
Jusque  là,  quel  affreux  tourment] 
Quel  vide  !  quel  désœuvrement  ! 
Que  d'ennui ,  qu'en  vain  on  évite , 
Et  qu'on  retrouve  à  tout  moment, 
Vous  attend ,  vous  suit ,  vous  agite  ! 
Que  le  camp  le  plus  triomphant 
Pèse  au  vrai  sage  qui  Inhabité  ! 
Au  milieu  des  sots  embarras , 
Des  longs  dîners  et  du  fracas 
De  tant  de  gens  braves  et  plats 
Que  l'éternelle  Flandre  assemble, 


i?4  ÉPURE. 

Je  ne  vous  plaindrai  pourtant  pas 
Si  vous  êtes  souvent  ensemble  ; 
Dans  ce  pays  triste  et  perdu  , 
Yous  trouvez  et  vous  pouvez  rendre 
La  douceur  de  causer  ,  d'entendre , 
Et  le  plaisir  d'être  entendu  : 
Parmi  les  ennuis  de  la  gloire  , 
L'air  grivois  et  le  mauvais  ton 
De  ce  peuple  à  cravatte  noire, 
Qui  n'a  de  conversation 
Que  pour  dîner  avec  Grégoire 
Ou  pour  souper  avec  Fanchon  ; 
Dans  cette  troupe  non  lettrée 
De  petits  messieurs  si  parfaits  , 
Si  ridicules,  si  ginguets, 
Dans  la  populace  dorée 
De  jeunes  et  vieux  freluquets, 
L'un  de  l'autre  ressource  heureuse, 
Vous  vous  dédommagez  tous  deux 
De  tant  de  milliers  d'ennuyeux 
Qui  bordent  la  Dvle  et  la  Meuse  ; 
Et,  sous  les  tonnerres  de  Mars 
Philosophes  libres  et  calmes , 
Des  muses  et  de  tous  les  arts 
Vous  joindrez  les  fleurs  à  ces  palmes 
Qui  couronnent  vos  étendarts  : 


EPITRE.  i;5 

Ainsi  sous  le  ciel  atlantique, 

Et  près  du  tombeau  de  Didon, 

Lelius  avec  Scipion 

Retrouvait  Rome  dans  l'Afrique; 

Dans  cette  pompe  et  ce  fracas 

De  faisceaux ,  d'aigles ,  de  combats , 

Aux  champs  du  barbare  Gétule, 

Tous  deux  se  rendaient  les  loisirs, 

Les  arts,  la  langue,  les  plaisirs 

Et  de  Tibur  et  de  Tuscule. 

Faits,  comme  eux,  pour  les  agréments 

De  l'heureuse  philosophie, 

"Vous  adorez  les  arts  charmants 

De  l'Attique  et  de  TAusonie. 

Et  ce  n'est  point  la  flatterie 

Qui  vous  joint  à  ces  noms  brillants 

Dans  le  temple  de  Polymnie  : 

Détestant  le  fade  jargon 

De  la  basse  cajolerie , 

Je  ne  chante  que  la  raison, 

La  vertu,  l'ame,  le  génie; 

Et  je  ne  donne  rien  au  nom, 

A  qui  la  foule  sacrifie. 

Oui ,  si  vous  n'aviez  à  mes  yeux 

Que  les  rangs,  les  titres  nombreux 

Des  ducs ,  des  pairs ,  des  connétables , 


i76  ÉPITRE. 

Mes  hommages  indépendants 
N'inscriraient  pas  vos  noms  durables 
Dans  les  fastes  vainqueurs  des  temps: 
Des  esprits  vrais  et  raisonnables, 
Pensant  par  eux,  invariables 
Malgré  les  phosphores  divers 
Et  tous  les  pompons  méprisables 
Qui  coiffent  ce  plat  univers, 
Des  grands  sans  bassesse  et  sans  airs, 
Instruits  sans  cesser  d'être  aimables , 
Des  cœurs  toujours  irréprochables 
Dans  un  séjour  faux  et  pervers  ; 
Voilà  les  héros  véritables 
lit  dans  mon  ame  et  dans  mes  vers» 


E  ben  sa  Borna  che  1*  onor  primicro 
Di  nostre  muse  è  lo  splendor  del  vero. 

GuiDb 


WVVVVVVVVVVVVllVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVk'VVVVVVVV  WWVWVWWKWVIMA/JVW 

ÉPITRE 

SUR  UN  MARIAGE. 


k3ï1R  un  rivage  solitaire 

Où,  malgré  tout  l'ennui  du  temps, 

Les  frimats,  la  neige,  les  vents, 

Le  faible  jour  qui  nous  éclaire  , 

La  tranquille  raison  préfère 

Un  foyer  champêtre,  écarté, 

Et  le  ciel  de  la  liberté, 

A  l'étroite  et  lourde  atmosphère 

Des  paravents  de  la  cité , 

Au  milieu  du  sombre  silence 

De  la  triste  uniformité, 

Et  de  toute  la  violence 

D'un  hiver  qui  sera  cité  , 

Et  qui,  soit  dit  sans  vanité  , 

Prête  à  nos  champs  de  Picardie 

L'austère  et  sauvage  beauté 

Des  montagnes  de  Laponie  ; 

Un  bon  hermile,  confiné 

Dans  sa  cabane  rembrunie  , 

Et  par  cette  bise  ennemie , 
»3 


178  ÉPITRE 

A  son  grand  regret,  délourné 

Du  charme  d'occuper  sa  vie 

Dès  la  renaissante  clarté  , 

Et  de  l'habitude  chérie 

D'aller  voir  avec  volupté 

Ses  arbres,  son  chant,  sa  prairie  « 

Parcourait  par  oisiveté 

Une  multitude  infinie 

D'écrits  nouveaux  sans  nouveauté , 

De  phrases  sans  nécessité  , 

Et  de  rimes  sans  poésie  ; 

Et,  dans  la  belle  quantité 

Des  œuvres  dont  nous  gratifie 

La  féconde  inutilité  , 

Et  je  ne  sais  quelle  manie 

D'une  pauvre  célébrité  , 

Il  admirait  l'éternité 

Des  almanachs  que  le  génie  , 

Qui  nous  gagne  de  tout  côté  , 

Fabrique,  réchauffe,  amplifie* 

Pour  éclairer  l'humanité , 

Et  réjouir  la  compagnie. 

Glacé,  privé  de  tout  rayon 

De  cette  lumière  féconde 

Qui  colore,  embellit,  seconde 

L'heureuse  imagination  ; 


SUR  UN  MARIAGE.  179 

Au  lieu  de  fleurs  et  de  gazon , 
Ne  découvrant  de  son  pupitre 
Que  les  glaces  de  ce  vallon  , 
Ces  bois  courbes  sous  l'aquilon, 
Ces  tapis  d'albâtre  et  de  nitre 
Étendus  jusqu'à  l'horison  ; 
Loin  d'avoir  la  prétention 
Et  le  moindre  goût  d'en  décrire 
La  sombre  décoration  , 
Se  trouvant  digne  au  plus  de  lire  , 
Il  n'aurait  guère  imaginé 
Qu'il  allait  oublier  l'empire 
De  l'hiver  le  plus  obstiné, 
Et  se  donner  les  airs  d'écrire. 

Dans  ce  morne  et  pesant  repos 
Une  lettre  charmante  arrive 
Des  bords  toujours  chers  et  nouveaux 
Que  baigne  et  pare  de  ses  eaux 
La  Seine  à  regret  fugitive. 
O  traits  enchanteurs  et  puissants  ! 
O  prompte  et  céleste  magie 
D'un  souvenir  vainqueur  des  ans  ! 
Aux  accents  d'une  voix  chérie 
Qui  peut  tout  sur  ses  sentiments, 
Et  qui  sait  parer  tous  les  temps 


180  ÈPITRE 

Des  roses  d'un  heureux  génie  , 
L'habitant  désœuvré  des  champs 
A  cru  voir,  pour  quelques  instants  , 
Sa  solitude  refleurie 
Briller  des  couleurs  du  printemps, 
Et  le  rappeler  à  la  vie , 
A  l'air  pur  des  bois  renaissants» 
Loin  de  la  triste  compagnie 
Des  brochures  et  des  écrans  , 
Affranchi  de  sa  léthargie, 
Dans  une  heureuse  rêverie  , 
A  Crosne  il  s'est  cru  transporté; 
Crosne,  ce  pays  enchanté  , 
De  la  belle  et  simple  nature , 
De  l'esprit  sans  méchanceté, 
Du  sentiment  sans  imposture , 
Et  de  cette  franche  gaîté , 
Toujours  nouvelle  ,  toujours  pure , 
Et  si  bonne  pour  la  santé. 
L'éclat  du  plus  beau  jour  de  fête 
Y  faisait  briller  ce  bonheur  , 
Cette  éloquente  voix  du  cœur, 
Ce  plaisir  que  nul  art  n'apprête  ; 
Un  nouvel  époux  radieux 
Venait  d'amener  en  ces  lieux 
£a  jeune  et  brillante  conquête  ; 


SDR  UN  MARIAGE.  181 

Les  vœux,  les  applaudissements 
Précédaient  et  suivaient  leurs  traces; 
A  leurs  chiffres  resplendissants 
La  Gloire  unissait  ceux  des  Grâces, 
Et  du  Génie  et  des  Talents  ; 
Et ,  sous  ses  auspices  fidèles 
Garantissant  leur  sort  heureux, 
L'amitié  couronnait  leurs  nœuds 
De  ses  guirlandes  immortelles. 

Un  solennel  complimenteur, 
Un  long  faiseur  d'épithalames  , 
Déploîrait  ici  sa  splendeur 
En  beaux  grands  vers,  en  anagrammes, 
En  refrains  de  chaînes,  d'ARDEins, 

De    BEAUX    DESTINS,    de    BELLES    FLAMMES; 

Il  viendrait,  traînant  après  lui 

Son  édition  bien  pliée , 

Bien  pesante,  bien  dédiée, 

Mêler  les  crêpes  de  l'ennui 

Aux  atours  de  la  mariée. 

Mais  laissons  dans  tout  leur  repos 

Les  galants  innocents  propos 

Dont  les  chansonniers  de  familles, 

Et  les  aiglons  provinciaux , 

Forment  leurs  longues  caniatilles, 

Leurs  vieux  in-promptu,  leurs  rondeaux, 


r8a  EPITRE 

Toutes  leurs  phrases  si  gentilles, 

Et  leurs  perfides  madrigaux. 

Le  sévère  et  mâle  génie 

Du  sage  et  brillant  Despréaux 

S'indignerait  si  l'ineptie 

De  tous  ces  vers  de  coterie , 

De  fadeurs,  de  mauvais  propos, 

Profanait  Crosne,  sa  patrie, 

Et  par  des  sons  fastidieux, 

Troublait  le  charme  et  l'harmonie 

De  la  fête  de  ces  beaux  lieux. 

Pour  combler  les  plus  tendres  nœuds , 

Que  cette  union  fasse  naître 

D'illustres  rejetons  nombreux , 

Dans  qui  la  patrie  et  le  maître 

Puissent  en  tout  temps  reconnaître 

Des  cœurs  dignes  de  leurs  aïeux  ! 

A  l'unanime  et  vrai  suffrage 

Et  de  la  ville  et  de  la  cour 

Si  du  fond  d'un  simple  hermitage 

On  peut  allier  en  ce  jour 

Un  champêtre  et  naïf  hommage  ; 

Parmi  les  lauriers  et  l'encens  , 

Les  roses,  les  myrlhes  naissants, 

Dont  les  parfums  et  la  parure 

Entourent  deux  époux  charmants, 


SUR  UN  MARIAGE.  i# 

La  bonhomie ,  à  l'aventure  , 
Vient  mêler  une  tleur  des  champs, 
Le  symbole  des  jeunes  gens , 
Et  le  bouquet  de  la  nature. 
Les  pompons ,_  le  vernis  du  temps, 
L'esprit  des  mots,  l'enfantillage , 
Les  gaîtés  de  tant  de  plaisants, 
Si  facétieux,  si  pesants  , 
Le  sophistique  persiflage  , 
L'air  singulier,  les  tons  tranchants, 
N'ornent  point  de  leurs  agréments 
Ce  tribut  d'un  climat  sauvage. 
Loin  des  tourbillons  enchanteurs 
Du  bel  esprit  et  du  ramage  , 
Loin  des  bons  airs  et  de  l'usage , 
On  n'a  que  les  antiques  mœurs, 
Le  bon  vieux  sens  de  son  village  , 
De  l'amitié,  du  radotage, 
Un  cœur  vrai,  de  vieilles  erreurs, 
Avec  un  gothique  langage. 

Malgré  ces  défauts  importants, 
Ces  misères  du  bon  vieux  temps  , 
Qui  seraient  l'absurdité  même 
Et  d'un  ridicule  suprême 
Aux  regards  de  nos  élégants , 
O  vous,  pour  qui  dans  ces  instants 


i84  ÉPURE 

J'ai  repris  avec  confiance 

Des  crayons  oubliés  long-temps, 

Pardonnez-en  la  négligence  ; 

Ne  voyez  que  les  sentiments 

Qui  me  tracent,  malgré  l'absence, 

Vos  fêtes,  vos  enchantements, 

Et  me  rendent  votre  présence. 

Connaissant  bien  la  sûreté 

De  votre  goût  sans  inconstance, 

Votre  amour  pour  la  vérité , 

L'air  naturel,  la  liberté, 

Et  le  style  sans  importance  , 

Je  vous  livre  avec  assurance 

Mon  gaulois  et  ma  loyauté  ; 

Et  vous  m'aimerez  mieux,  je  pense, 

Dans  toute  mon  antiquité , 

Que  si,  séduit  par  mon  estime 

Pour  la  bruyante  nouveauté , 

Les  grands  traits ,  le  petit  sublime  , 

Et  l'air  de  confiance  intime 

De  tant  de  modernes  auteurs , 

Je  visais  au  style,  aux  couleurs, 

A  cette  empyrique  éloquence 

Au  ton  neuf  et  sans  conséquence 

De  nos  merveilleux  raisonneurs, 

Contemplés  comme  créateurs 


SUR  UN  MARIAGE.  i85 

D'un  nouveau  ciel ,  d'un  nouveau  monde , 

Par  cetle  foule  vagabonde 

De  très- humble»  admirateurs, 

D'échos  répandus  à  la  ronde, 

De  perroquets  littérateurs, 

De  sous-illustres,  d'amateurs, 

Qui  vont  répétant  vers  et  prose, 

Et  d'autrui  faisant  les  honneurs 

Pour  se  croire  aussi  quelque  chose. 

Mais  je  me  sauve  promptement  ; 

Je  craindrais  insensiblement, 

Pour  ma  longue  petite  épître  , 

L'air  d'ouvrage,  qu'assurément 

Elle  prendrait  sans  aucun  titre. 

Si  ces  riens  courent  l'univers  , 

Et  que  par  hasard  l'on  en  cause  ; 

Car  tel  est  le  destin  des  vers  , 

Un  instant  de  vogue  en  dispose , 

Et  bien  ou  mal  la  rime  expose 

Au  bruit,  aux  propos,  aux  faux  airs, 

Aux  sots ,  aux  esprits ,  à  la  glose 

Des  pédants  lourdement  diserts , 

Des  freluquets  lilas  ou  verds , 

Et  des  oisons  couleur  de  rose, 

Enfin  à  cent  dégoûts  divers 

Que  n'ont  point  messieurs  de  la  prose; 
a4 


i8G  ËPITRE  SUH  UN  MARIAGE. 

Si  donc,  élevés  à  l'honneur 
D'une  renommée  éphémère , 
Ces  vers  ont  le  petit  malheur 
De  subir  le  froid  commentaire 
De  l'importance  ou  de  l'humeur , 
Malgré  la  déraison  altière, 
Et  tout  ennuyeux  argument , 
Leur  gloire  sera  tout  entière  , 
S'ils  plaisent  au  séjour  charmant 
Qui  m'en  dicta  le  sentiment , 
£t  les  pare  de  sa  lumière. 


1WVWU IWWUVWWVWVWWVVW)  (VWVWWW\^WVWW»/WV>'VVVWW\/WV» 

ÉPITRE 

A  M.  DE  BOULLONGNE , 

CONTROLEUR  GÉNÉRAL. 


M 


uustre  aimable  ,  heureux  génie , 
Que  le  bonheur  de  la  patrie 
Appelle  aux  travaux  de  Colbert  > 
Dans  cette  cour  qui  de  concert 
Vous  félicite  et  vous  implore , 
Pouvez-vous  reconnaître  encore 
Une  voix  qui  vient  du  désert? 
Depuis  l'instant  où  la  puissance 
Du  plus  chéri  des  souverains 
A  remis  dans  vos  sages  mains 
L'urne  heureuse  de  l'abondance 
Pour  la  splendeur  de  nos  destins , 
Des  importuns  de  toule  espèce  9 
D-s  ennujeux  de  tous  les  rangs , 
Des  jens  joyeux  avec  tristesse, 
Des  machines  à  compliments , 
Vous  auront  excédé  sans  cesse 
De  fadeurs ,  de  propos  charmants , 


188  EPITRE 

Déployant  avec  gentillesse 
L'ennui  dans  tous  ses  agréments  ; 
Vous  avez  essuyé  ,   sans  doute , 
Le  poids  des  discours  arrangés  ; 
Les  [notée leurs  ,  les  protégés  , 
Tout  s'est  courbé  sur  yotre  route  : 
Les  grands  entourent  la  faveur  ; 
La  foule  vole  à  l'espérance  ; 
Tout  environne  ,  tout  encense 
Le  temple  brillant  du  bonheur: 
Vous  aurez  vu  toute  la  France,. 

Moi  qui ,  séparé  des  vivants , 
Dans  ma  profonde  solitude 
Ignore  le  jargon  des  grands 
Et  celui  de  la  multitude, 
Je  ne  viens  point  d'un  vain  encens 
Surcharger  votre  lassitude 
De  gloire  et  d'applaudissements  : 
Je  déplorerais  au  contraire 
Les  travaux  toujours  renaissants, 
Et  le   joug  où  le  ministère 
Vient  attacher  tous  vos  moments , 
Si  je  n'aimais  trop  ma  patrie 
Pour  plaindre  les  brillants  liens 
Dont  elle  enchaîne  votre  vie. 


A  M.  DE  BOULLONGNE.  i$ij 

Elle  parle,  il  faut  que  j'oublie 

Tous  vos  intérêts  pour  les  siens. 

Pardon nez  ce  brusque  langage 

Aux  mœurs  franches  de  mon  séjour  : 

C'est  le  compliment  d'un  sauvage, 

Qui  ,  loin  de  la  langue  du  jour , 

Loin  des  souplesses  de  l'usage  , 

Et  trouvant  pour  vous  son   hommage 

Gravé  dans  un  cœur  sans  détour, 

N'en  veut  pas  savoir  davantage. 

Si  je  mêle  si  tard  ma  voix 

A  l'alégresse  générale  , 

L'ignorance  provinciale 

N'excuse  pas  ses  tristes  droits. 

Réduit,  pour  toute  nourriture, 

A  m'instruire  ,  à  m'orner  l'esprit 

Dans  la  gazette  ou  le  mercure  , 

Sur  ce  qui  se  fait  et  se  dit 

Je  ne  sais  rien  qu'à  l'aventure  ; 

Je  parle  quand  il  n'est  plus  temps, 

Et  les  nouvelles  ont   mille  ans 

Quand  l'imprimeur  me  les  assure. 

Ce  n'est  que  dans  ces  lieux  brillants 

Qu'enrichit  la  Seine  féconde 

Des  heureux  tributs  de  son  onde 

Que  Ton  sait  tout ,  que  l'on  sait  bien  : 


iqo  EPITRE 

Ailleurs ,  on  n'est  plus  de  ce  monde  ; 
On  sait  trop  tard ,  on  ne  sait  rien. 

O  province  !  que  ta  lumière 
Languit  sous  des  brouillards  épais  ! 
Et,  sur  les  plus  simples  objets, 
Quelle  stupidité  plénière  ! 
Un  seul  Irait  parmi  les  journaux 
De  l'imbécilité  profonde 
De  nous  autres  provinciaux 
Montre  combien  dans  nos  propos 
Nous  sommes  au  fait  de  ce  monde  , 
Et  présente  dans  tout  leur  jour 
Notre  force  et  nos  connaissances 
Sur  l'usage  et  ses  dépendances, 
Sur  les  nouvelles  et  la  cour. 
Ce  trait  excusera  mon  zèle 
De  vous  être  si  tard  offert, 
Grâce  à  l'éclipsé  habituelle 
Dont  notre  mérite  est  couvert. 
Mon  anecdote  n'est  pas  neuve  ; 
Mais  les  provinciaux  passés 
Sont  trop  dignement  remplacés 
Vour  que  le  temps  nuise  à  ma  preuve. 
Quand  Vardes  revint  à  la  cour , 
Rappelé  par  la  bienfaisance  , 


A  M.  DE  BOULLONGNE.  rgi 

Après  un  très-mortel  séjour 

De  province  et  de  pénitence  , 

Louis  quatorze  ,  avec  bonté  , 

S'informant  du  genre  de  vie 

Qu'il  avait  mené,  du  génie, 

Du  ton  de  la  société  , 

Au  lieu  qu'il  avait  habité  : 

«  Sire  ,  excellente  compagnie  , 

De  l'esprit  comme  on  n'en  a  point , 

Gens  charmants,  instruits  de  tout  point, 

Et  d'une  ressource  infinie. 

Ce  sont  des  conversations 
Incroyables  ,  fort  amusantes  ; 
Il  s'y  traite  des  questions 
Très-neuves  ,   très-intéressantes. 
Par  exemple ,  quand  je  partis  , 
On  avait  mis  sur  le  tapis 
Un  problême  assez  difficile  , 
Et  sur  lequel  toute  la  ville 
Parlait  sans  pouvoir  s'accorder  : 
La  question  était  critique  ; 
Il  s'agissait  de  décider 
Une  matière  politique , 
Et  qui  de  votre  majesté 
Ou  de  Monsieur  était  l'aîné.  » 

Sur  notre  gauloise  ineptie 


ig'i  EPITRE 

C'est  trop  arrêter  vos  regards , 
Tandis  que  la  gloire  ,  les  arls , 
Et  le  bonheur  de  la  patrie , 
Vous  occupent  de  toutes  parts  ; 
Tandis  que  votre   main  féconde 
Soutient ,   dans  ses  brillants  travaux , 
Le  pavillon  et  les  drapeaux 
Du  pacificateur  du  monde. 

Puissent  mon  hommage  et  mes  vers 
Vous  êlre  heureusement  offerts , 
Loin  du  bruit  de  la  galerie  , 
Loin  du  chaos  des  suppliants  , 
Quand  vous  viendrez  quelques  instants 
Respirer  à  la  Tuilerie  ! 
C'est  dans  ce  séjour  enchanteur, 
Palais  de  Flore  et  de  Minerve , 
Que  le  premier  fruit  de  ma  verve 
Reçut  le  prix  le  plus  flatteur  , 
Des  suffrages  dont  je  conserve 
Un  souvenir  cher  à  mon  cœur. 
C'est  dans  ces  beaux  lieux  que  j'espère 
Aller  quelque  jour  vous  offrir 
Le  pur  encens  d'un  solitaire , 
Avec  les  fruits  de  son  loisir; 
Et  dans  les  différentes  classes 
D'originaux ,  valant  de  l'or  , 


A  M.   DE  BOULLONGNB.  i95 

Dont  j'ai  peint ,  dans  un  libre  essor , 
L'esprit,  la  sottise  et  les  grâces, 
Vous  trouverez  peut-être  encor 
Que ,  même  sous  un  ciel  barbare , 
J'ai  sauvé  de  l'obscurité 
Un  rayon  de  cette  gaîté 
Qui  devient  aujourd'hui  si  rare, 
Quoique  très-bonne  à  la  sanlé. 


aa 


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VERS 

SUR  L  S  TABLEAUX 

exposés  À  l'académie  royale  de  peinture  e:<  i 73^. 


k3i  l'on  en  croit  les  plaintes  chagrines 

De  quelques  frondeurs  décriés, 

Et  les  satires  clandestines 

De  quelques  auteurs  oubliés , 

Tout  s'anéantit  dans  la  France  ; 

Le  goût,  les  arts  les  plus  brillants, 

Tout  meurt  sous  des  dieux  indolents  ; 

Et,  dévoués  à  l'opulence, 

Nos  jours  ramènent  l'ignorance 

Sur  la  ruine  des  talents. 

Mais  quelle  lumière  nouvelle 

Dissipe  le  sommeil  des  arts  ! 

De  la  divinité  d'Apelle 

Le  temple  s'ouvre  à  mes  regards. 

Naissez,  sortez  de  vos  ténèbres, 

Elèves  de  cet  art  charmant 

Qui,  de  la  nuit  du  monument 

Sauve  les  spectacles  célèbres , 

Et  fixe  la  légèreté 


VERS  SUR  LES  TABLEAUX.      i;T)7.         mjS 

De  la  fugitive  beauté  ! 
De  vos  maîtres  que  clans  ce  temple 
La  patrie  honore  et  contemple, 
Distinguez  ,  saisissez  les  traits  ; 
Et,  par  le  talent  et  l'exemple, 
Elevés  aux  mêmes  succès  , 
D'une  gloire  contemporaine 
Méritez  les  fruits  les  plus  doux  : 
C'est  la  seule  gloire  certaine  , 
Et  l'avenir  n'est  rien  pour  nous. 
Si,  dans  cette  illustre  carrière, 
La  Peinture  sur  ses  autels 
De  Rigault  ni  de  l'Ârgilière 
N'offre  point  les  traits  immortels , 
A  juste  titre  elle  a  pu  croire 
Que  c'était  assez  pour  sa  gloire , 
Assez  pour  enseigner  ses  lois, 
D'offrir  les  Coypels ,  les  de  Troys, 
Et  de  conduire  sur  ses  traces 
Vanlo ,  le  fils  de  la  gaîfé, 
Le  peintre  de  la  volupté, 
Et  Nattier,  l'élève  des  Grâces, 
Et  le  peintre  de  la  beauté. 
Quel  présage  pour  Polymnie  ! 
La  gloire  des  dieux  du  pinceau 
A  la  reine  de  l'harmonie 


ïçfi  VERS  SUR  LES  TABLEAUX 

Annonce  un  triomphe  nouveau. 
Après  les  exploits  de  Bellone  , 
Sous  le  règne  du  dernier  Mars, 
La  même  main  guidait  au  trône 
Les  Racines  et  les  Mignards. 
Vous  donc  ,  et  Pâme  et  le  Mécène 
Des  progrès  d'un  art  fortuné, 
Ouvrez  des  muses  de  la  Seine 
Le  sanctuaire  abandonné  : 
Des  amans  de  la  Poésie 
Qu'on  y  dépose  les  travaux, 
Et  que,  sans  basse  jalousie, 
Admirateurs  de  leurs  rivaux , 
Ils  y  partagent  l'ambroisie. 
Par  de  réciproques  secours 
Augmentant  leur  clarté  féconde , 
Les  astres  éclairent  le  monde 
Sans  se  combattre  dans  leur  cours. 
Crébillon  des  royaumes  sombres  * 
Nous  peindra  les  plaintives  ombres 
Et  les  célèbres  malheureux  ; 
Voltaire  du  tendre  Elysée  ** 
Peindra  les  mânes  généreux; 
Et ,  descendu  de  l'Empyrée , 

*  La  Tragédie. 

**  Le  Poëme  épique. 


EXPOSÉS  EN  i;3;.  197 

Rousseau  viendra  peindre  les  dieux  *  ; 
Quelques  favoris  de  ïhalie 
Sauront,  avec  légèreté, 
Crayonner  l'erreur,  la  folie**, 
L'histoire  de  l'humanité  : 
Des  fleurs,  un  myrte,  une  bergère. 
Seront  les  jeux  de  mes  crayons; 
Ou  ,  si  Calliope  m'éclaire 
Et  m'échauffe  de  ses  rayons, 
J'offrirai  l'image  chérie 
D'un  ministre  à  qui  la  patrie , 
Dans  ses  combats  et  ses  succès, 
Dut  l'abondance  ,  l'industrie  , 
Et  l'éclat  des  jours  de  la  paix  ; 
Et  qui,  protecteur  du  génie, 
Va,  dans  le  silence  de  Mars, 
Rendre  les  beaux  arts  à  la  vie  , 
Et  rendre  Colbert  aux  beaux  arts. 

Ut  pictura  poesis  crit.  Horat. 


*  L'ode. 

**  La  comedie. 


LE  SIÈCLE  PASTORAL. 

IDYLLE. 


Xrécieîjx  Jours  dont  fut  ornée 
La  jeunesse  de  l'univers, 
Par  quelle  triste  destinée 
N'êtes-vous  plus  que  dans  nos  vers? 

Votre  douceur  charmante  et  pure 
Cause  nos  regrets  superflus, 
Telle  qu'une  tendre  peinture 
D'un  aimable  objet  qui  n'est  plus. 

La  terre ,  aussi  riche  que  belle, 
Unissait ,  dans  ces  heureux  temps  , 
Les  fruits  d'une  automne  éternelle 
Aux  fleurs  d'un  éternel  printemps. 

Tout  l'univers  était  champêtre  , 
Tous  les  hommes  étaient  bergers  : 
Les  noms  de  sujet  et  de  maître 
Leur  étaient  encore  étrangers. 

Sous  cette  juste  indépendance, 


LE  SIÈCLE  PASTORAL.  199 

Compagne  de  l'égalité , 

Tous  dans  une  môme  abondance 

Goûtaient  même  tranquillité. 

Leurs  toits  étaient  d'épais  feuillages , 
L'ombre  des  saules  leurs  lambris , 
Les  temples  étaient  des  bocages  , 
Les  autels  des  gazons  fleuris. 

Les  dieux  descendaient  sur  la  terre, 
Que  ne  souillaient  aucuns  forfaits  , 
Dieux  moins  connus  par  le  tonnerre 
Que  par  d'équitables  bienfaits. 

Vous  n'étiez  point  dans  ces  années  , 
Vices  ,  crimes  tumultueux  ; 
Les  passions  n'étaient  point  nées, 
Les  plaisirs  étaient  vertueux. 

Sophismes  ,  erreurs  ,  imposture , 
Rien  n'avait  pris  votre  poison  ; 
Aux  lumières  de  la  nature 
Les  bergers  bornaient  leur  raison. 

Sur  leur  république  champêtre 
Régnait  l'ordre  ,  image  des  eieux. 
L'homme  était  ce  qu'il  devait  être; 
On  pensait  moins,  on  vivait  mieux. 


200  LE  SIÈCLE 

Ils  n'avaient  point  d'aréopages 

Ni  de  Capitoles  fameux  ; 

Mais  n'étaient-ils  point  les  vrais  sages, 

Puisqu'ils  étaient  les  vrais  heureux  ? 

Ils  ignoraient  les  arts  pénibles, 
Et  les  travaux  nés  du  besoin  ; 
Des  arts  enjoués  et  paisibles 
La  culture  fit  tout  leur  soin. 

La  tendre  et  touchante  harmonie 
A  leurs  jeux  doit  ses  premiers  airs  ; 
A  leur  noble  et  libre  génie 
Apollon  doit  ses  premiers  vers. 

On  ignorait  dans  leurs  retraites 
Les  noirs  chagrins  ,  les  vains  désirs , 
Les  espérances  inquiètes, 
Les  longs  remords  des  courts  plaisirs. 

L'Intérêt  au  sein  de  la  terre 
N'avait  point  ravi  les  métaux  , 
Ni  soufflé  le  feu  de  la  guerre , 
Ni  fait  des  chemins  sur  les  eaux. 

Les  pasteurs,  dans  leur  héritage 
Coulant  leurs  jours  jusqu'au  tombeau  , 
Ne  connaissaient  que  le  rivage 


PASTORAL.  201 

Qui  les  avait  .vus  au  berceau. 

Tous  dans  d'innocentes  délices, 
Unis  par  des  nœuds  pleins  d'attraits, 
Passaient  leur  jeunesse  sans  vices , 
Et  leur  vieillesse  sans  regrets. 

La  mort,  qui  pour  nous  a  des  ailes, 
Arrivait  lentement  pour  eux; 
Jamais  des  causes  criminelles 
Ne  hâtaient  ses  coups  douloureux. 

Chaque  jour  voyait  une  fête  ; 
Les  combats  étaient  des  concerts  : 
Une  amante  était  la  conquête  ; 
L'Amour  jugeait  du  prix  des  airs. 

Ce  dieu  berger,  alors  modeste, 
Ne  lançait  que  des  traits  dorés; 
Du  bandeau  qui  le  rend  funeste  , 
Ses  yeux  n'étaient  point  entourés. 

Les  Crimes,  les  pâles  Alarmes, 
Ne  marchaient  point  devant  ses  pas; 
Il  n'était  point  suivi  des  larmes 
Ni  du  dégoût,  ni  du  trépas. 

La  bergère ,  aimable  et  fidèle , 

26 


202  LE  SIÈCLE 

Ne  se  piquait  point  de  savoir  ; 
Elle  ne  savait  qu'être  belle , 
Et  suivre  la  loi  du  devoir. 

La  Fougère  était  sa  toilette  , 
Son  miroir  le  cristal  des  eaux, 
La  jonquille  et  la  violette 
Etaient  ses  atours  les  plus  beaux. 

On  la  voyait  dans  sa  parure 
Aussi  simple  que  ses  brebis  ; 
De  leur  toison  commode  et  pure 
Elle  se  filait  des  habits. 

Elle  occupait  son  plus  bel  âge 
Du  soin  d'un  troupeau  plein  d'appas  , 
Et  sur  la  foi  d'un  chien  volage 
Elle  ne  l'abandonnait  pas. 

O  règne  heureux  de  la  nature  , 

Quel  dieu  nous  rendra  tes  beaux  jours? 

Justice  ,  Egalité  ,  Droiture  , 

Que  n'avez-vous  régné  toujours? 

Sort  des  bergers,  douceurs  aimables, 
Vous  n'êtes  plus  ce  sort  si  doux  ; 
Un  peuple  vil  de  misérables 
Vit  pasteur  sans  jouir  de  vous. 


PASTORAL.  2o3 

Ne  peins-je  point  une  chimère , 
Ce  charmant  siècle  a-t-il  été  ? 
D'un  auteur  témoin  oculaire 
En  sait-on  la  réalité  ? 

J'ouvre  les  fastes  sur  cet  âge, 
Par-tout  je  trouve  des  regrets  ; 
Tous  ceux  qui  m'en  offrent  l'image 
Se  plaignent  d'être  nés  après. 

J'y  lis  que  la  terre  fut  teinte 
Du  sang  de  son  premier  berger; 
Depuis  ce  jour,  de  maux  atteinte, 
Elle  s'arma  pour  le  venger. 

Ce  n'est  donc  qu'une  belle  fable  : 
N'envions  rien  à  nos  aïeux  ; 
En  tout  temps  l'homme  fut  coupable, 
En  tout  temps  il  fut  malheureux. 

On  ne  trouvera  peut-être  pas  déplacés  ici  les  vers 
suivants  de  J.  J.  Rousseau.  Le  philosophe  de  Genève 
fut  tellement  ému  à  la  lecture  du  Siècle  Pastoral, 
qu'il  entreprit  de  donner  une  suite  à  l'idvlle  deGresset. 

Mais  qui  nous  eût  transmis  l'histoire 
De  ces  temps  de  simplicité  ? 


204  LE  SIÈCLE  PASTORAL. 

Etait-ce  au  temple  de  Mémoire 
Qu  ils  gravaient  leur  félicité  ? 

La  vanité  de  l'art  d'écrire 
L'eût  bienlôt  fait  évanouir  ; 
Et  sans  songer  à  la  décrire 
Ils  se  contentaient  d'en  jouir. 

Des  traditions  étrangères 

En  parlent  sans  obscurité  ; 

Mais  dans  ces  sources  mensongères 

Ne  cherchons  point  la  vérité. 

Cherchons-la  dans  le  cœur  des  hommes , 
Dans  ces  regrets  trop  superflus, 
Qui  disent  dans  ce  que  nous  sommes 
Tout  ce  que  nous  ne  sommes  plus. 

Qu'un  savant  des  fastes  des  âges 
Fasse  la  règle  de  sa  foi  ; 
Je  sens  de  plus  sûrs  témoignages 
De  la  mienne  au-dedans  de  moi. 

Ah  !  qu'avec  moi  le  ciel  rassemble , 
Appaisant  enfin  son  courroux, 
Un  autre  cœur  qui  me  ressemble  ! 
L'âge  d'or  renaîtra  pour  nous. 


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ODE 

SUR  L'AMOUR  DE  LA.  PATRIE. 


D 


ans  cet  asile  solitaire 
Suis-moi,  viens  charmer  ma  langueur, 
Muse,  unique  dépositaire 
Des  ennuis  secrets  de  mon  cœur  ! 
Aux  ris,  aux  jeux  quand  tout  conspire, 
Pardonne  si  je  prends  ta  lyre 
Four  n'exprimer  que  des  regrets  : 
Plus  sensible  que  Philomèle , 
Je  viens  soupirer  avec  elle 
Dans  le  silence  des  forêts. 

En  vain  sur  cette  aimable  rive 
La  jeune  Flore  est  de  retour; 
En  vain  Cérès,  long-temps  captive, 
Ouvre  son  sein  au  dieu  du  jour  : 
Dans  ma  lente  mélancolie, 
Ce  Tempe,  cette  autre  Idalie 
N'a  pour  moi  rien  de  gracieux; 
L'amour  d'une  chère  patrie 
Rappelle  mon  ame  attendrie 
Sur  des  bords  plus  beaux  à  mes  yeux. 


206  ODE 

Loin  du  séjour  que  je  regrette, 
J'ai  déjà  vu  quatre  printemps; 
Une  inquiétude  secrète 
En  a  marqué  tous  les  instants  : 
De  cette  demeure  chérie 
Une  importune  rêverie 
Me  retrace  réloignement. 
Faut-il  qu'un  souvenir  que  j'aime, 
Loin  d'adoucir  ma  peine  extrême, 
En  aigrisse  le  sentiment  ! 

Mais  que  dis-je?  forçant  l'obstacle 
Qui  me  sépare  de  ces  lieux , 
Mon  esprit  se  donne  un  spectacle 
Dont  ne  peuvent  jouir  mes  yeux. 
Pourquoi  m'en  ferais-je  une  peine? 
La  douce  erreur  qui  me  ramène 
Vers  les  objets  de  mes  soupirs 
Est  le  seul  plaisir  qui  me  reste 
Dans  la  privation  funeste 
D'un  bien  qui  manque  à  mes  désirs. 

Soit  instinct,  soit  reconnaissance, 
L'homme,  par  un  penchant  secret, 
Chérit  le  lieu  de  sa  naissance, 
Et  ne  le  quitte  qu'à  regret: 
Les  cavernes  hyperborées, 


SUR  L'AMOUR  DE  LA  PATRIE.  ^o; 

Les  plus  odieuses  contrées, 
Savent  plaire  à  leurs  habitants; 
Sur  nos  délicieux  rivages 
Transplantez  ces  peuples  sauvages, 
Vous  les  y  verrez  moins  contents. 

Sans  ce  penchant  qui  nous  domine 
Par  un  invisible  ressort, 
Le  laboureur  en  sa  chaumine 
Vivrait-il  content  de  son  sort? 
Hélas  !  au  foyer  de  ses  pères  , 
Triste  héritier  de  leurs  misères, 
Que  pourrait-il  trouver  d'attraits, 
Si  la  naissance  et  l'habitude 
Ne  lui  rendaient  sa  solitude 
Plus  charmante  que  les  palais? 

Souvent  la  fortune ,  un  caprice , 
Ou  l'amour  de  la  nouveauté, 
Entraîne  au  loin  notre  avarice 
Ou  notre  curiosité  ; 

Mais  sous  quelque  beau  ciel  qu'on  erre? 
Il  est  toujours  une  autre  terre 
D'où  le  ciel  nous  paraît  plus  beau  : 
Loin  que  sa  tendresse  varie, 
Cette  estime  de  la  patrie 
Suit  l'homme  au-delà  du  tombeau. 


2oS  ODE 

Oui,  clans  sa  course  déplorée, 
S'il  succombe  au  dernier  sommeil 
Sans  revoir  la  douce  contrée 
Où  brilla  son  premier  soleil, 
Là  son  dernier  soupir  s'adresse; 
Là  son  expirante  tendresse 
Veut  que  ses  os  soient  ramenés  : 
D'une  région  étrangère 
La  terre  serait  moins  légère 
A  ses  mânes  abandonnés. 

Ainsi,  par  le  jaloux  Auguste 
Banni  de  ton  climat  natal, 
Ovide,  quand  la  Parque  injuste 
T'allait  frapper  du  trait  fatal, 
Craignant  que  ton  ombre  exilée, 
Aux  ombres  des  Scythes  mêlée , 
N'errât  sur  des  bords  inhumains, 
Tu  priais  que  ta  cendre  libre, 
Rapportée  aux  rives  du  Tibre , 
Fût  jointe  aux  cendres  des  Romains  *. 

Heureux  qui,  des  mers  Atlantiques 
Au  toit  paternel  revenu, 
Consacre  à  ses  dieux  domestiques 
Un  repos  enfin  obtenu! 
Plus  heureux  le  mortel  sensible 

*Trist.  Lib.  5.  Elég,  3, 


SUR  L'AMOUR  DE  LA  PATRIE.  209 

Qui  reste,  citoyen  paisible, 
Où  la  nature  l'a  placé  , 
Jusqu'à  ce  que  sa  dernière  heure 
Ouvre  la  dernière  demeure 
Où  ses  aïeux  l'ont  devancé  ! 

Ceux  qu'un  destin  fixe  et  tranquille 
Retient  sous  leur  propre  lambris 
Possèdent  ce  bonheur  facile, 
Sans  en  bien  connaître  le  prix; 
Peut-être  même  fatiguée 
D'être  aux  mêmes  lieux  reléguée, 
Leur  ame  ignore  ces  douceurs; 
Il  ne  faudrait  qu'un  an  d'absence 
Pour  leur  apprendre  la  puissance 
Que  la  patrie  a  sur  les  cœurs. 

Pour  fixer  le  volage  Ulysse, 
Jouet  de  Neptune  irrité, 
En  vain  Calypso  plus  propice 
Lui  promet  l'immortaliié  : 
Peu  touché  d'une  île  charmante, 
A  Pluton  ,  malgré  son  amante, 
De  ses  jours  il  soumet  le  fil, 
Aimant  mieux,  dans  sa  cour  déserte  , 
Descendre  au  tombeau  de  Laërte, 
Qu'être  immortel  dans  un  exiL 
27 


2io  ODE. 

A  ces  traits,  qui  peut  méconnaître 
L'amour  généreux  et  puissant 
Dont  le  séjour  qui  nous  voit  naître 
S'attache  notre  cœur  naissant? 
Ce  noble  amour  dans  la  disgrâce 
Nous  arme  d'une  utile  audace 
Contre  le  sort  et  le  danger  : 
A  ta  fuite  il  prêta  ses  ailes, 
Toi  qui*,  par  des  routes  nouvelles, 
Volas  loin  d'un  ciel  étranger  ! 

Cet  amour,  source  de  merveilles, 
Ame  des  vertus  et  des  arts, 
Soutient  l'Homère  dans  les  veilles, 
Et  l'Achille  dans  les  hasards  ; 
Il  a  produit  ces  faits  sublimes, 
Ces  sacrifices  magnanimes 
Qu'à  peine  les  âges  ont  crus; 
D'un  Curtius  l'effort  rapide, 
L'ardeur  d'un  Décie  intrépide, 
Et  le  dévoûment  d'un  Codrus. 

Quelle  étrange  bizarrerie 
Traîna  ces  stoïques  errants 
Qui,  méconnaissant  la  patrie, 
Firent  gloire  d'en  vivre  absents  ? 
Du  nom  de  citoyens  du  monde 
*  Dédale. 


SUR  L'AMOUR  DE  LA  PATRIE.  211 

Eu  vain  leur  secte  vagabonde 
Crut  se  faire  un  titre  immortel  : 
L'erreur  adora  ces  faux  sages; 
La  raison,  juste  en  ses  hommages, 
N'encensa  jamais  leur  autel. 

Que  tout  le  Lycée  en  réclame, 
Je  ne  connais  point  pour  vertu 
Un  goût  par  qui  je  vois  de  l'ame 
Le  plus  cher  instinct  combattu  : 
S'il  faut  t'immoler  la  nature, 
Je  t'abhorre,  sagesse  dure  ; 
A  mes  yeux  tu  n'es  qu'une  erreur: 
Insensé  le  mortel  sauvage 
Qui,  pour  avoir  le  nom  de  sage, 
Ose  cesser  d'avoir  un  cœur? 

Bords  de  la  Somme,  aimables  plaines 
Dont  m'éloigne  un  destin  jaloux, 
Que  ne  puis-je  briser  les  chaînes 
Qui  me  retiennent  loin  de  vous! 
Que  ne  puis-je,  exempt  de  contrainte, 
Echapper  de  ce  labyrinthe 
Par  un  industrieux  essor, 
Et  jouir  enfin  sans  alarmes 
D'un  séjour  où  régnent  les  charmes 
Et  les  vertus  de  l'âge  d'or  ! 


ODE  A  UNE  DAME 

SUR 

LA    MORT    DE  SA    FILLE,    RELIGIEUSE    A  ARRAS. 


(J  ne  douleur  obstinée 

Change  en  nuits  vos  plus  beaux  jours  ; 

Près  d'un  tombeau  prosternée, 

Voulez- vous  pleurer  toujours? 

Le  chagrin  qui  vous  dévore 

Chaque  jour  avant  l'aurore 

Réveille  vos  soins  amers  ; 

La  nuit  vient  et  trouve  encore 

Vos  yeux  aux  larmes  ouverts. 

Trop  justement  attendrie, 
Vous  avez  dû  pour  un  temps 
Plaindre  une  fille  chérie 
Moissonnée  en  son  printemps  : 
Dans  ses  premières  alarmes, 
La  plainte  même  a  des  charmes 
Dont  un  cœur  tendre  est  jaloux  ; 
Loin  de  condamner  vos  larmes, 
J'en  répandais  avec  vous. 


ODE  A  UNE  DAME  SUR  LA  MORT.    ai3 

Mais  c'est  être  trop  constante 
Dans  de  mortels  déplaisirs  ; 
La  nature  se  contente 
D'un  mois  entier  de  soupirs. 
Hélas  !  un  chagrin  si  tendre 
Sera-t-il  su  de  la  cendre , 
Ombre  encor  cher  à  nos  cœurs  ? 
Non,  tu  ne  peux  nous  entendre, 
Ni  répondre  à  nos  clameurs. 

La  plainte  la  plus  amère 
N'attendrit  pas  le  destin  ; 
Malgré  les  cris  d'une  mère, 
La  Mort  retient  son  butin  : 
Avide  de  funérailles, 
Ce  monstre  né  sans  entrailles 
Sans  cesse  armé  de  flambeaux , 
Erre  autour  de  nos  murailles  , 
Et  nous  creuse  des  tombeaux. 

La  Mort,  dans  sa  vaste  course, 
Voit  des  parents  éplorés 
Gémir  (  trop  faible  ressource  !  ) 
Sur  des  enfans  expirés  : 
Sourde  à  leur  plainte  importune. 
Elle  unit  leur  infortune 


214  ODE  A  UNE  DAME 

A  l'objet  de  leurs  regrets 
Dans  une  tombe  commune 
Et  sous  les  mêmes  cyprès. 

Des  enfers  pâle  ministre, 
L'affreux  Ennui,  fier  vautour, 
Les  poursuit'd'un  vol  sinistre, 
Et  les  dévore  à  leur  tour. 
De  leur  tragique  tristesse 
N'imitez  point  la  faiblesse  : 
Victimes  de  vos  langueurs, 
Bientôt  à  notre  tendresse 
Vous  coûteriez  d'autres  pleurs. 

Soupirez-vous  par  coutume, 
Comme  ces  sombres  esprits 
Qui  traînent  dans  l'amertume 
La  chaîne  de  leurs  ennuis  ? 
C'est  à  tort  que  le  Portique 
Avec  le  Parnasse  antique 
Tient  qu'il  est  doux  de  gémir  : 
Un  deuil  lent  et  léthargique 
Ne  fut  jamais  un  plaisir. 

Dans  l'horreur  d'un  bois  sauvage 
La  tourterelle  gémit  : 
Mais  se  faisant  au  veuvage, 


SUR  L  V  MORT  DE  SA  FILLE.  2i5 

Son  cœur  enfin  s'affermit. 
Semblable  à  la  tourterelle, 
En  vain  la  douleur  fidèle 
Veut  conserver  son  dégoût  ; 
Le  temps  triomphe  enfin  d'elle  9 
Comme  il  triomphe  de  tout. 

D'Iphigénic  immolée 
Je  vois  le  bûcher  fumant, 
Clytemnestre  désolée 
Veut  la  suivre  au  monument  ; 
Mais  cette  noire  manie 
Par  d'autres  soins  fut  bannie, 
Le  temps  essuya  ses  pleurs  : 
Tels  de  noire  Iphigénie 
Nous  oublîrons  les  malheurs. 

Sur  son  aile  fugitive 
Si  le  temps  doit  emporter 
Cette  tristesse  plaintive 
Que  vous  semblez  respecter, 
Sans  attendre  en  servitude 
Que  de  votre  inquiétude 
Il  chasse  le  noir  poison, 
Combattez-en  l'habitude, 
Et  vainquez-vous  par  raison. 


aiG  ODE  A  UNE  DAME 

Une  Grecque  magnanime, 
Dans  un  semblable  malheur, 
D'un  chagrin  pusillanime 
Sut  sauver  son  noble  cœur  : 
A  la  Parque  en  vain  rebelle , 
Pourquoi  m'afïïîger,  dit-elle  : 
•Ty  songeai  dès  son  berceau  ; 
J'élevais  une  mortelle 
Soumise  au  fatal  ciseau. 

Mais  non  ,  stoïques  exemples , 
Vous  êtes  d'un  vain  discours  ; 
Ce  n'est  que  dans  tes  saints  temples, 
Grand  Dieu  ,  qu'est  notre  recours  ! 
Pour  guérir  ce  coup  funeste 
11  faut  une  main  céleste  ; 
N'espérez  rien  des  mortels  : 
Un  consolateur  vous  reste  , 
Il  vous  attend  aux  autels. 

Portez  donc  au  sanctuaire  , 
Soumise  aux  divins  arrêts , 
Portez  le  cœur  d'une  mère 
Chrétienne  dans  ses  regrets  : 
Adorez- y  dans  vos  peines 
Les  volontés  souveraines 
Du  dispensateur  des  jours; 


SUR  LA  MORT  DE  SA  FILLE.  317 

Il  rompt  nos  plus  tendres  chaînes 
Pour  fixer  seul  nos  amours. 

Avant  d'ôler  à  la  vie 
Celle  dont  j'écris  le  sort , 
Le  ciel  vous  l'avait  ravie 
Par  une  première  mort  : 
D'un  monde  que  l'erreur  vante 
Une  retraite  fervente 
Lui  fermait  tous  les  chemins  ; 
Pour  Dieu  seul  encor  vivante  , 
Elle  était  morte  aux  humains. 

La  victime ,  Dieu  propice  , 
A  l'autel  *  allait  marcher  ; 
Déjà  pour  le  sacrifice 
L'amour  saint  dresse  un  bûcher  : 
L'encens,  les  fleurs,  tout  s'apprête  ; 

Bientôt  ta  jeune  conquête 

Mais  quels  cris!  qu'en tends-jc  ?  Hélas  ï 
J'allais  chanter  une  fête  , 
Il  faut  pleurer  un  trépas. 

Ainsi  périt  une  rose 
Que  frappe  un  souffle  mortel  ; 
On  la  cueille  à  peine  éclose 
Pour  en  parer  un  autei 

38        *  Elle  était  sur  le   point  de  faire  profession,  Elli> 
prononça  ses  vœux  avant  que  d'expirer. 


2i8      ODE  A  TJjSE  DAME  SUR  LA  MORT. 

Depuis  l'aube  matinale 
La  douce  odeur  qu'elle  exhale 
Parfume  un  temple  enchanté  ; 
Le  jour  fuit,  la  nuit  fatale 
Ensevelit  sa  beauté. 


Ciel,  nous  plaignons  sa  jeunesse 
Dont  tes  lois  tranchent  le  cours  ; 
Mais  aux  yeux  de  ta  sagesse 
Elle  avait  assez  de  jours. 
Ce  n'est  point  par  la  durée 
Que  doit  être  mesurée 
La  course  de  tes  élus  ; 
La  mort  n'est  prématurée 
Que  pour  qui  meurt  sans  vertus,. 

Vous  donc,  l'objet  de  mes  rimes, 
Ne  pleurez  point  son  bonheur; 
Var  ces  solides  maximes 
Raffermissez  votre  cœur. 
Que  l'arbitre  des  années  , 
Dieu,  qui  voit  nos  destinées 
Éclore  et  s'évanouir , 
Joigne  à  vos  ans  les  journées 
Dont  elle  aurait  dû  jouir! 


lX\Yl\T^l^%\A^VVVVV\'VVV\AXVVtV»A^/VVVV'VVVVVlA/VVVVVia^VVVV\/VV\tVVVVV*V 


ODE  A  VIRGILE 


SUR 


LA   POESIE   CHAMPETRE. 


Ouspends  tes  flots,  heureuse  Loire , 

Dans  ces  vallons  délicieux  ; 

Quels  bords  t'offriront  plus  de  gloire  9 

Et  des  coteaux  plus  gracieux? 

Pactole,  Méandre,  Pénée , 

Jamais  votre  onde  fortunée 

Ne  coula  sous  de  plus  beaux  cicux. 

Ingénieuses  rêveries , 
Songes  riants ,  sages  loisirs , 
Venez  sous  ces  ombres  chéries  ; 
Vous  suffirez  à  mes  désirs. 
Plaisirs  brillants,  troublez  les  villes; 
Plaisirs  champêtres  et  tranquilles  , 
Seuls  vous  êtes  les  vrais  plaisirs. 

Mais  pourquoi  ce  triste  silence  ? 
Ces  lieux  charmans  sont-ils  déserts  ? 


û20  ODE 

Quelle  fatale  violence 
En  éloigne  les  doux  concerts  ? 
Sur  ces  gazons  et  sous  ces  hêtres, 
D'une  troupe  d'amans  champêtres 
Que  n'entends-je  les  libres  airs  ! 

Quel  son  me  frappe?  Une  voix  tendre 
Sort  de  ces  bocages  secrets  : 
On  soupire....  Pour  mieux  entendre, 
Entrons  sous  ces  ombrages  frais. 
J'y  vois  une  nymphe  affligée  ; 
Sa  beauté  languit  négligée , 
Et  sa  couronne  est  un  cyprès.. 

Seuls  confidents  de  sa  retraite  , 
les  Amours  consolent  ses  maux  ; 
L'un  lui  présente  la  houlette  , 
L'autre  assemble  des  chalumeaux. 
Faibles  secours  !  Rien  ne  la  touche  : 
Des  pleurs  coulent;  sa  belle  bouche 
M'en  apprend  la  cause  en  ces  mots  : 

D'Euterpe  tu  reçois  les  larmes  ; 
Je  vais  quitter  ces  beaux  vergers  : 
Aux  champs  français  perdant  mes  charmes, 
Je  fuis  sur  des  bords  étrangers. 
Tu  n'entends  point  dans  ces  prairies 


A  VIRGILE.  221 

Les  chants  vantés  des  bergeries  ; 
C'est  qu'il  n'est  plus  de  vrais  bergers. 

Dès  qu'une  frivole  harmonie  , 
Asservissant  mes  libres  sons  , 
Eut  de  la  moderne  *  Ausonie 
Banni  mes  premières-TThansons  ; 
De  ces  plaines  dégénérées , 
France,  je  vins  dans  tes  contrées  : 
J'espérais  mieux  de  tes  leçons. 

Alcidor**  sut  calmer  ma  peine 
Par  ses  airs  naïfs  et  touchants  ; 
Galantes  nymphes  de  Touraine  , 
Il  charmait  vos  aimables  champs  : 
Mourant,  il  laissa  sa  musette 
Au  jeune  amant  de  Timarète***, 
Dont  l'Orne  admira  les  doux  chants. 

Mais  quand  le  paisible  Elysée 
Posséda  Racan  et  Segrais , 
Lorsque  leur  flûte  fut  brisée , 
L'idylle  perdit  ses  attraits  : 

*  On  reproche  les  concetti  et  les  pensées  trop  recherchées  aux  bei> 
gers  italiens  de  Guarini,  de  Bonarelli ,  du  cavalier  Marin ,  etc. 

**  Acteur  des  bergeries  de  M.  le  marquis  de  Racan,  né  en  Tou- 
raine. 

*•?  Bergère  des  idylles  de  M.  de  Segrais,,  né  à  Caen. 


222  ODE 

A  peine  la  muse  fleurie 

D'un  nouveau  berger  de  Neustrie* 

En  sauva  t-elle  quelques  traits. 

Bientôt  Flore  vit  disparaître 
Cette  heureuse  naïveté 
Qui  de  mon  empire  champêtre 
Faisait  la  première  beauté  : 
N'entendant  plus  aucun  Tityre, 
îî'ayant  rien  d'aimable  à  redire , 
L'écho  se  tut  épouvanté. 

La  bergère ,  outrant  sa  parure  , 
N'eut  plus  que  de  faux  agréments  ; 
Le  berger ,  quittant  la  nature  , 
N'eut  plus  que  de  faux  sentiments  : 
Et  ce  qu'on  appelle  l'églogue 
Ne  fut  plus  qu'un  froid  dialogue 
D'acteurs  dérobés  aux  romans. 

Leur  voix  contrainte  ou  doucereuse 
Mit  les  dryades  aux  abois , 
Leur  guitare  trop  langoureuse 
Endormit  les  oiseaux  des  bois  ; 
Les  Amours  en  prirent  la  fuite  , 
Et  vinrent  pleurer  à  ma  suite 
La  perte  des  premiers  hautbois. 

*  M.  de  Fontenelle. 


A  VIRGILE.  »25 

Tendres  muses  de  cet  empire  , 
Oh.'  si,  sortant  de  chez  les  morts, 
Virgile ,  pour  qui  je  soupire  , 
Ranimait  sa  voix  sur  vos  bords  , 
S'il  quittait  sa  langue  étrangère , 
Parlant  la  vôtre  pour  vous  plaire, 
Vous  trouveriez  mes  vrais  accords. 

A  ces  mots  la  déesse  agile 
Fuit  à  travers  des  bois  naissants.... 
Viens  donc,  parais,  heureux  Virgile) 
De  vingt  siècles  reçois  l'encens  ! 
Chez  les  nymphes  de  ce  rivage , 
Berger  français ,  gagne  un  suffrage 
Qui  manque  encore  à  tes  accents. 

Dans  quelque  l'angue  qu'elle  chante 
Ta  muse  aura  ton  air  charmant, 
Telle  qu'une  beauté  touchante 
Qui  plaît  sous  tout  habillement  : 
Tout  lui  sied  bien ,  rien  ne  l'efface  ; 
Pour  elle  une  nouvelle  grâce 
Naît  d'un  nouvel  ajustement. 

Viens  sur  les  Tyrsis  de  Mantoue 
Réformer  ceux  de  ce  séjour  ; 
Rends-nous  ce  goût  qu'JËuterpe  avoue  : 


224  0DE 

Guidé  par  toi,  l'enfant  Amour 
Ne  viendra  plus  dans  nos  montagnes 
Parler  aux  nymphes  des  campagnes 
Comme  il  parle  aux  nymphes  de  cour» 

Affranchis  l'églogue  captive  , 
Tire-la  des  chaînes  de  l'art  ; 
Qu'elle  soit  tendre,  mais  naïve  , 
Belle  sans  soin ,  vive  sans  fard  ; 
Que  dans  des  routes  naturelles 
Elle  cueille  des  fleurs  nouvelles , 
Sans  les  chercher  trop  à  l'écart. 

En  industrieuse  bergère  , 
Qu'elle  dépeigne  les  forêts, 
Mais  sur  une  toile  légère  , 
Sans  des  coloris  indiscrets  : 
Et  que  jamais  le  trop  d'étude 
N'y  contraigne  aucune  attitude  , 
Ni  ne  charge  trop  les  portraits. 

La  nature  sur  chaque  image 
Doit  guider  les  traits  du  pinceau  ; 
Tout  doit  y  peindre  un  paysage  , 
Des  jeux,  des  fêtes  sous  l'ormeau: 
L'œil  est  choqué,  s'il  voit  reluire 
Les  palais,  l'or  et  le  porphyre  , 
Où  l'on  ne  doit  voir  qu'un  hameau. 


A  VIRGILE.  225 

Il  veut  des  grottes ,  des  fontaines  , 
Des  pampres,  des  sillons  dorés, 
Des  prés  fleuris,  de  vertes  plaines  , 
Des  bois,  des  lointains  azurés  : 
Sur  ce  mélange  de  spectacles 
Ses  regards  volent  sans  obstacles, 
Agréablement  égarés. 

Là,  dans  leur  course  fugitive, 
Des  ruisseaux  lui  semblent  plus  beaux 
Que  ces  ondes  que  l'art  captive 
Dans  un  dédale  de  canaux , 
Et  qu'avec  faste  et  violence 
Une  sirène  au  ciel  élance, 
Et  fait  retomber  en  berceaux. 

Sur  cette  scène  toute  inculte  , 
Mais,  par  là,  plus  charmante  aux  yeux  , 
On  aime  à  voir,  loin  du  tumulte. 
Un  peuple  de  bergers  heureux  ; 
Le  cœur,  sur  l'aile  de  l'idylle, 
Porté  loin  du  bruit  de  la  ville , 
Yient  être  berger  avec  eux. 

Là,  les  passions  en  silence 
Laissent  parler  la  vérité  ; 
A  la  suite  de  l'innocence, 

3r>* 


226  ODE  A  VIRGILE. 

Là  voltige  la  liberté  : 
Là,  rapproché  de  la  nature  , 
Il  voit  briller  la  vertu  pure 
Sous  l'habit  de  la  volupté. 

Oui,  la  vertu  vit  solitaire 
Chez  les  bergers,  ses  favoris  ; 
Fuyant  le  faste  et  l'air  austère , 
Elle  y  badine  avec  les  ris. 
Farouche  vertu  du  Portique  , 
De  ton  mérite  sophistique 
Pourrions-nous  être  encore  épris? 

Aux  vrais  biens,  par  un  doux  mensonge 
L'églogue  rend  ainsi  les  cœurs  : 
La  raison  sait  que  c'est  un  songe , 
Mais  elle  en  saisit  les  douceurs  ; 
Elle  a  besoin  de  ces  fantômes. 
Presque  tous  les  plaisirs  des  hommes 
Ne  sont  que  de  douces  erreurs. 


WlVVVltlVUtJWlVlVM/l'Vl  »/vWWWWV»'WVWW%/VWWl'WVl/WVWVVWW  vw\ 

ÉPITRE 

A  M.  LE  COMTE  DE  ROCIIEMORE. 


JLjlève  et  successeur  d'Horace, 
De  Desprëaux  et  d'Hamilton  , 
Vous  qui  nous  ramenez  leur  ton  , 
Et  leur  coloris ,  et  leur  grâce  , 
Sans  effort,  sans  prétention  , 
Sans  intrigue  et  sans  dédicace; 
O  vous  dont  l'aigle  et  les  zéphyrs 
Guident,  au  gré  de  vos  désirs, 
La  route  toujours  neuve  et  sûre , 
Peintre  brillant  de  la  nature , 
De  la  sagesse  et  des  plaisirs  ; 
Quand  vous  dérobez  à  notre  âge 
Des  tableaux  que  la  vérité 
Et  le  génie  et  la  gaîté 
Ont  marqués,  par  la  main  du  sage  , 
Du  sceau  de  l'immortalité  > 
Dites-moi ,  divin  solitaire  , 
Dites,  par  quelle  cruauté 
Rappelez-vous  à  la  lumière 


228  ÉPITBE 

Un  phosphore,  une  ombre  légère  , 
Qu'ont  tracé  mes  faibles  crayons  , 
Et  dont  la  lueur  passagère 
S'efface  au  feu  de  vos  rayons  ? 
Sur  les  songes  de  ma  jeunesse 
Laissez  les  voiles  de  l'oubli  ; 
Que  mon  désert  soit  embelli 
Par  votre  main  enchanteresse. 
Voilà  le  seul  lien  de  fleurs 
Par  qui  je  veux  tenir  encore 
A  cet  art  qu'on  profane  ailleurs  , 
Et  que  la  raison  même  adore 
Quand  il  brille  de  vos  couleurs. 
Prenez  cette  lyre  éclatante 
Qui,  par  ses  sons  majestueux  , 
Maîtrise  mon  urne,  m'enchante, 
M'élève  à  la  hauteur  des  cieux  ; 
Ou  que  ce  facile  génie , 
Qui  de  la  céleste  harmonie 
Sait  descendre  aux  délassements 
D'une  douce  philosophie , 
M'offre  encor  ses  amusements  , 
Ces  écrits  sans  cajolerie  , 
Sans  satire,  sans  basse  envie, 
Ces  écrits  nobles  et  riants  , 
Sans  pesante  bouffonnerie , 


A  M.  LE  COMTE  DE  ROCIIEMORE.       aaj) 

Où  la  gaîté  ,  jointe  an  bon  sens  , 

Crayonne  l'humaine  folie 

Sous  les  traits  heureux  et  brillants 

De  la  bonne  plaisanterie  , 

Dont  tout  le  monde  a  la  manie, 

Et  qu'atteignent  si  peu  de  gens. 

Mais,  par  malheur  pour  qui  vous  aime, 

Ne  confiant  rien  qu'à  regret , 

Toujours  mécontent  de  vous-même  , 

Vous  voulez  être  trop  parfait , 

Et,  dans  votre  trop  beau  système  , 

Un  ouvrage  n'est  jamais  fait. 

Contre  mes  vœux  et  mes  instances 

Tous  vos  prétextes  sont  usés  ; 

Soyez  moins  parfait,  et  lisez; 

J'aime  jusqu'à  vos  négligences  , 

Pourquoi  vous  ravir  si  souvent 

A  l'amitié  qui  vous  rappelle , 

Et  lui  cacher  si  constamment 

Des  trésors  qui  sont  faits  pour  elle  ? 

Sauvage  enfant  de  Philomèle  , 

Vous  êtes  cet  oiseau  charmant 

Qui,  sous  la  verdure  nouvelle  , 

Content  du  ciel  pour  confident 

De  la  tendresse  de  son  chant , 

Semble  fuir  la  race  mortelle, 

Et  s'envole  dès  qu'on  l'entend. 


tVVVVVVVVWVWWVWVWVWWWVWVrW   WVVVVVtVVVVVVVVVVVVl/VVVV'VVVt'Vl/V 

EPITRE 

A  M.  DE  MONREGARD  , 

Envoyée  avec  un  pâté  de  quatre  canards,  dans  le 
temps  de  la  grippe.     1776. 


D 


''une  province  où  la  franchise 
Et  la  loyauté  du  vieux  temps 
Sont  encor  des  bons  habitants 
Ee  cri  de  guerre  et  la  devise , 
Quatre  hermites,  en  robe  grise  , 
Gens  tout  neufs,  bien  de  leur  pays  3 
Dont  l'air  grave,  le  sang  rassis 
N'annonçaient  guère  l'entreprise , 
Bravant  les  périls  infinis , 
Les  glaces ,  la  neige  et  la  bise 
Dont  les  chemins  sont  investis  , 
Ce  matin  même  sont  partis  , 
Quoique  le  thermomètre  en  dise , 
Et  qui  mieux  est  pour  eux ,  ou  pis  , 
A  la  triste  époque  précise 
Où  la  Grippe,  dont  nuls  abris 
Ne  peuvent  sauver  la  surprise 


ÉPITRE  A  II.  DE  HONEEGARD.  a3l 

Menant  la  fièvre,  les  soucis, 
Les  faux  docteurs  3  les  faux  récits  , 
L'affreuse  grippe,  en  pleine  crise, 
Enveloppe,  agite,  maîtrise 
Jeunes  et  vieux,  grands  et  petits  , 
L'élégante  sous  ses  lambris  , 
Sous  le  chaume  la  pauvre  Lise  , 
Les  hauts  penseurs,  les  sous-esprits  , 
Le  talon  rouge,  le  commis, 
Et  la  duchesse  et  la  sœur  grise. 
Pour  être  capable  ou  tenté 
De  leur  périlleuse  aventure  , 
Il  faut  être  eux,  en  vérité  , 
Ou  l'ours  le  mieux  empaqueté 
Dans  son  capot  et  sa  fourrure. 
Enfin ,  tant  bien  que  mal  munis  , 
Sous  les  nuages  rembrunis 
D"un  ciel  glacé  que  tout  redoute  , 
Les  quatre  pèlerins  unis  , 
Clos  et  couverts,  ne  voyant  goutte, 
Ont  pris  le  chemin  de  Paris  , 
Où  s'ils  arrivent  sans  déroute  , 
Pomar,  Voujault,  Grave  et  Chablis, 
Des  rayons  de  leur  mère-goutle 
Voudront  bien  réchauffer  sans  doute 
Les  pauvres  frères  engourdis. 


a5a  E  PITRE 

Il  est  pourtant  quelques  avis 
Qu'ils  pourront  bien  faire  la  route 
A  leur  honneur,  frais  et  fleuris, 
Grâce  au  tissu  de  leurs  habits  ; 
Un  autre  eût  dit,  grâce  à  la  voûte 
Sous  laquelle  ils  sont  établis; 
Lt  des  savans  lourds,  peu  polis, 
Diraient  crûment,  grâce  à  la  croule. 

Un  bon  campagnard  du  canton, 
Sachant  leur  destination, 
Et  séduit  par  l'heureuse  image 
Du  terme  de  leur  mission , 
De  grand  cœur  partirait,  dit-on  , 
Pour  revoir  ce  brillant  rivage; 
Non  que  dans  ses  déserts  chéris 
11  éprouve  l'impatience 
D'aller  retrouver  à  Paris 
Le  bruit,  le  faste,  l'importance, 
Les  grands  plaisirs,  les  grands  ennuis, 
Les  courts  succès  prônés  d'avance, 
Les  nouveautés  de  tous  pays, 
Les  chefs-d'œuvre  sans  conséquence, 
Et  ces  tourbillons  infinis 
D'intrigues  ,  d'airs  et  d'élégance, 
Où  l'amitié,  sans  consistance, 
N'est  plus  qu'une  gaze,  un  vernis, 


A  M.  DE  MONREGARD.  27)3 

Le  voile  de  l'indifférence, 
Des  faussetés  et  du  mépris; 
Où  ce  bon  honneur  de  jadis 
N'est  plus  qu'une  faible  nuance. 
L'air  du  bonheur,  un  coloris 
Qui  couvre  à  peine  l'indigence 
De  nos  cœurs  vides  et  flétris; 
Et  l'esprit ,  ou  son  apparence, 
Ses  tours  de  force,  ses  propos, 
Une  lassante  contredanse 
De  sauts  périlleux  et  de  mots. 
Sans  doute  on  est  bien  imbécile 
Et  rouillé  bien  profondément 
D'avoir  si  peu  d'empressement 
Pour  les  fêtes,  le  goût,  le  style 
De  ce  peuple  doré,  charmant, 
Loin  de  qui,  vraisemblablement, 
Tout  est  triste,  gauche,  stérile, 
Et  d'un  gothique  accoutrement; 
Tous  ces  provinciaux  ignares, 
Qui  s'avisent  d'être  contents, 
Sont  bien  à  plaindre,  bien  bizarres, 
Dans  leur  bonheur  de  bonnes  gens. 
Pour  faire  aussi  l'aveu  sincère 
De  son  mauvais  goût,  si  contraire 
A  tant  d'incroyables  talents 
3o  " 


a54  ÉPITM 

Qui  font  bruire,  en  ces  momens, 

Dans  tout  le  globe  littéraire 

Leurs  bombes,  leurs  petits  volcans; 

S'il  eût  été  loin  de  nos  champs, 

A  travers  les  glaces  de  l'Ourse , 

llevoir  la  ville  du  printemps, 

Il  n'aurait  point  fait  cette  course 

Par  des  désirs  bien  violents 

D'aller  recueillir,  à  la  source, 

L'ambre  et  l'or  des  parleurs  du  temps  ; 

Ces  distributeurs  éclatants 

De  la  phrase  et  de  la  lumière, 

De  leur  siècle  docteurs  régents, 

Nouveaux  copistes  de  vieux  plans 

Où,  sous  un  ciel  à  leur  manière, 

Enfin  la  vérité  première, 

Jusqu'ici  cachée  au  bon  sens, 

Dicte  ses  lois  par  leurs  accents; 

Scène  vaste,  sombre,  profonde, 

Où,  grâce  à  leurs  rayons  puissants 

On  voit  sautiKfr,  à  la  ronde, 

Les  lampion*  resplendissants 

D'une  raison  neuve  et  féconde 

Que,  jusqu'à  leurs  jours  bienfaisants, 

Ignorait  encore  le  monde, 

Ge  pauvre  enfant  de  six  mille  ans. 


A  M.  DR  MONREGARD.  23o 

Ce  grand  spectacle  de  notre  âge, 
Ces  bruyants  hochets  du  moment, 
Tous  ces  objets  également 
De  plaisanterie  et  d'hommage, 
De  ridicule  et  d'engoûment 
Pour  la  multitude  volage 
Qui  prône  et  siflle  en  un  instant 
Les  brochures  de  tout  étage, 
Et  la  fureur  et  le  néant 
De  vouloir  être  un  personnage  , 
Toutes  ces  clartés  de  passage 
Séduiraient  médiocrement 
Un  Gaulois  sans  beaucoup  d'usage  , 
Borné  tout  naturellement 
A  la  simplesse  du  vieil  âge , 
Et  qui  n'aurait  point  l'avantage 
De  saisir  assez  lestement 
Le  sententieux  persifïïage 
Du  sophistique  enivrement, 
Ni  de  sentir  bien  vivement 
Cet  éternel  enfantillage 
Du  ton  qui  veut  être  plaisant, 
Tous  ces  grands  rires  d'un  moment 
De  tant  de  gens  gais  tristement , 
Et  ce  délicieux  ramage , 
Ce  jargon  d'un  ennui  charmant: 


236  EPITRE 

Il  n'aurait  quitté  sa' retraite 

Que  pour  un  asile  enchanté 

Dont  il  connaît ,  dont  il  regrette 

L'agrément ,  la  tranquillité  , 

tes  jours  sans  inégalité  , 

L'esprit  au  ton  de  la  nature  , 

L'amitié  franche  ,  la  droiture  , 

Et  cette  si  bonne  gaîté , 

La  compagne  fidèle  et  sûre 

Du  bonheur  et  de  la  santé. 

Plein  de  cette  image  si  chère  , 

S'il  avait  pu  tout  uniment 

Quitter  son  manoir  solitaire 

Sans  braver  fort  imprudemment 

Un  oracle  de  l'atmosphère  , 

Au  lieu  d'être ,  dans  cet  instant , 

A  tracer  sur  un  froid  pupitre 

Cette  longue  petite  épître 

Qu'il  vous  griffonne  en  grelottant, 

Déjà  bien  loin  ,  et  bien  content , 

Presque  aux  deux  tiers  de  sa  journée 

Il  aurait  vu  9  courant  les  champs  , 

Huit  ou  neuf  postillons  jurants 

Contre  la  course  et  la  gelée , 

Tous  à  peu  près  aussi  riants, 

Tous  avec  mêmes  agréments , 


A  M.  DE  MONREGARD.  afy 

Air  transi ,  voix  rauque  ,  altérée , 
Œil  larmoyant ,  face  empourprée  , 
Rhume  dont  on  ne  connaît  pas 
La  naissance  ni  la  durée  , 
Pelisse  de  toile  cirée 
Sous  une  gaze  de  frimas , 
Ceinture  de  neige  entourée  , 
Bonnet  de  peau  d'ours  presque  ras , 
D'où  l'on  voit  descendre  assez  bas 
En  ligne  droite  et  bien  tirée 
Des  cheveux  lustrés  de  verglas  , 
Tels  qu'on  voit  dans  les  vieux  Allas 
La  chevelure  de  Borée. 
Quoi  qu'il  en  soit,  pour  dire  enfin 
Avec  une  entière  franchise 
Son  aventure  et  son  chagrin  , 
Aujourd'hui  même  9  sans  remise  , 
Il  devait  se  mettre  en  chemin  , 
Si  le  redoublement  soudain 
De  ce  vent  d'est ,  Joint  à  la  bise , 
Ne  l'eût  détaché ,  ce  matin , 
De  sa  dangereuse  entreprise  ; 
Tremblant  au  présage  fatal 
De  ce  ciel  menaçant  et  sombre , 
Il  a  cru ,  sous  ce  noir  signal  , 
De  Réaumur  entendre  l'ombre 


a38  ÉPITRE 

Du  sein  d'un  tube  glacial 

Présidant ,  d'un  ton  sépulcral , 

De  nouveaux  désastres  sans  nombre 

A  qui ,  courant  tant  bien  que  mal , 

De  son  réduit  quitterait  l'ombre  : 

D'ailleurs  même  ,  sans  Réaumur , 

Un  autre  oracle  non  moins  sûr 

A  dû  guider  sa  prévoyance  ; 

Cette  grippe  a  déjà  sur  lui 

Trop  bien  exercé  la  puissance 

Du  régime  et  de  son  ennui , 

Pour  s'en  procurer  aujourd'hui 

Une  seconde  expérience. 

Peut-être  bien  traitera-t-on 

Cette  prudence  de  chimère , 

Ce  voyage  d'imaginaire , 

Et  le  voyageur  de  poltron  ; 

Mais  soit  que  l'on  s'en  moque  ou  non, 

Il  pense ,  d'après  la  coutume 

Des  bonnes  gens  sans  aucun  art , 

Qu'il  vaut  mieux  courir  le  hasard 

D'un  ridicule  que  d'un  rhume. 

Je  suis  confus  ,  épouvanté 
De  cette  longue  rêverie  ; 
Auriez-vous  cru  voir,  à  côté 
De  quelques  mots  pour  un  pâté , 


A  M.  DE  MONRFXARD.  2^9 

Cette  incroyable  compagnie 

Si  disparate  pour  le  nom 

Et  pour  la  physionomie , 

L'élégante  et  le  postillon  , 

Les  esprits ,  la  grippe ,  le  ton 

De  l'antique  philosophie  , 

Et  la  morale  et  le  pompon  , 

Les  entrepreneurs  du  génie  f 

Les  livrets  à  prétention  , 

Et  la  raisonneuse  manie 

Dont  l'âpre  et  sèche  fantaisie 

Est  la  grippe  de  la  raison 

Et  des  esprits  à  l'agonie  ? 

Grâce  au  ciel,  elle  va  tombant 

Ainsi  que  l'autre  épidémie. 

L'erreur  n'est  qu'une  maladie 

Dont  le  cours  est  plus  ou  moins  lent , 

Mais  qu'enfin  le  temps  expédie  : 

La  seule  antique  vérité  , 

Toujours  jeune  aux  yeux  des  vrais  sages  > 

Toujours  forte  au  sein  des  ravages 

Et  des  jours  de  calamité 

Qui  souvent  des  terrestres  plages 

Altèrent  la  salubrité , 

S'avance  avec  égalité 

A  travers  les  vents,  les  nuages, 


2/Jp  EPITRE 

Et  l'errante  mortalité  ; 
Son  trône,  porté  sur  les  âgesa 
Voit  disparaître ,  à  sa  clarté  , 
L'intempérie  et  les  orages 
Dont  chaque  siècle  est  agité  ; 
Sa  sublime  simplicité , 
Surmontant  le  ton  exalté 
Des  pancartes  et  des  adages 
D'un  empirisme  répété, 
Use  tour-à-tour  les  ouvrages , 
Les  tréteaux  et  les  personnages , 
Et  leur  pauvre  célébrité  ; 
Elle  efface ,  avec  majesté  , 
Les  maux  de  leurs  divers  passages  ; 
Et  les  roses  de  la  santé 
Refleurissent  sur  nos  rivages  ; 
Nul  faux  système  brillante, 
Nulle  éphémère  obscurité 
N'arrive  à  la  sphère  éternelle 
Des  rayons  de  la  vérité  ; 
Nul  souffle  de  la  nouveauté 
N'atteint  la  fleur  toujours  nouvelle 
De  sa  fraîcheur ,  de  sa  beauté , 
Et  de  sa  jeunesse  immortelle. 

Il  faut  avoir  assurément 
Vïïg  bien  belle  confiance 


A  M.  DE  MONREGARD.  341 

Dans  toute  l'heureuse  indulgence 
Dont  la  raison  use  aisément , 
Sans  prendre  la  triste  balance 
Où  la  moderne  suffisance 
Pèse  jusqu'à  l'amusement; 
Il  faut  toute  mon  assurance 
Dans  cette  amitié  qui  m'entend 
Pour  vous  envoyer  bonnement 
Ces  riens  tracés  à  l'aventure  , 
Et  qui  sans  dessein  ,  je  vous  jure  , 
Commencés  je  ne  sais  comment , 
Se  sont  chargés,  chemin  faisant, 
De  crayons  de  toute  figure. 
Ils  finiraient  je  ne  sais  quand, 
Et  me  rendraient  la  fantaisie 
De  cette  libre  poésie 
Qui  fut  un  de  mes  premiers  goûts , 
Si  je  n'écoutais  que  l'envie , 
Le  charme  d'écrire  pour  vous  : 
Mais  comme  il  se  pourrait  bien  faire 
Que  cette  lettre ,  allant  son  train  , 
M'amuserait  seul  à  la  fin 
Sans  trop  mériter  de  vous  plaire  , 
Non  plus  qu'aux  Grâces,  que  d'ici 
Je  crois  voir ,  pour  me  lire  aussi , 
Quitter  une  harpe  légère 
5i 


242  ÉPITRE 

Plus  brillante  que  tout  ceci  ; 
Rendu  bientôt  à  mon  silence  , 
Je  fuirai  toute  ressemblance 
Avec  l'ivresse  et  les  longueurs 
De  ces  messieurs  les  amateurs 
Dont  la  musique  est  la  manie , 
Infatigables  auditeurs 
De  leur  personnelle  harmonie: 
Flûte ,  guitare  ,  ou  violon  , 
Hautbois  ,  ou  cor  ,  violoncelle  , 
N'importe  sur  quoi  leur  beau  zèle 
Exerce  sa  prétention  , 
Leur  réveil ,  chaque  matinée  , 
Autour  d'eux  fait  tout  retentir  ; 
Charmant,  jouant  faux  à  l'année  , 
Mais  d'amitié,  pour  leur  plaisir, 
Fort  souvent  une  heure  est  sonnée  , 
Ils  ne  songent  point  à  finir. 
Oh!  que  cette  ardente  furie 
De  répétitions  sans  fin 
Serait  promptement  rafraîchie  , 
S'ils  sentaient  le  mal  du  voisin 
Que  leur  tendre  goût  supplicie  , 
Et  qui,  chaque  jour  plus  chagrin  , 
Plus  écrasé  de  symphonie  , 
Jure  d'aller  le  lendemain 


A  M.  DE  MONIIEGARD.  -iÇ> 

Consulter,  pour  prendre  à  partie 

Son  mélodieux  assassin  , 

Et  s'instruire  (preuve  servie) 

Par  un  délibéré  certain  , 

Si  cette  peste  du  matin 

(La  lyrique  épizootie) 

N'est  pas  un  moyeu  souverain 

Pour  casser  un  bail  même  à  vie  , 

Et  si  la  coutume  contient, 

Sous  le  titre  des  servitudes , 

Jusqu'à  quel  point  la  loi  soutient 

L'amateur  faisant  ses  études  ! 

C'est  peu  que  le  talent  bénin , 

La  tant  douce  monotonie 

De  ces  messieurs,  dont  tout  est  plein  , 

Occupe,  amuse,  gratifie, 

Charme  leur  plus  proche  voisin , 

Heureux  de  la  première  main  , 

Sous  le  feu  même  du  génie  ; 

Leur  épidémique  harmonie , 

De  proche  en  proche  s'abaissant 

Sur  le  quartier,  sur  le  passant, 

Vous  fait  bâiller  la  compagnie , 

Et  du  symphoniste  argentin 

Doublant  le  rôle  et  la  couronne  , 

Unit,  dans  son  brillant  destin, 


244  ÉPITRE 

Au  don  d'ennuyer  en  personne 
L'art  d'ennuyer  dans  le  lointain. 
Je  ne  sais  trop  si  je  m'explique: 
Au  reste,  si  ces  traits  galants 
Présentent  mal  de  la  musique 
les  matineux  frères  servants  , 
Il  ne  faut  que  changer  l'adresse  ; 
Vous  aurez ,  presque  aux  mêmes  traits , 
Des  amateurs  de  pire  espèce , 
Ces  longs  liseurs  de  verselets 
D'une  pesante  gentillesse  , 
Ces  porteurs  d'odes ,  de  couplets  , 
De  madrigaux  et  de  bouquets 
D'une  fadeur  enchanteresse  , 
Tous  gens  couronnés  de  leur  main  , 
D'autant  plus  mortels  au  prochain  , 
Que,  si  leur  beau  feu  vous  approche  , 
Sans  dire  gare ,  armés  soudain  , 
Ils  tirent  la  mort  de  leur  poche. 
Non  contents  d'amuser  Paris , 
Leur  gloire  va  gagnant  pays 
Par  la  renommée  ou  le  coche  ; 
Les  confidences,  les  honneurs 
De  leurs  personnelles  lectures 
Étendant  bientôt  leurs  faveurs 
Par  la  presse,  par  les  voitures , 


A  M.  DE  MONREGARD.  2/j5 

Sur  nos  lointains  sèment  les  fleurs 

Avec  l'opium  des  brochures  ; 

Et  leurs  guirlandes  et  leurs  fruits  > 

Portant  leur  parfum  spécifique 

Par-delà  nos  climats  séduits  , 

Vont  faire  bâiller  l'Amérique. 

Je  crains  leur  rôle,  et  je  m'enfuis. 


A/M  VVVV»WVVVVVVVVVVt/V»^VVVV»/VVVVVVVVVV\VVVVVVVVVVVV  WMiWWiWM/'W 


REQUÊTE  AU  ROI. 

(  Gresset  demande ,  pour  un  ami ,  la  survivance  d'une 
lieutenance  de  Roi.  ) 


D 


ans  un  ennuyeux  verbiage 

Articulant  tout,  et  nommant 
Parme,  Prague,  Dettingue,  et  le  canon  flamand , 
On  ne  fait  point  ici  l'ordinaire  étalage 
Des  services,  des  maux,  des  blessures,  de  l'âge 

Du  très-ruiné  suppliant  ; 
Ses  titres  les  plus  sûrs  sont  dans  la  bienfaisance 
De  ce  génie  heureux,  ce  ministre  estimé, 

Né  pour  faire  aimer  la  puissance 
Du  monarque  vainqueur  dont  il  veut  être  aimé. 
Quel  bienfait  briguons-nous  ?  quel  est  notre  espérance  ? 

Est-ce  quelqu'un  de  ces  objets 

De  fortune  ou  de  confiance 

Où  se  portent  tous  les  projets 

Des  vieux  gendarmes  de  la  France , 
Et  dont  tant  de  majors  d'éternelle  présence 

Composent  leurs  pesants  placets 

Et  les  ennuis  de  l'audience  ? 


REQUÊTE  AU  ROI.  2^7 

Non,  ce  n'est  point  en  vérité 

Un  emploi  de  celte  excellence 

Qui  par  nous  est  sollicité  ; 
C'est  un  poste  (on  l'avoue  en  toute  humilité) 

A  qui  personne  ici  ne  pense  ; 
Un  vieux  donjon,  un  roc,  un  antre  inhabité  , 

Sans  demandeurs,  sans  concurrence , 

Sans  arsenal ,  sans  conséquence  , 

Sans  canons,  et  sans  vanité  ; 

C'est  la  supériorité 

D'une  maigre  communauté 

D'invalides  presque  en  enfance  , 

Qui  montent  la  garde,  je  pense , 

Reaucoup  moins  pour  la  sûreté 
D'une  place  où  la  paix,  le  sommeil,  le  silence, 
Résident  à  couvert  de  toute  hostilité  , 
Que  pour  épouvanter  par  les  sons  lamentables 
D'un  tambour  enroué  de  toute  éternité 
Les  chats-huants  voisins  de  ces  lieux  incroyables  , 

Ou  pour  bannir  des  vieux  ormeaux  , 
Abri  de  leur  gazette  et  de  leur  triste  vie, 

Les  corneilles  et  les  corbeaux 
Qui  pourraient  quelque  jour  manger  la  compagnie, 
Et  se  méprendre  à  l'air,  à  la  mine  flétrie 

De  ces  cadavres  de  héros  ; 
Enfin  ,  pour  en  parler  avec  plus  d'évidence , 


a48  REQUÊTE 

Et  non  moins  de  prolixité  , 

C'est  la  très-mince  lieutenance 
D'un  fort  d'assez  peu  d'importance  , 

Qui  ne  sera  jamais  bloqué, 
Mais  dont  le  grenadier  qui  s'offre  à  sa  défense 
Rendrait  bon  compte  un  jour  si ,  contre  l'apparence, 

Il  pouvait  se  voir  attaqué 

Sur  cette  chétive  éminence. 
Encor  voulons-nous  moins  que  cette  jouissance 

Par  ce  mémoire  présenté  ; 
Ce  n'est  pour  le  moment  qu'un  titre  sans  séance , 

Un  bien  qui  n'aura  d'existence, 

D'actuelle  réalité  , 

Que  dans  notre  reconnaissance  , 
Jusqu'à  l'instant  qu'il  plaise  au  maître  souverain 
De  rappeler  à  lui  l'ame  du  châtelain 

Dont  nous  briguons  la  survivance. 

Mais  comme  ce  vieux  paladin  , 

Quoique  goutteux ,  octogénaire  , 
S'aime  beaucoup  dans  ce  bas  hémisphère , 

Et  n'aima  jamais  son  prochain  , 

Que  sait-on ,  hélas  !  le  vieux  rêtre , 
Très-choyé ,  très-soigneux  des  restes  de  son  être , 

Éternel  dans  ses  bastions , 
Empaqueté ,  fourré ,  le  nez  sur  ses  tiso&s , 

Entre  son  major  et  son  prêtre, 


AU  ROI.  ît4<) 

Ses  histoires  de  garnisons  , 
Et  ses  pipes  et  ses  marrons  » 
Hélas  !  enterrera  peut-être 
Celui  pour  qui  nous  demandons. 
Dieu  lui  fasse  tout  autre  grâce  , 
Si  dans  ce  jour  nous  obtenons 
Un  coadjutcur  de  sa  place  ! 
Et  quand  il  aura  tout  conté 
Sur  Hochstet  et  sur  Ramillies  , 
Comment  on  eût  mieux  fait ,  ce  qu'on  eût  emporté 
De  gloire ,  d'immortalité  , 
Et  de  moustaches  ennemies , 
S'il  avait  été  consulté  ; 
Quand  il  aura  bien  exalté 
Les  antiques  chevaleries  , 
Des  maréchaux  défunts  dépeint  les  effigies , 
La  perruque  et  l'austérité  > 
Bien  rabâché  ,  bien  regretté  , 
Ses  campagnes  et  ses  orgies  9 
Des  sièges  où  peut-être  il  n'a  jamais  été, 
Des  belles  dont  sans  doute  il  n'a  jamais  tâté , 
Enfin  quand  le  bon  homme  aura  bien  répété 

Les  ennuyeuses  litanies 
Du  temps  passé  9  seul  temps  par  lui  toujours  vanté; 
Après  qu'il  aura  joint  à  cette  kyrielle 
Ce  que  dans  sa  baraque  il  compte  faire  un  jour, 

3a 


25o  REQUÊTE 

Ses  projets  assez  longs  pour  la  vie  éternelle , 
Les  mémoires  qu'il  doit  présenter  à  la  cour, 
Et  qu'à  son  ordinaire  il  aura  dit  sans  cesse, 

«  Ma  courtine  ,  mon  lenaillon  , 

Mon  pont-levis,  ma  forteresse, 

Mon  aumônier  ,  ma   garnison  , 

Le  roi  mon  maître ,  mon  canon  ;  » 
Tout  cela  dit  et  fait ,  et  deux  ans  qu'on  lui  laisse  , 

Par  bienséance  ou  par  tendresse  , 
Dieu  veuille  rappeler  dans  l'éternel  dortoir 

Le  peu  d'esprit  qu'il  peut  lui  voir , 
Et,  moitié  marmotant  sa  courte  patenôtre 

Moitié  sur  sa  goutte  jurant, 

Nous  Tendormir  chrétiennement, 

Et  le  clore  hermétiquement 

Pour  son  bonheur  et  pour  le  nôtre  ! 
Si  la  rage  du  bruit  et  d'un  frivole  honneur, 
Chimère  des  vivants,  dans  les  demeures  sombres 
Tient  aussi  des  vieux  preux  les  sérieuses  ombres , 
Il  peut  être  assuré  que  son  cher  successeur , 
Plus  jaloux  qu'un  parent  d'orner  ses  funérailles , 

Lui  fera  dresser  de  grand  cœur 

Toute  la  pompe  des  batailles  ; 
Que  pour  mieux  décorer  son  convoi ,  son  tombeau  f 

On  empruntera  de  la  ville 

Ce  qui  peut  manquer  au  château , 


AU  ROI.  a5 1 

Prêtres  ,  soldats  ,  poudre  ,  bedeau  , 

Et  tout  le  funèbre  ustensile  ; 

Que  vers  son  dernier  domicile 

Toutes  les  croix  de  Saint- Louis 

Qui  végètent  dans  le  pays 

L'accompagneront  à  la  file  ; 
Que  tous  les  vieux  fusils  ce  jour-là  sortiront 

De  leur  rouille  et  de  leur  poussière , 

Et ,  s'ils  le  peuvent ,  tireront 
Pour  annoncer  au  loin  sa  marche  funéraire , 
Que  son  large  écusson  ,  sa  croix ,  son  cimeterre , 

Le  catafalque  honoreront  ; 

Et  qu'enfin  au  sein  de  la  terre 

Ses  reliques  ne  descendront 

Qu'avec  les  honneurs  de  la  guerre. 


l/\^VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVI/VVVVVVVV%X^CVVVV^ 

FRAGMENT  *  DE  LEPITRE 

INTITULÉE 

LE  CHARTREUX, 

Au  sujet  d'une  femme  qu'il  avait  connue. 


J  e  me  rappelle  avec  transport 
Les  lieux  et  l'instant  où  le  sort 
M'offrit  cette  nymphe  chérie 
Dont  un  regard  porta  la  vie 
Dans  un  cœur  qu'habitait  la  mort. 


Félicité  trop  peu  durable  ! 
Il  passa,  ce  songe  enchanteur; 
Et  je  n'aperçus  le  bonheur 
Que  pour  être  plus  misérable. 


La  paix  de  ce  morne  séjour 

*  Ce  fragment  est  tiré  du  rapport  de  Tixstitut  sui  Ici 
Manoschits  de  Ghesset,  du  28  germinal  an  |. 


LE  CHARTREUX.  u53 

Ne  peut  apaiser  ma  blessure  ; 
Pour  jamais  je  sens  que  l'Amour 
Habitera  ma  sépulture. 
En  vain  tout  offre  dans  ce  lieu 
De  la  mort  l'affreuse  livrée  ; 
D'épines,  de  croix  entourée, 
La  mort  n'écarte  point  ce  dieu  : 
Par  lui  mon  antre  funéraire 
Brille  des  plus  vives  couleurs  ; 
Et  ses  mains  répandent  des  fleurs 
Sur  les  cilices  et  la  haire. 


Déjà  le  bruit  lugubre  et  lent 
De  l'airain  aux  accents  funèbres 
Me  dérobe  à  l'enchantement, 
Et  m'appelle  dans  les  ténèbres  ; 
Déjà  dans  un  silence  affreux , 
Sous  un  long  cloître  ténébreux  , 
Que  terminent  des  lampes  sombres , 
Je  vois  errer  les  pâles  ombres 
Des  solitaires  de  ces  lieux. 


A  travers  leur  dehors  sauvage 
Ces  lentes  victimes  du  temps, 


254  LE  CHARTREUX. 

Ces  fontômes,  ces  pénitents , 
Dans  un  éternel  esclavage 
Me  semblent  libres  et  contents 
Sous  le  poids  des  fers  et  de  l'âge. 
Contents!  Hélas!  ils  n'ont  point  vu.... 
O  Dieu  !  si  de  mon  immortelle 
Un  regard  leur  était  connu  , 
Verraient-ils  un  bonheur  loin  d'elle  ? 


Mais  vous  que  nos  déserts  épais , 
Nos  tombeaux,  notre  nuit  profonde , 
N'entourent  point  de  leurs  cyprès  ; 
Vous,  heureux  habitants  du  monde, 
Qui  vivez,  qui  voyez  ses  traits  , 

Pouvez-vous  la  quitter  jamais? 
Pour  elle  votre  ame  ravie 
N'a-t-elle  pas  trop  peu  de  temps 
De  tout  l'espace  de  vos  ans  ? 
Je  voudrais  de  toute  ma  yie 
Acheter  un  de  vos  instants  ! 


Contraint  de  dévorer  mes  peines 
Parmi  le  silence  et  l'effroi 


LE  CHARTREUX.  ?.55 

De  ces  retraites  souterraines  , 

Toujours  seul,  toujours  avec  moi, 

Exclus  de  l'asile  ordinaire 

Que  la  nature  ouvre  au  malheur  , 

Je  suis  privé,  dans  ma  misère, 

De  la  consolante  douceur , 

De  pouvoir  répandre  mon  cœur 

Dans  l'urne  sensible  et  sincère 

D'un  fidèle  dépositaire 

De  mon  éternelle  douleur. 

Rien  n'offre  en  ce  monde  sauvage 

Ni  soulagement  ni  pitié  ; 

Et ,  pour  en  achever  l'image  , 

On  n'y  connaît  point  l'amitié. 

Si  quelquefois  moins  égarée 

La  raison  me  luit  un  instant , 

Et  me  dit  qu'un  travail  constant 

Trompera  l'immense  durée 

Du  temps  qui  fuit  si  lentement 

Pour  une  ame  désespérée  ; 

Plus  forte  que  tous  mes  projets , 

Bientôt  une  image  adorée 

Se  fait  voir  dans  tous  les  objets. 

De  mes  crayons,  de  mon  ciseau 

Elle  est  le  guide  et  le  modèle  ; 


a56  LE  CHARTREUX. 

Sur  le  tour  un  essai  nouveau 
Chaque  jour  lui  promet  mon  zèle. 


Si  je  cultive  ,  dès  l'aurore  , 

Ces  jasmins ,  ces  myrtes  ,  ces  fleurs  , 

C'est  pour  offrir  l'encens  de  Flore 

Et  les  plus  brillantes  couleurs 

A  l'immortelle  que  j'adore. 

Quand  cette  vigne  dont  mes  mains 

Guident  la  sève  vagabonde 

Répond  au  soin  qui  la  féconde 

Et  se  couronne  de  raisins  : 

Croissez ,  leur  dis-je  avec  tendresse  , 

Fruits  heureux  ,  embellissez-vous  ; 

Que  sur  vous  l'automne  s'empresse 

Et  vous  livre  au  sort  le  plus  doux! 

Défendus  par  ma  vigilance 

De  mille  insectes  renaissants, 

Garantis  de  la  violence 

Et  du  sagittaire  et  des  vents , 

Dans  votre  fraîcheur  la  plus  pure , 

Au  sein  des  hivers  dévorants , 

Vous  irez  porter  mon  encens 

Et  l'hommage  de  la  nature 

A  la  déesse  du  printemps. 


LE  CHARTREUX.  257 


Ces  dons  de  l'amour  et  des  arts , 
Présentés  sous  le  nom  du  zèle , 
Seront  offerts  à  ses  regards. 
Dieux  !  ils  seront  touchés  par  elle  ! 
Avant  que  de  m'en  détacher , 
Que  des  pleurs ,  des  baisers  de  flamme , 
Fassent  passer  toute  mon  ame 
Dans  ces  dons  qu'elle  doit  toucher  î 


33 


»/WV»'VWt/WVWVWWV»/VWl/l'WWWVWV  WVl'VM'WVl  VWVtA/WVWW WVVVIfV 


VERS 


SUR 

LA  TRAGÉDIE  D'ALZIRE. 


Q 


'uelqties  ombres,  quelques  défauts 
Ne  déparent  point  une  belle  : 
Trois  fois  j'ai  vu  la  Voltaire  nouvelle  , 
Et  trois  fois  j'ai  trouvé  des  agréments  nouveaux. 
Aux  règles,  me  dit-on,  la  pièce  est  peu  fidèle. 
Si  mon  esprit  contre  elle  a  des  objections , 

Mon  cœur  a  des  larmes  pour  elle  : 
Les  pleurs  décident  mieux  que  les  réflexions. 
Le  goût ,  par-tout  divers ,  marche  sans  règle  sûre  ; 
Le  sentiment  ne  va  point  au  hasard  : 
On  s'attendrit  sans  imposture  ; 
Le  suffrage  de  la  nature 
L'emporte  sur  celui  de  l'art. 
Oui ,  préférant  à  la  règle  sévère 
L'enchantement  d'un  délire  divin  , 
En  dépit  du  Zoïle  et  du  censeur  austère , 
Je  compterai  toujours  sur  un  plaisir  certain , 
Quand  on  réunira  les  muses  de  Voltaire 
Et  les  grâces  de  la  Gaussin. 


LE  MECHANT, 

COMÉDIE  , 

Représentée,  en  i?47>  Var  *es  Comédiens  ordinaire* 

du  Roi. 


PERSONNAGES. 

CLÉON  ,  méchant. 
GÉRONTE ,  frère  de  Florise. 
FLORISE ,  mère  de  Chloé. 
CHLOÉ. 

ARISTE,  ami  de  Géronte. 
VALÈRE ,  amant  de  Chloé. 
LISETTE,  suivante. 
FRONTIN ,  valet  de  Cléon. 
Un  laquais. 


La  seine  est  à  (a  campagne ,  dans  un  château  de 

Géronte. 


/.,-  M.;-/..„,l.  J.-t.-V 


Allez  Monsieur 

Vous  êtes  aomAsi|uoyvous  n'ète s plus  à  craindre 


T.  M  M 


LE  MECHANT, 

COMÉDIE. 

l/VI/WWWWl/WW  »/VVVVVVVVVVVVVVVVVVVl'VVV»/VVVl/VVVVVVVVVVVVVVVVV\^VVVV 

ACTE    PREMIER. 


SCENE   I. 
LISETTE,  FRONTIN. 

FRONTIN. 

J.  e  voilà  de  bonne  heure,  et  toujours  plus  jolie. 

LISETTE* 

Je  n'en  suis  pas  plus  gaie. 

FRONTIN. 

Eh  !  pourquoi ,  je  te  prie  ? 

LISETTE. 

Oh  !  pour  bien  des  raisons. 

FRONTIN. 

Es-tu  folle?  Comment! 
On  prépare  une  noce,  une  fête.... 

LISETTE. 

Oui  vraiment, 


îlîa  LE  MECHANT. 

Crois  cela  ;  mais  pour  moi  j'en  suis  bien  convaincue, 
Nos  affaires  vont  mal ,  et  la  noce  est  rompue. 

FRONT  IN. 

Pourquoi  donc  ? 

LISETTE. 

Oh  !  pourquoi  ?  dans  toute  la  maison 
Il  règne  un  air  d'aigreur  et  de  division 
Qui  ne  le  dit  que  trop.  Au  lieu  de  cette  aisance 
Qu'établissait  ici  l'entière  confiance , 
On  se  boude ,  on  s'évite ,  on  bâille ,  on  parle  bas  ; 
Et  je  crains  que  demain  on  ne  se  parle  pas. 
Va ,  la  noce  est  bien  loin  ,  et  j'en  sais  trop  la  cause  : 
Ton  maître  sourdement... 

FRONTIN. 

Lui  !  bien  loin  qu'il  s'oppose 
Au  choix  qui  doit  unir  Valère  avec  Chloé , 
Je  puis  te  protester  qu'il  l'a  fort  appuyé  » 
Et  qu'au  bon  homme  d'oncle  il  répète  sans  cesse 
Que  c'est  le  seul  parti  qui  convienne  à  sa  nièce. 

LISETTE. 

S'il  s'en  mêle,  tant  pis;  car,  s'il  fait  quelque  bien, 
C'est  que ,  pour  faire  mal ,  il  lui  sert  de  moyen. 
Je  sais  ce  que  je  sais  ;  et  je  ne  puis  comprendre 
Que  ,  connaissant  Cléon  ,  tu  veuilles  le  défendre. 
Droit ,  franc  comme  tu  l'es ,  comment  estimes-tu 
Un  fourbe ,  un  homme  faux ,  déshonoré  ,  perdu , 
Qui  nuit  à  tout  le  monde ,   et  croit  tout  légitime  ? 


ACTE  I ,  SCÈNE  I.  afl  J 

FRONT  IN. 

Oh  !  quand  on  est  fripon  ,  je  rabats  de  l'estime. 

Mais  autant  qu'on  peut  voir,  et  que  je  m'y  connais, 

Mon  maître  est  honnête  homme,  à  quelque  chose  près. 

La  première  vertu  qu'en  lui  je  considère  , 

C'est  qu'il  est  libéral;  excellent  caractère  ! 

Un  maître,  avec  cela,  n'a  jamais  de  défaut; 

Et  de  sa  probité  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut. 

Il  me  donne  beaucoup,  outre  de  fort  bons  gages. 

LISETTE. 

Il  faut,  puisqu'il  te  fait  de  si  grands  avantages, 
Que  de  ton  savoir  faire  il  ait  souvent  besoin. 
Mais  tiens ,  parle-moi  vrai ,  nous  sommes  sans  témoin  : 
Cette  chanson  qui  fit  une  si  belle  histoire.... 

FRONTIN. 

Je  ne  me  pique  pas  d'avoir  de  la  mémoire. 

Les  rapports  font  toujours  plus  de  mal  que  de  bien  ; 

Et  de  tout  le  passé  je  ne  sais  jamais  rien. 

LISETTE. 

Cette  méthode  est  bonne,  et  j'en  veux  faire  usage. 
Adieu,  monsieur  Frontin. 

FRONTIN. 

Quel  est  donc  ce  langage  ? 
Mais  Lisette ,  un  moment. 

LISETTE. 

Je  n'ai  que  faire  ici. 


264  l'E  MÉCHANT. 

FRONTIN. 

As-tu  donc  oublié,  pour  me  traiter  ainsi , 

Que  je  t'aime  toujours,  et  que  tu  dois  m'en  croire  ? 

LISETTE. 

Je  ne  me  pique  pas  d'avoir  de  la  mémoire. 

FRONTIN. 

Mais  que  veux-tu  ? 

LISETTE. 

Je  veux  que,  sans  autre  façon  , 
Si  tu  veux  m'épouser,  tu  laisses  là  Cléon. 

FRONTiN. 

Oh  !  le  quitter  ainsi  c'est  de  l'ingratitude  ; 
Et  puis,  d'ailleurs,  je  suis  animal  d'habitude. 
Où  trouverai-je  mieux  ? 

LISETTE. 

Ce  n'est  pas  l'embarras. 
Si ,  malgré  ce  qu'on  voit  et  ce  qu'on  ne  voit  pas , 
La  noce  en  question  parvenait  à  se  faire  , 
Je  pourrais,  par  Chloé,  te  placer  chez  Valère. 
Mais  à  propos  de  lui,  j'apprends  avec  douleur 
Qu'il  connaît  fort  ton  maître,  et  c'est  un  grand  malheur. 
Valère,  à  ce  qu'on  dit,  est  aimable ,  sincère, 
Plein  d'honneur,  annonçant  le  meilleur  caractère  : 
Mais,  séduit  par  l'esprit  et  la  fatuité  , 
Croyant  qu'on  réussit  par  la  méchanceté , 
Il  a  choisi,  dit-on,  Cléon  pour  son  modèle  ; 


ACTE  I,  SCÈNE  I.  *G5 

Il  est  son  complaisant,  son  copiste  fidèle.... 

FRONTIN. 

Mais  tu  fais  des  malheurs  et  des  monstres  de  tout. 
Mon  maître  a  de  l'esprit ,  des  lumières ,  du  goût , 
L'air  et  le  ton  du  monde  ;  et  le  bien  qu'il  peut  faire 
Est  au-dessus  du  mal  que  tu  crains  pour  Valère. 

LISETTE. 

Si  pourtant  il  ressemble  à  ce  qu'on  dit  de  lui , 
Il  changera  de  guide.  Il  arrive  aujourd'hui  : 
Tu  verras;  les  méchans  nous  apprennent  à  l'être  : 
Par  d'autres,  ou  par  moi,  je  lui  peindrai  ton  maître. 
Au  reste ,  arrange-toi ,  fais  tes  réflexions  : 
Je  t'ai  dit  ma  pensée  et  mes  conditions  : 
J'attends  une  réponse  et  positive  et  prompte. 
Quelqu'un  vient,  laisse-moi. .  Je  crois  que  c'est  Géronte. 
Comment  !  il  parle  seul  ! 

SCÈNE  IL 
GÉRONTE,   LISETTE. 

géronte,  sans  voir  Lisette. 

Ma  foi,  je  tiendrai  bon- 
Quand  on  est  bien  instruit,  bien  sûr  d'avoir  raison , 
Il  ne  faut  pas  céder.  Elle  suit  son  caprice  : 
Mais  moi,  je  veux  la  paix»  le  bien  et  la  justice  : 

Valère  aura  Chloé. 
54 


ïiGG  LE  MÉCHANT. 

LISETTE. 

Quoi!  sérieusement  t> 

GÉRONTE. 

Comment  !  tu  m'écoutais  ? 

LISETTE. 

Tout  naturellement. 
Mais  n'est-ce  point  un  rêve,  une  plaisanterie  ? 
Comment,  monsieur  I  j'aurais,  une  fois  en  ma  vie, 
Le  plaisir  de  vous  voir,  en  dépit  des  jaloux  , 
De  votre  sentiment,  et  d'un  avis  à  vous  ? 

GERONTE. 

Qui  m'en  empêcherait  ?  Je  tiendrai  ma  promesse  ; 

Sans  l'avis  de  ma  sœur,  je  marîrai  ma  nièce. 

C'est  sa  fille,  il  est  vrai;  mais  les  biens  sont  à  moi  : 

Je  suis  le  maître  enfin.  Je  te  jure  ma  foi 

Que  la  donation  que  je  suis  prêt  à  faire 

N'aura  lieu  pour  Chloé  qu'en  épousant  Valère  : 

Voilà  mon  dernier  mot. 

LISETTE. 

Voilà  parler,  cela  ! 

GÉUONTE. 

Il  n'est  point  de  parti  meilleur  que  celui-là. 

LISETTE. 

Assurément 

GÉRONTE. 

C'était  pour  traiter  cette  affaire , 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  a(i7 

Qu'Ariste  vint  ici  la  semaine  dernière. 

La  mère  de  Valère,  entre  tous  ses  amis  , 

Ne  pouvait  mieux  choisir  pour  proposer  son  fils. 

Ariste  est  honnête  homme,  intelligent  et  sage: 

L'amitié  qui  nous  lie  est,  ma  foi,  de  notre  âge. 

Il  est  parti  muni  de  mon  consentement, 

Et  l'affaire  sera  finie  incessamment  ; 

Je  n'écouterai  plus  aucun  avis  contraire. 

Pour  la  conclusion  l'on  n'attend  que  Valère  : 

Il  a  dû  revenir  de  Paris  ces  jours-ci  ; 

Et  ce  soir  au  plus  tard  je  les  attends  ici. 

LISETTE. 

Fort  bien. 

GERONTE. 

Toujours  plaider  m'ennuie  et  me  ruine: 
Des  terres  du  futur  cette  terre  est  voisine; 
Et ,  confondant  nos  droits,  je  finis  des  procès 
Qui,  sans  cette  union,  ne  finiraient  jamais. 

LISETTE. 

Rien  n'est  plus  convenable. 

GÉRONTE. 

Et  puis  d'ailleurs,  ma  nièce 
Ne  me  dédira  point,  je  Offois,  de  ma  promesse  , 
Ni  Yalère  non  plus.  Avant  nos  différends , 
Us  se  voyaient  beaucoup,  n'étant  encor  qu'enfants  ; 
Ils  s'aimaient;  et  souvent  cet  instinct  de  l'enfance 


268  LE  MECHANT. 

Devient  un  sentiment  quand  la  raison  commence. 
Depuis  près  de  six  ans  qu'il  demeure  à  Paris , 
Ils  ne  se  sont  pas  vus  :  mais  je  serais  surpris 
Si ,  par  ses  agréments  et  son  bon  caractère , 
Chloé  ne  retrouvait  tout  le  goût  de  Valère. 

LISETTE. 

Cela  n'est  pas  douteux. 

GERONTE. 

Encore  une  raison. 
Pour  finir  :  j'aime  fort  ma  terre ,  ma  maison  ; 
leur  embellissement  fît  toujours  mon  étude. 
On  n'est  pas  immortel  :  j'ai  quelque  inquiétude 
Sur  ce  qu'après  ma  mort  tout  ceci  deviendra  ; 
Je  voudrais  mettre  au  fait  celui  qui  me  suivra , 
lui  laisser  mes  projets.  J'ai  vu  naître  Valère  : 
J'aurai,  pour  le  former,  l'autorité  d'un  père. 

LISETTE. 

Rien  de  mieux  :  mais... 

GÉRONTE. 

Quoi ,  mais  ?  J'aime  qu'on  parle  net. 

LISETTE. 

Tout  cela  serait  beau  :  mais  cela  n'est  pas  fait. 

GÉRONTE. 

Eh  !  pourquoi  donc  ? 

LISETTE. 

Pourquoi  ?  pour  une  bagatelle 


ACTE  I,  SCÈNE  IL  2% 

Qui  fera  tout  manquer.  Madame  y  consent-elle  ? 
Si  j'ai  bien  entendu  ,  ce  n'est  pas  son  avis. 

GERONTE. 

Qu'importe  ?  ses  conseils  ne  seront  pas  suivis. 

LISETTE. 

Ah  !  vous  êlcs  bien  fort ,  mais  c'est  loin  de  Florise. 
Au  fond,  elle  vous  mène,  en  vous  semblant  soumise: 
Et ,  par  malheur  pour  vous  et  toute  la  maison  , 
Elle  n'a  pour  conseil  que  ce  monsieur  Cléon , 
Un  mauvais  cœur,  un  traître,  enfin  un  homme  horrible? 
Et  pour  qui  votre  goût  m'est  incompréhensible. 

ceronte. 
Ah  !  te  voilà  toujours  !  On  ne  sait  pas  pourquoi 
Il  te  déplaît  si  fort. 

LISETTE. 

Oh  !  je  le  sais  bien  ,  moi. 
Ma  maîtresse  autrefois  me  traitait  à  merveille , 
Et  ne  peut  me  souffrir  depuis  qu'il  la  conseille. 
Il  croit  que  de  ses  tours  je  ne  soupçonne  rien  ; 
Je  ne  suis  point  ingrate,  et  je  lui  rendrai  bien.... 
Je  vous  l'ai  déjà  dit ,  vous  n'en  voulez  rien  croire , 
C'est  l'esprit  le  plus  faux ,  et  l'ame  la  plus  noire  ; 
Et  je  ne  vois  que  trop  que  ce  qu'on  m'en  a  dit.... 

GÉRONTE. 

Toujours  la  calomnie  en  veut  aux  gens  d'esprit. 
Quoi  donc  !  parce  qu'il  sait  saisir  le  ridicule , 


27o  LE  MECHANT. 

Et  qu'il  dit  tout  le  mal  qu'un  flatteur  dissimule, 
On  le  prétend  méchant  !  C'est  qu'il  est  naturel  : 
Au  fond ,  c'est  un  bon  cœur ,  un  homme  essentiel. 

LISETTE. 

Mais  je  ne  parle  pas  seulement  de  son  style. 
S'il  n'avait  de  mauvais  que  le  fiel  qu'il  distille  , 
Ce  serait  peu  de  chose  ,   et  tous  les  médisants 
Ne  nuisent  pas  beaucoup  chez  les  honnêtes  gens. 
Je  parle  de  ce  goût  de  troubler ,  de  détruire , 
Du  talent  de  brouiller  ,  et  du  plaisir  de  nuire  : 
Semer  l'aigreur ,  la  haine  et  la  division , 
Faire  du  mal  enfin  ,  voilà  votre  Cléon  : 
Voilà  le  beau  portrait  qu'on  m'a  fait  de  son  ame 
Dans  le  dernier  voyage  où  j'ai  suivi  madame. 
Dans  votre  terre  ici  fixé  depuis  long-temps , 
Vous  ignorez  Paris  et  ce  qu'on  dit  des  gens. 
Moi,  le  voyant  là-bas  s'établir  chez  Florise, 
Ht  lui  trouvant  un  ton  suspect  à  ma  franchise , 
Je  m'informai  de  l'homme  ;  et  ce  qu'on  m'en  a  dit 
Est  le  tableau  parfait  du  plus  méchant  esprit; 
C'est  un  enchaînement  de  tours,  d'horreurs  secrètes, 
De  gens  qu'il  a  brouillés,  de  noirceurs  qu'il  a  faites  , 
Enfin ,  un  caractère  effroyable ,  odieux. 

gérokte. 
Fables  que  tout  cela ,  propos  des  envieux. 
3e  le  connais,  je  l'aime,  et  je  lui  rends  justice. 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  a7i 

Chez  moi ,  j'aime  qu'on  rie  ,  et  qu'on  me  divertisse  ; 

Il  y  réussit  mieux  que  tout  ce  que  je  voi  : 

D'ailleurs ,  il  est  toujours  de  même  avis  que  moi  ; 

Preuve  que  nos  esprits  étaient  faits  l'un  pour  l'autre, 
Et  qu'une  sympathie ,  un  goût  comme  le  nôtre , 

Sont  pour  durer  toujours.  Et  puis ,  j'aime  ma  sœur  ; 

Et  quiconque  lui  plaît  convient  à  mon  humeur  : 

Elle  n'amène  ici  que  bonne  compagnie  ; 

Et ,  grâce  à  ses  amis ,  jamais  je  ne  m'ennuie. 

Quoi  !  si  Cléon  était  un  homme  décrié , 

L'aurais-je  ici  reçu  ?  L'aurait-elle  prié  ? 

Mais  quand  il  serait  tel  qu'on  te  l'a  voulu  peindre, 

Faux,  dangereux,   méchant;   moi,  qu'en  aurais-je  à  craindre? 

Isolé  dans  mes  bois ,  loin  des  sociétés , 

Que  me  font  les  discours  et  les  méchancetés  ? 

LISETTE. 

Je  ne  jurerais  pas  qu'en  attendant  pratique 
Il  ne  divisât  tout  dans  votre  domestique. 
Madame  me  paraît  déjà  d'un  autre  avis 
Sur  l'établissement  que  vous  avez  promis, 

Et  d'une Mais  enfin  je  me  serai  méprise; 

Vous  en  êtes  content  ;  madame  en  est  éprise. 
Je  croirais  même  assez.... 

GÉRONTE. 

Quoi  ?  qu'elle  aime  Cléon  ? 

LISETTE. 

C'est  vous  qui  l'avez  dit ,  et  c'est  avec  raison 


272  LE  MÉCHANT. 

Que  je  le  pense ,  moi  ;  j'en  ai  la  preuve  sûre. 
Si  vous  me  permettez  de  parler  sans  figure , 
J'ai  déjà  vu  madame  avoir  quelques  amants; 
Elle  en  a  toujours  pris  l'humeur,  les  sentiments, 
Le  différent  esprit.  Tour -à-tour  je  l'ai  vue 
Ou  folle,  ou  de  bon  sens,  sauvage,  ou  répandue; 
Six  mois  dans  la  morale,  et  six  dans  les  romans, 
tëelon  l'amant  du  jour  et  la  couleur  du  temps; 
Ne  pensant,  ne  voulant,  n'étant  rien  d'elle-même, 
Et  n'ayant  d'ame  enfin  que  par  celui  qu'elle  aime. 
Or,  comme  je  la  vois,  de  bonne  qu'elle  était 
N'avoir  qu'un  ton  méchant,  ton  qu'elle  détestait, 
Je  conclus  que  Cléon  est  assez  bien  chez  elle. 
Autre  conclusion  tout  aussi  naturelle  : 
Elle  en  prendra  conseil;  vous  en  croirez  le  sien 
Pour  notre  mariage,  et  nous  ne  tenons  rien. 

CÉRONTE. 

Ah!  je  voudrais  le  voir!  Corbleu  !  tu  vas  connaître 
Si  je  ne  suis  qu'un  sot,  ou  si  je  suis  le  maître. 
J'en  vais  dire  deux  mots  à  ma  très-chère  sœur, 
Et  la  faire  expliquer.  J'ai  déjà  sur  le  cœur 
Qu'elle  s'est  peu  prêtée  à  bien  traiter  Ariste; 
Tu  m'y  fais  réfléchir  :  outre  un  accueil  fort  triste, 
Elle  m'avait  tout  l'air  de  se  moquer  de  lui  ; 
Et  ne  lui  répondait  qu'avec  un  ton  d'ennui. 
Oh!  par  exemple,  ici  tu  ne  peux  pas  me  dire 


ACTE  I,  SCÈNE  II.  3;3 

Que  Cléon  ait  montré  le  moindre  goût  de  nuire, 
Ni  de  choquer  Ariste,  ou  de  contrarier 
Un  projet  dont  ma  sœur  paraissait  s'ennuyer, 
Car  il  ne  disait  mot. 

LISETTE. 

Non ,  mais  à  la  sourdine, 
Quand  Ariste  parlait,  Cléon  faisait  la  mine  ; 
Il  animait  madame  en  l'approuvant  tout  bas  : 
Son  air,  des  demi-mots  que  vous  n'entendiez  pas, 
Certain  ricanement,  un  silence  perfide; 
Voilà  comme  il  parlait,  et  tout  cela  décide. 
Vraiment  il  n'ira  pas  se  montrer  tel  qu'il  est 
Vous  présent  :  il  entend  trop  bien  son  intérêt; 
Il  se  sert  de  Florise ,  et  sait  se  satisfaire 
Du  mal  qu'il  ne  fait  point,  par  le  mal  qu'il  fait  faire. 
Enfin ,  à  me  prêcher  vous  perdez  votre  temps  : 
Je  ne  l'aimerai  pas,  j'abhore  les  méchants  : 
Leur  esprit  me  déplaît  comme  leur  caractère. 
Et  les  bons  cœurs  ont  seuls  le  talent  de  me  plaire. 
Vous,  monsieur,  par  exemple,  à  parler  sans  façon, 
Je  vous  aime;  pourquoi?  c'est  que  vous  êtes  bon. 

céronte. 
Moi  !  je  ne  suis  pas  bon.  Et  c'est  une  sottise 
Que  pour  un  compliment... 

LISETTE. 

Oui,  bonté  c'est  bêtise, 
35 


2?4  M  MÉCHANT. 

Selon  ce  beau  docteur  :  mais  vous  en  reviendrez. 
En  attendant,  en  vain  vous  vous  en  défendrez, 
Vous  n'êtes  pas  méchant,  et  vous  ne  pouvez  l'être. 
Quelquefois,  je  le  sais,  vous  voulez  le  paraître; 
Vous  êtes,  comme  un  autre,  emporté,  violent, 
Et  vous  vous  fâchez  même  assez  honnêtement  : 
Mais  au  fond  la  bonté  fait  votre  caractère , 
Vous  aimez  qu'on  vous  aime,  et  je  vous  en  révère, 

GERONTE. 

Ma  sœur  vient  :  tu  vas  voir  si  j'ai  tant  de  douceur, 
Et  si  je  suis  si  bon. 

LISETTE. 

Voyons. 

SCÈNE  III. 

FLORISE,  GÉRONTE,  LISETTE. 

géronte  ,  d'un  ton  brusque. 

Bon  jour,  ma  sœur. 

FLORISE. 

Ah  dieux!  parlez  plus  bas,  mon  frère,  je  vous  prie. 

GÉRONTE. 

Eh!  pourquoi,  s'il  vous  plaît  ? 

FLORISE. 

Je  suis  anéantie  : 
Je  n'ai  pas  fermé  l'œil;  et  vous  criez  si  fort.,. 


ACTE  I,  SCÈNE  III.  2;5 

géronte,  if  as  à  Lisette. 
Lisette ,  elle  est  malade. 

LISETTE. 

Et  vous,  vous  êtes  mort. 
Voilà  donc  ce  courage  ? 

FLORISE. 

Allez  savoir,  Lisette, 
Si  Ton  peut  voir  Cléon....  Faut-il  que  je  répète? 

SCÈNE  IV. 

FLORISE,  GÉRONTE. 

FLORTSE. 

Je  ne  sais  ce  que  j'ai ,  tout  m'excède  aujourd'hui  : 
Aussi  c'est  vous...  hier... 

GERONTE. 

Quoi  donc? 

FLORISE. 

Oui,  tout  l'ennui 
Que  vous  m'avez  causé  sur  ce  beau  mariage 
Dont  je  ne  vois  pas  bien  l'important  avantage  , 
Tous  vos  propos  sans  fin  m'ont  occupé  l'esprit, 
Au  point  que  j'ai  passé  la  plus  mauvaise  nuit. 

GÉRONTE. 

Mais,  ma  sœur,  ce  parti.... 


3;6  LE  MÉCHANT. 

FL0R1SE. 

Finissons  là,  de  grâce: 
Allez-vous  m'en  parler?  je  vous  cède  la  place. 

GÉRONTE. 

Un  moment  :  je  ne  veux... 

florise. 

Tenez,  j'ai  de  l'humeur, 
Et  je  vous  répondrais  peut-être  avec  aigreur. 
Vous  savez  que  je  n'ai  de  désirs  que  les  vôtres  : 
Mais,  s'il  faut  quelquefois  prendre  l'avis  des  autres , 
3e  crois  que  c'est  surtout  dans  cette  occasion. 
Eh  bien,  sur  cette  affaire  entretenez  Cléon  : 
C'est  un  ami  sensé,  qui  voit  bien,  qui  vous  aime. 
S'il  approuve  ce  choix,  j'y  souscrirai  moi-même. 
Mais  je  ne  pense  pas,  à  parler  sans  détours, 
Qu'il  soit  de  votre  avis,  comme  il  en  est  toujours. 
D'ailleurs ,  qui  vous  a  fait  hâter  cette  promesse  ? 
Tout  bien  considéré,  je  ne  vois  rien  qui  presse. 
Oh  !  mais,  me  dites-vous ,  on  vous  chicanera  ; 
Ce  seront  des  procès  !  Eh  bien ,  on  plaidera. 
Faut-il  qu'un  intérêt  d'argent,  une  misère, 
Nous  fasse  ainsi  brusquer  une  importante  affaire  ? 
Cessez  de  m'en  parler ,  cela  m'excède. 

GÉRONTE. 

Moi! 
Je  ne  dis  rien ,  c'est  vous... 


ACTE  I,  SCENE  IY.  a77 

FLORISE. 

Belle  alliance  ! 

CÉRONTE. 

Eh!  quoi... 

FLORISE. 

La  mère  de  Valèreest  maussade,  ennuyeuse, 
Sans  usage  du  monde ,  une  femme  odieuse  : 
Que  voulez-vous  qu'on  dise  à  de  pareils  oisons? 

GÉRONTE. 

C'est  une  femme  simple  et  sans  prétentions , 
Qui,  veillant  sur  ses  biens.... 

FLORISE. 

La  belle  emplette  encore 
Que  ce  Valère  !  un  fat  qui  s'aime,  qui  s'adore. 

GÉRONTE. 

L'agrément  de  cet  âge  en  couvre  les  défauts; 

Eh  !  qui  donc  n'est  pas  fat?  tout  l'est,  jusques  aux  sots. 

Mais  le  temps  remédie  aux  torts  de  la  jeunesse. 

FLORISE. 

Non  :  il  peut  rester  fat;  n'en  voit-on  pas  sans  cesse 
Qui  jusqu'à  cinquante  ans  gardent  l'air  éventé  * 
Et  sont  les  vétérans  de  la  fatuité? 

GÉRONTE, 

Laissons  cela.  Cléon  sera  donc  notre  arbitre. 
Je  veux  vous  demander  sur  un  autre  chapitre 
Un  peu  de  complaisance;  et  j'espère,  ma  sœur..» 


2?S  LE  MECHANT. 

FLORISE. 

Ah  !  vous  savez  trop  bien  tous  vos  droits  sur  mon  cœur. 

GERONTE. 

Ariste  doit  ici.... 

FLORISE. 

Votre  Ariste  m'assomme  ; 
C'est,  jevousl'avoûrai,  le  plus  plat  honnête  homme... 

GÉRONTE. 

Ne  vous  voilà-t-il  pas?  J'aime  tous  vos  amis; 
Tous  ceux  que  vous  voulez ,  vous  les  voyez  admis  : 
Et  moi  je  n'en  ai  qu'un,  que  j'aime  pour  mon  compte  ; 
Et  vous  le  détestez  :  oh  !  cela  me  démonte. 
Vous  l'avez  accablé,  contredit,  abruti; 
Croyez-vous  qu'il  soit  sourd,  et  qu'il  n'ait  rien  senti , 
Quoiqu'il  n'ait  rien  marqué?  Vous  autres,  fortes  têtes, 
Vous  voilà!  vous  prenez  tous  les  gens  pour  des  bêtes; 
Et  ne  ménageant  rien.... 

FLORISE. 

Eh  mais  !  tant  pis  pour  lui , 
S'il  s'en  est  offensé;  c'est  aussi  trop  d'ennui, 
S'il  faut,  à  chaque  mot,  voir  comme  on  peut  le  prendre. 
Je  dis  ce  qui  me  vient ,  et  l'on  peut  me  le  rendre; 
Le  ridicule  est  fait  pour  notre  amusement, 
Et  la  plaisanterie  est  libre. 

GÉRONTE. 

Mais  vraiment, 


ACTE  I,  SCÈNE  IV.  279 

Je  sais  bien ,  comme  vous,  qu'il  faut  un  peu  médire  : 
Mais  en  face  des  gens  il  est  trop  fort  d'en  rire. 
Pour  conserver  vos  droits,  je  veux  bien  vous  laisser 
Tous  ces  lourds  campagnards  que  je  voudrais  chasser 
Quand  ils  viennent  :  raillez  leurs  façons,  leur  langage  , 
Et  tout  l'arrière-ban  de  notre  voisinage, 
Mais  grâce,  je  vous  prie,  et  plus  d'attention 
Pour  Ariste.  Il  revient.  Faites  réflexion 
Qu'il  me  croira,  s'il  est  traité  de  même  sorte, 
Un  maître  à  qui  bientôt  on  fermera  sa  porte  : 
Je  ne  crois  pas  avoir  cet  air-là,  Dieu  merci. 
Enfin ,  si  vous  m'aimez,  traitez  bien  mon  ami. 

TLORISE. 

Par  malheur  je  n'ai  point  l'art  de  me  contrefaire. 
Il  vient  pour  un  sujet  qui  ne  saurait  me  plaire, 
Et  je  le  marquerais  indubitablement  ; 
Je  ne  sortirai  pas  de  mon  appartement.. 

GERON'A'E. 

Ce  serait  une  scène. 

FLORISE. 

Eh  non  !  je  ferai  dire 
Que  je  suis  malade. 

GERONTE. 

Oh  !  toujours  me  contredire  ! 

TLORISE. 

Mais,  marier  Chloé!  mon  frère,  y  pensez-vous? 


28o  LE  MÉCHANT. 

Elle  est  si  peu  formée,  et  si  sotte,  entre  nous. ... 

géronte. 
Je  ne  vois  pas  cela.  Je  lui  trouve ,  au  contraire , 
De  l'esprit  naturel ,  un  fort  bon  caractère  ; 
Ce  qu'elle  est  devant  vous  ne  vient  que  d'embarras. 
On  imaginerait  que  vous  ne  l'aimez  pas 
A  vous  la  voir  traiter  avec  tant  de  rudesse. 
Loin  de  l'encourager  ,  vous  l'effrayez  sans  cesse  ; 
Et  vous  l'abrutissez  dès  que  vous  lui  parlez. 
Sa  figure  est  fort  bien  d'ailleurs. 

FLORISE. 

Si  vous  voulez. 
Mais  c'est  un  air  si  gauche,  une  maussaderie.... 

géronte  élève  la  voix,  apercevant  Lisette. 
Tout  comme  il  vous  plaira.  Finissons ,  je  vous  prie. 
Puisque  je  l'ai  promis ,  je  veux  bien  voir  Cléon  , 
Parce  que  je  suis  sûr  de  sa  décision. 
Mais  quoi  qu'on  puisse  dire ,  il  faut  ce  mariage  ; 
Il  n'est  point  pour  Chloé  d'arrangement  plus  sage  : 
Feu  son  père ,   on  le  sait ,  a  mangé  tout  son  bien  ; 
Le  vôtre  est  médiocre ,  elle  n'a  que  le  mien  : 
Et  quand  je  donne  tout ,  c'est  bien  la  moindre  chose 
Qu'on  daigne  se  prêter  à  ce  que  je  propose. 

(  II  sort.  ) 

FLORISE. 

Qu'un  sot  est  difficile  à  vivre  ! 


Taraîtra-t-il  bientôt  P 

LISETTE. 


ACTE  I,  SCÈNE  V.  281 

SCÈNE  V. 
FLORISE,    LISETTE. 

FLORISE. 

En  bien ,  Cléon 


Mais  oui ,  si  ce  n'est  non. 

FLORISE. 


Comment  donc  ? 


LISETTE. 

Mais  ,  madame  ,   au  ton  dont  il,  s'explique , 
À  son  air,  où  Ton  voit  dans  un  rire  ironique 
L'estime  de  lui-même  et  le  mépris  d'autrui, 
Comment  peut-on  savoir  ce  qu'on  tient  avec  lui? 
Jamais  ce  qu'il  vous  dit  n'est  ce  qu'il  veut  vous  dire. 
Pour  moi ,  j'aime  les  gens  dont  l'ame  peut  se  lire, 
Qui  disent  bonnement  oui  pour  oui,  non  pour  non. 

FLORISE. 

Autant  que  je  puis  voir,  vous  n'aimez  pas  Cléon. 

LISETTE. 

Madame,  je  serai  peut-être  trop  sincère  : 
Mais  il  a  pleinement  le  don  de  me  déplaire. 
On  lui  croit  de  l'esprit,  vous  dites  qu'il  en  a: 
Moi,  je  ne  voudrais  point  de  tout  cet  esprit-là, 
Quand  il  serait  pour  rien.  Je  n'y  vois,  je  vous  jure, 

36 


282  LE  MÉCHANT. 

Qu'un  style  qui  n'est  pas  celui  de  la  droiture  ; 

Et  sous  cet  air  capable,  où  l'on  ne  comprend  rien , 

S'il  cache  un  honnête  homme,  il  le  cache  très-bien. 

FLORISE. 

Tous  vos  raisonnements  ne  valent  pas  la  peine 
Que  j'y  réponde  :  mais,  pour  calmer  cette  haine, 
Disposez  pour  Paris  tout  votre  arrangement  : 
Vous  y  suivrez  Chloé;  je  l'envoie  au  couvent. 
Dites-lui  de  ma  part.... 

LISETTE. 

Voici  mademoiselle  : 
Vous-même  apprenez-lui  cette  belle  nouvelle. 

floiuse  ,  a  Choit ,  qui  lui  baise  ta  main. 
Vous  êtes  aujourd'hui  coiffée  à  faire  horreur. 

(  EtU  sort.  ) 

SCÈNE  VI. 
CHLOÉ,   LISETTE. 

CHLOÉ. 

Quoi!  suis-je  donc  si  mal? 

LISETTE. 

Bon  !  c'est  une  douceur 
Qu'on  vous  dit  en  passant,  par  humeur,  par  envie  ; 
Le  tout  pour  vous  punir  d'oser  être  jolie  : 
N'importe;  là-dessus  allez  votre  chemin. 


ACTE  I,  SCÈNE  VI.  a83 

CHLOÉ. 

Du  chagrin  qui  me  suit  quand  verrai-je  la  fin? 

Je  cherche  à  mériter  l'amitié  de  ma  mère; 

Je  veux  la  contenter,  je  fais  tout  pour  lui  plaire; 

Je  me  sacrifîrais  :  et  tout  ce  que  je  fais 

De  son  aversion  augmente  les  effets  l 

Je  suis  bien  malheureuse  ! 

LISETTE. 

Ah  !  quittez  ce  langage, 
Les  lamentations  ne  sont  d'aucun  usage  : 
Il  faut  de  la  vigueur  :  nous  en  viendrons  à  bout 
Si  vous  me  secondez.  Vous  ne  savez  pas  tout. 

CHLOÉ. 

Est-il  quelque  malheur  au-delà  de  ma  peine? 

LISETTE. 

D'abord,  parlez-moi  vrai,  sans  que  rien  vous  retienne. 
Voyons;  qu'aimez-vous  mieux  du  cloître  ou  d'un  époux? 

CHLOÉ. 

A  quoi  bon  ce  propos  ? 

LÏSETTE. 

C'est  que  j'ai  près  de  vous 
Des  pouvoirs  pour  les  deux.  Votre  oncle  m'a  chargée 
De  vous  dire  que  c'est  une  affaire  arrangée 
Que  votre  mariage  :  et ,  d'un  autre  côté , 
Votre  mère  m'a  dit ,  avec  même  clarté , 
De  vous  notifier  qu'il  fallait  sans  remise 


284  LE  MÉCHANT. 

Partir  pour  le  couvent  :  jugez  de  ma  surprise. 

CHLOÉ. 

Ma  mère  est  la  maîtresse ,  il  lui  faut  obéir  ; 
Puisse-t-elle ,  à  ce  prix ,  cesser  de  me  haïr  ! 

LISETTE. 

Doucement,  s'il  vous  plaît,  l'affaire  n'est  pas  faite» 
Et  ma  décision  n'est  pas  pour  la  retraite  : 
Je  ne  suis  point  d'humeur  d'aller  périr  d'ennui. 
Frontin  veut  m'épouser ,   et  j'ai  du  goût  pour  lui  : 
Je  ne  souffrirai  point  l'exil  qu'on  nous  ordonne. 
Mais  vous,  n'aimez-vous  plus  Valère,  qu'on  vous  donne? 

CHLOÉ. 

Tu  le  vois  bien  ,  Lisette ,  il  n'y  faut  plus  songer. 
D'ailleurs,  long-temps  absent,  Valère  a  pu  changer  : 
La  dissipation  ,  l'ivresse  de  son  âge , 
Une  ville  où  tout  plaît,  un  monde  où  tout  engage, 
Tant  d'objets  séduisants  ,  tant  de  divers  plaisirs , 
Ont  loin  de  moi  sans  doute  emporté  ses  désirs» 
Si  Valère  m'aimait ,  s'il  songeait  que  je  l'aime  , 
J'aurais  dû  quelquefois  l'apprendre  de  lui-même. 
Qu'il  soit  heureux  du  moins  !  pour  moi  j'obéirai: 
Aux  ennuis  de  l'exil  mon  cœur  est  préparé , 
Et  j'y  dois  expier  le  crime  involontaire 
D'avoir  pu  mériter  la  haine  de  ma  mère; 
À  quoi  rêves-tu  donc?  tu  ne  m'écoutes  pas. 


ACTE  I,  SCÈNE  VI.  a85 

LISETTE. 

Fort  bien Voilà  de  quoi  nous  tirer  d'embarras... 

Et  sûrement  Florise 

CHLOÉ. 

Eh  bien  ? 

LISETTE. 

Mademoiselle  , 
Soyez  tranquille  ;  allez ,  fiez-vous  à  mon  zèle  , 
Nous  verrons ,  sans  pleurer ,  la  fin  de  tout  ceci. 
C'est  Cléon  qui  nous  perd  et  brouille  tout  ici  : 
Mais ,  malgré  son  crédit ,  je  vous  donne  Valère. 
J'imagine  un  moyen  d'éclairer  votre  mère 
Sur  le  fourbe  insolent  qui  la  mène  aujourd'hui  ; 
Et  nous  la  guérirons  du  goût  qu'elle  a  pour  lui  : 
Vous  verrez. 

CHLOÉ. 

Ne  fais  rien  que  ce  qu'elle  souhaite. 
Que  ses  vœux  soient  remplis,  et  je  suis  satisfaite. 

SCÈ1NE  Vil. 

LISETTE,  seule- 
Pour  faire  son  bonheur  je  n'épargnerai  rien. 
Hélas  !  on  ne  fait  plus  de  cœurs  comme  le  sien. 

Fi»   HV    TREMIE*  ACTE. 


a86  LE  MÉCHANT. 

t'W    lVMtV^\lVV\tXVVl\VVtXVVt»^^t^»VVVVV\»A.X\VVV\V\\VV'V;VVl/VV\\.\\\V\"lV 


ACTE  SECOND. 


SCENE  I. 
CLÉON,  FRONTIN. 

CLÉON. 

IJij'est-ce  donc  que  cet  air  d'ennui,  d'impatience? 
ïu  fais  tout  de  travers,  tu  gardes  le  silence  ! 
Je  ne  t'ai  jamais  vu  de  si  mauvaise  humeur. 

FRONTIN. 

Chacun  a  ses  chagrins. 

CLÉON. 

AhJ...  tu  me  fais  l'honneur 
De  me  parler  enfin  !  Je  parviendrai  peut-être 
A  voir  de  quel  sujet  tes  chagrins  peuvent  naître. 
Mais,  à  propos,  Valère  ? 

TRONTIN. 

Un  de  vos  gens  viendra 
M'avertir  en  secret,  dès  qu'il  arrivera. 
Mais  pourrais-je  savoir  d'où  vient  tout  ce  mystère? 
Je  ne  comprends  pas  trop  le  projet  de  Valère  : 
Pourquoi,  lui  qu'on  attend,  qui  doit  bientôt,  dit-on, 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  sB? 

Se  voir  avec  Chloè  l'enfant  de  la  maison  , 
Prétend-il  vous  parler  sans  se  faire  connaître? 

CLÉON. 

Quand  il  en  sera  temps ,  je  le  ferai  paraître. 

FRONTIN. 

Je  n'y  vois  pas  trop  clair  :  mais  le  peu  que  j'y  voi 
Me  paraît  mal  à  vous ,  et  dangereux  pour  moi. 
Je  vous  ai,  comme  un  sot,  obéi  sans  mot  dire; 
J'ai  réfléchi  depuis.  Vous  m'avez  fait  écrire 
Deux  lettres,  dont  chacune,  en  honnête  maison, 
A  celui  qui  l'écrit  vaut  cent  coups  de  bâton. 

CLÉON. 

Je  te  croyais  du  cœur.  Ne  crains  point  d'aventure  : 
Personne  ne  connaît  ici  ton  écriture; 
Elles  arriveront  de  Paris.  Et  pourquoi 
Veux-tu  que  le  soupçon  aille  tomber  sur  toi? 
La  mère  de  Valère  a  sa  lettre,  sans  doute; 
Et  celle  de  Géronte? 

FRONTIN. 

Elle  doit  être  en  route  : 
La  poste  d'aujourd'hui  va  l'apporter  ici  ; 
Mais  sérieusement  tout  ce  manège-ci 
M'alarme,  me  déplaît,  et,  ma  foi,  j'en  ai  honte. 
Y  pensez-vous,  monsieur?  Quoi  !  Florise  et  Géronte 
Yous  comblent  d'amitié,  déplaisirs  et  d'honneurs, 
£t  vous  mandez  sur  eux  quatre  pages  d'horreurs! 


288  LE  MÉCHANT. 

Valère,  d'autre  part,  vous  aime  à  la  folie  : 
Il  n'a  d'autre  défaut  qu'un  peu  d'étourderie , 
Et ,  grâce  à  vous ,  Géronte  en  va  voir  le  portrait 
Comme  d'un  libertin  et  d'un  colifichet. 
Cela  finira  mal. 

CLÉON. 

Oh!  tu  prends  au  tragique 
Un  débat  qui  pour  moi  ne  sera  que  comique; 
Je  me  prépare  ici  de  quoi  me  réjouir, 
Et  la  meilleure  scène,  et  le  plus  grand  plaisir... 
J'ai  bien  voulu  pour  eux  quitter  un  temps  la  ville  : 
Ne  point  m'en  amuser,  serait  être  imbécille; 
Un  peu  de  bruit  rendra  ceci  moins  ennuyeux, 
Et  me  paîra  du  temps  que  je  perds  avec  eux. 
Valère  à  mon  projet  lui-même  contribue  : 
C'est  un  de  ces  enfants  dont  la  folle  recrue 
Dans  les  sociétés  vient  tomber  tous  les  ans, 
Et  lasse  tout  le  monde,  excepté  leurs  parents. 
Croirais-tu  que  sur  moi  tout  son  espoir  se  fonde? 
Le  hasard  me  l'a  fait  rencontrer  dans  le  monde  ; 
Ce  petit  étourdi  s'est  pris  de  goût  pour  moi, 
Et  me  croit  son  ami,  je  ne  sais  pas  pourquoi. 
Avant  que  dans  ces  lieux  je  vinsse  avec  Florise , 
J'avais  tout  arrangé  pour  qu'il  eût  Cidalise  : 
Elle  a,  pour  la  plupart,  formé  nos  jeunes  gens  : 
J'ai  demandé  pour  lui  quelques  mois  de  son  temps, 


ACTE  II ,  SCENE  I.  a8i) 

Soit  que  cette  aventure,  ou  quelque  autre  Tengage... 
Voulant  absolument  rompre  son  mariage, 
Il  m'a  vingt  fois  écrit  d'employer  tous  mes  soins 
Pour  le  faire  manquer,  ou  l'éloigner  du  moins. 
Parbleu  !  je  vous  le  sers  de  la  bonne  manière. 

FRONTIN. 

Oui,  vous  voilà  chargé  d'une  très-belle  affaire  l 

CLEON. 

Mon  projet  était  bien  qu'il  se  tînt  à  Paris  : 
C'est  malgré  mes  conseils  qu'il  vient  en  ce  pays. 
Depuis  long-temps,  dit-il,  il  n'a  point  vu  sa  mère; 
Il  compte,  en  lui  parlant ,  gagner  ce  qu'il  espère. 

FRONTIN. 

Mais  vous,  quel  intérêt...?  Pourquoi  vouloir  aigrir 
Des  gens  que  pour  toujours  ce  nœud  doit  réunir? 
Et  pourquoi  seconder  la  bizarre  entreprise 
D'un  jeune  écervelé  qui  fait  une  sottise  ? 

CLÉON. 

Quand  je  n'y  trouverais  que  de  quoi  m' amuser! 
Oh!  c'est  le  droit  des  gens,  et  je  veux  en  user. 
Tout  languit ,  tout  est  mort  sans  la  tracasserie  : 
C'est  le  ressort  du  monde,  et  l'ame  de  la  vie. 
Bien  fou  qui  là-dessus  contraindrait  ses  désirs  ! 
Les  sots  sont  ici-bas  pour  nos  menus  plaisirs» 
Mais  un  autre  intérêt  que  la  plaisanterie 
Me  détermine  encore  à  cette  brouillerie. 
37 


2yo  LE  MECHANT. 

FP.0NTI3. 

Comment  donc!  à  Chloé  songeriez -vous  aussi? 
Florise  croit  pourtant  que  vous  n'êtes  ici 
Que  pour  son  compte ,  au  moins.  Je  pense  que  sa  fille 
Lui  pèse  horriblement,  et  la  voir  si  gentille 
L'afflige  ;  je  lui  vois  l'air  sombre  et  soucieux 
Lorsque  vous  regardez  long-temps  Chloé. 

CLLON. 

Tant  mieux. 
Elle  ne  me  dit  rien  de  cette  jalousie  : 
Mais  j'ai  bien  remarqué  qu'elle  en  était  remplie , 
Et  je  la  laisse  aller. 

FRONTIN. 

C'est-à-dire,  à-peu-près, 
Que  Valère  écarté  sert  à  vos  intérêts. 
Mais  je  ne  comprends  pas  quel  dessein  est  le  vôtre. 
Quoi!  Florise  et  Chloé....? 

CLÉON. 

Moi!  ni  l'une,  ni  l'autre. 
Je  n'agis  ni  par  goût,  ni  par  rivalité. 
M'as-tu  donc  jamais  vu  dupe  d'une  beauté? 
Je  sais  trop  les  défauts,  les  retours  qu'on  nous  cache. 
Toute  femme  m'amuse,  aucune  ne  m'attache. 
Si  par  hasard  aussi  je  me  vois  marié, 
Je  ne  m'ennuîrai  point  pour  ma  chère  moitié  : 
Aimera  qui  pourra.  Florise,  cette  folie 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  29L 

Dont  je  tourne  à  mon  gré  l'esprit  faux  et  frivole, 

Qui,  malgré  l'âge,  encore  a  des  prétentions, 

Et  me  croit  transporté  de  ses  perfections, 

Florise  pense  à  moi.  C'est  pour  notre  avantage 

Qu'elle  veut  de  Chloé  rompre  le  mariage, 

Vu  que  l'oncle  à  la  nièce  assurant  tout  son  bien  , 

S'il  venait  à  mourir,,  Florise  n'aurait  rien. 

Le  point  est  d'empêcher  qu'il  ne  se  dessaisisse  ; 

Et  je  souhaite  fort  que  cela  réussisse. 

Si  nous  pouvons  parer  cette  donation  , 

Je  ne  répondrais  pas  d'une  tentation 

Sur  cet  hymen  secret  dont  Florise  me  presse» 

D'un  bien  considérable  elle  sera  maîtresse, 

Et  je  n'épouserais  que  sous  condition 

D'une  très-bonne  part  dans  la  succession. 

D'ailleurs  Géronte  m'aime  :  il  se  peut  très-bien  faire 

Que  son  choix  me  regarde  en  renvoyant  Valéry; 

Et  sur  la  fille  alors  arrêtant  mon  espoir, 

Je  laisserai  la  mère  à  qui  voudra  l'avoir. 

Veut-être  tout  ceci  n'est  que  vaines  chimères. 

FRONTIX. 

Je  le  croirais  assez. 

CLÉON. 

Aussi  n'y  tiens-je  guères, 
Et  je  ne  m'en  fais  point  un  fort  grand  embarras  : 
Si  rien  ne  réussit,  je  ne  m'en  pendrai  pas. 


292  LE  MÉCHANT. 

Je  puis  avoir  Chloé,  je  puis  avoir  Florise; 

Mais,  quand  je  manquerais  l'une  et  l'autre  entreprise , 

J'aurai,  chemin  faisant,  les  ayant  conseillés, 

Le  plaisir  d'être  craint  et  de  les  voir  brouillés. 

FRONTIN. 

Fort  bien  !  Mais  si  j'osais  vous  dire  en  confidence 
Où  cela  va  tout  droit. . . 

CLEON. 

Eh  bien? 

FRONTIN. 

En  conscience, 
Cela  vise  à  nous  voir  donner  notre  congé. 
Déjà,  vous  le  savez,  et  j'en  suis  affligé, 
Pour  vos  maudits  plaisirs  on  nous  a  pour  la  vie 
Chassés  de  vingt  maisons. 

CLÉ  ON. 

Chassés  !  quelle  folie  ! 

FRONTIN. 

Oh!  c'est  un  mot  pour  l'autre,  et  puisqu'il  faut  choisir, 
Point  chassés ,  mais  priés  de  ne  plus  revenir. 
Comment  n'aimez-vous  pas  un  commerce  plus  stable  ? 
Avec  tout  votre  esprit,  et  pouvant  être  aimable, 
Ne  prétendez-vous  donc  qu'au  triste  amusement 
De  vous  faire  haïr  universellement  ? 

CLÉON. 

Cela  m'est  fort  égal  :  on  me  craint,  on  m'estime; 


ACTE  II,  SCÈNE  I.  :>0:> 

C'est  tout  ce  que  ie  veux,  et  je  tiens  pour  maxime 
Que  la  plate  amitié,  dont  on  fait  tant  de  cas, 
Ne  vaut  pas  les  plaisirs  des  gens  qu'on  n'aime  pas. 
Être  cité,  mêlé  dans  toutes  les  querelles, 
Les  plaintes,  les  rapports,  les  histoires  nouvelles, 
Être  craint  à  la  fois  et  désiré  partout, 
Voilà  ma  destinée  et  mon  unique  goût. 
Quant  aux  amis,  crois-moi,  ce  vain  nom  qu'on  se  donne, 
Se  prend  chez  tout  le  monde  et  n'est  vrai  chez  personne. 
J'en  ai  mille,  et  pas  un.  Veux-tu  que  limité 
Au  petit  cercle  obscur  d'une  société , 
J'aille  m'ensevelir  dans  quelque  coterie  ? 
Je  vais  où  l'on  me  plaît,  je  pars  quand  on  m'ennuie, 
Je  m'établis  ailleurs,  me  moquant  au  surplus 
D'être  haï  des  gens  chez  qui  je  ne  vais  plus  : 
C'est  ainsi  qu'en  ce  lieu,  si  la  chance  varie, 
Je  compte  planter  là  toute  la  compagnie. 

FKONTIN. 

Cela  vous  plaît  à  dire,  et  ne  m'arrange  pas  : 
De  voir  tout  l'univers  vous  pouvez  faire  cas  ; 
Mais  je  suis  las,  monsieur,  de  cette  vie  errante  : 
Toujours  visages  neufs,  cela  m'impatiente. 
On  ne  peut,  grâce  à  vous,  conserver  un  ami; 
On  est  tantôt  au  Nord,  et  tantôt  au  Midi. 
Quand  je  vous  crois  logé ,  j'y  compte,  je  me  lie 
Aux  femmes  de  madame,  et  je  fais  leur  partie  ; 


294  LE  MECHANT. 

J'ose  même  avancer  que  je  vous  fais  honneur  : 
Point  du  tout,  on  vous  chasse,  et  votre  serviteur. 
Je  ne  puis  plus  souffrir  cette  humeur  vagabonde, 
Et  vous  ferez  tout  seul  le  voyage  du  monde. 
Moi,  j'aime  ici,  j'y  reste. 

CLEON. 

Et  quels  sont  les  appas, 
L'heureux  objet... ,  ? 

FBONTIN. 

Parbleu  !  ne  vous  en  moquez  pas; 
Lisette  vaut,  je  crois,  la  peine  qu'on  s'arrête; 
Et  je  veux  l'épouser. 

CLEON. 

Tu  serais  assez  bête 
Pour  te  marier,  toi  !  ton  amour,  ton  dessein  , 
N'ont  pas  le  sens  commun. 

rnoNTiN. 

Il  faut  faire  une  fin  ; 
Et  ma  vocation  est  d'épouser  Lisette. 
J'aimais  assez  MaTton  ,  et  Nérine,  et  Finette , 
Mais  quinze  jours  chacune  ,  ou  toutes  à  la  fois; 
Mon  amour  le  plus  long  n'a  point  passé  le  mois  : 
Mais  ce  n'est  plus  cela,  tout  autre  amour  m'ennuie; 
Je  suis  fou  de  Lisette,  et  j'en  ai  pour  la  vie. 

CLÉON. 

Quoi!  tu  veux  te  mêler  aussi  de  sentiment? 


ACTE  II,  SCENE  I.  2q5 

frontin. 
Comme  un  autre. 

CLÉON. 

Le  fat  !  Aime  moins  tristement. 
Pasquin,  l'Olive,  et  cent  d'amour  aussi  fidèle, 
L'ont  aimée  avant  toi,  mais  sans  se  charger  d'elle. 
Pourquoi  veux-tu  payer  pour  tes  prédécesseurs  ? 
Fais  de  môme;  aucun  d'eux  n'est  mort  de  ses  rigueurs. 

FRONT1N. 

Vous  la  connaissez  mal,  c'est  une  fille  sage. 

cléon. 
Oui,  comme  elles  le  sont. 

FRONTIN. 

Oh  !  monsieur,  ce  langage 
Nous  brouillera  tous  deux. 

cléon  ,  après  un  moment  de  silence. 

Eh  bien ,  écoute-moi. 
Tu  me  conviens,  je  t'aime ,  et  si  l'on  veut  de  toi , 
J'emploîrai  tous  mes  soins  pour  t'unir  à  Lisette  ; 
Soit  ici,  soit  ailleurs,  c'est  une  affaire  faite. 

FRONTIN. 

Monsieur,  vous  m'enchantez. 

CLEON. 

Ne  va  point  nous  trahir. 
Vois  si  VaJère  arrive  5  et  reviens  m'avertir. 


296  LE  MÉCHANT. 

SCÈNE  IL 

CLÉON  ,  seul. 
Frontin  est  amoureux  ;  je  crains  bien  qu'il  ne  cause. 
Comment  parer  le  risque  où  son  amour  m'expose  ? 
Mais  si  je  lui  donnais  quelque  commission 
Tour  Paris...?  Oui,  vraiment,  l'expédient  est  bon  ; 
3'aurai  seul  mon  secret ,  et  si  par  aventure 
On  sait  que  les  billets  sont  de  son  écriture, 
Je  dirai  que  de  lui  je  m'étais  défié, 
Que  c'était  un  coquin,  et  qu'il  est  renvoyé. 

SCÈNE  III. 

FLORISE,  CLÉON. 

FLORISE. 

Je  vous  cherohe  par- tout.  Ce  que  prétend  mon  frère 
Est-il  vrai?  Vous  parlez,  m'a-t-il  dit,  pour  Yalère. 
Changeriez- vous  d'avis? 

CLÉON. 

Comment!  vous  l'avez  cru? 

FIORISE. 

Mais  il  en  est  si  plein  et  si  bien  convaincu.... 

CLÉON. 

Tant  mieux.  Malgré  cela,  soyez  persuadée 
Que  tout  ce  beau  projet  ne  sera  qu'en  idée: 


ACTE  II,  SCÈNE  III.  297 

Vous  y  pouvez  compter,  je  vous  réponds  de  tout  : 
En  ne  paraissant  pas  contrarier  son  goût , 
J'en  suis  beaucoup  plus  maître;  et  la  bête  est  si  bonne, 
Soit  dit  sans  vous  fâcher.... 

FLORISE. 

Ah!  je  vous  l'abandonne; 
Faites-en  les  honneurs  :  je  me  sens ,  entre  nous  , 
Sa  sœur  on  ne  peut  moins. 

CLÉON. 

Je  pense  comme  vous  : 
La  parenté  m'excède;  et  ces  liens,  ces  chaînes 
De  gens  dont  on  partage  ou  les  torts  ou  les  peines, 
Tout  cela  préjugés,  misères  du  vieux  temps  ; 
C'est  pour  le  peuple  enfin  que  sont  faits  les  parents. 
Vous  avez  de  l'esprit ,  et  votre  fille  est  sotte  ; 
Vous  avez  pour  surcroît  un  frère  qui  radote; 
Eh  bien  !  c'est  leur  affaire  après  tout  :  selon  moi, 
Tous  ces  noms  ne  sont  rien ,  chacun  n'est  que  pour  soi. 

FLOlUSE. 

Vous  avez  bien  raison  ;  je  vous  dois  le  courage 

Qui  me  soutient  contre  eux,  contre  ce  mariage. 

L'affaire  presse  au  moins ,  il  faut  se  décider  : 

Ariste  nous  arrive,  il  vient  de  le  mander; 

Et,  par  une  façon  des  galants  du  vieux  style, 

Géronte  sur  la  route  attend  l'autre  imbécille; 

Il  compte  voir  ce  soir  les  articles  signés. 
38 


2ij8  LE  MÉCHANT. 

CLEON. 

Et  ce  soir  finira  tout  ce  que  vous  craignez. 
Premièrement ,  sans  vous  on  ne  peut  rien  conclure  ; 
Il  faudra,  ce  me  semble,  un  peu  de  signature 
De  votre  part;  ainsi  tout  dépendra  de  vous. 
Refusez  de  signer,  grondez  et  boudez-nous  ; 
Car,  pour  me  conserver  toute  sa  confiance, 
Je  serai  contre  vous  moi-même  en  sa  présence, 
Et  je  me  fâcherais  s'il  en  était  besoin  : 
Mais  nous  remporterons  sans  prendre  tout  ce  soin. 
Il  m'est  venu  d'ailleurs  une  assez  bonne  idée, 
Et  dont,  faute  de  mieux,  vous  pouvez  être  aidée... 
Mais  non  ;  car  ce  serait  un  moyen  un  peu  fort  : 
J'aime  trop  à  vous  voir  vivre  de  bon  accord. 

FLORISE. 

Oh!  vous  me  le  direz.  Quel  scrupule  est  le  vôtre  1 

Quoi  !  ne  pensons-nous  pas  tout  haut  l'un  devant  l'autre? 
Vous  savez  que  mon  goût  tient  plus  à  vous  qu'à  lui, 
ït  que  vos  seuls  conseils  sont  ma  règle  aujourd'hui. 
Vous  êtes  honnête  homme,  et  je  n'ai  point  à  craindre 
Que  Vous  proposiez  rien  dont  je  puisse  me  plaindre. 
Ainsi,  confiez-moi  tout  ce  qui  peut  servir 
A  combattre  Géronte ,  ainsi  qu'à  nous  unir. 

CLÉON. 

Au  fond  je  n'y  vois  pas  de  quoi  faire  un  mystère.... 


ACTE  II ,  SCENE  III.  299 

Et  c'est  ce  que  de  vous  mérite  votre  frère. 

Vous  m'avez  dit,  je  crois,  que  jamais  sur  les  biens 

On  n'avait  éclairci  ni  vos  droits  ni  les  siens, 

Et  que,  vous  assurant  d'avoir  son  héritage, 

Vous  aviez  au  hasard  réglé  votre  partage. 

Vous  savez  à  quel  point  il  déteste  un  procès, 

Et  qu'il  donne  Chloé  pour  acheter  la  paix  : 

Cela  fait  contre  lui  la  plus  belle  matière. 

Des  biens  à  répéter,  des  partages  à  faire  ; 

Vous  voyez  que  voilà  de  quoi  le  mettre  aux  champs 

En  lui  faisant  prévoir  un  procès  de  dix  ans. 

S'il  va  donc  s'obstiner ,  malgré  vos  répugnances, 

A  l'établissement  qui  rompt  nos  espérances, 

Partons  d'ici,  plaidez;  une  assignation 

Détruira  le  projet  de  la  donation. 

Il  ne  peut  pas  souffrir  d'être  seul;  vous  partie, 

On  ne  me  verra  point  lui  tenir  compagnie; 

Et  quant  à  vos  procès,  ou  vous  les  gagnerez, 

Ou  vous  plaiderez  tant  que  vous  l'achèverez. 

FLORiSE. 

Contre  les  préjugés  dont  votre  ame  est  exempte 

La  mienne,  par  malheur,  n'est  pas  aussi  puissante; 

Et  je  vous  avoûrai  mon  imbécillité  : 

Je  n'irais  pas  sans  peine  à  cette  extrémité. 

Il  m'a  toujours  aimée,  et  j'aimais  à  lui  plaire; 

Et  soit  cette  habitude ,  ou  quelque  autre  chimère* 

Je  ne  puis  me  résoudre  à  le  désespérer. 


5oo  LE  MECHANT. 

Mais  votre  idée  au  moins  sur  lui  peut  opérer; 
Dites-lui  qu'avec  vous,  paraissant  fort  aigrie, 
J'ai  parlé  de  procès,  de  biens,  de  brouillerie, 
De  départ;  et  qu'enfin,  s'il  me  poussait  à  bout, 
Vous  avez  entrevu  que  je  suis  prête  à  tout. 

CLÉON. 

S'il  s'obstine  pourtant,  quoi  qu'on  puisse  lui  dire..: 
On  pourrait  consulter  pour  le  faire  interdire, 
3STe  le  laisser  jouir  que  d'une  pension. 
Mon  procureur  fera  cette  expédition  ; 
C'est  un  homme  admirable,  et  qui,  par  son  adresse, 
Aurait  fait  renfermer  les  sept  sages  de  Grèce, 
S'il  eût  plaidé  contre  eux.  S'il  est  quelque  moyen 
De  vous  faire  passer  ses  droits  et  tout  son  bien, 
L'affaire  est  immanquable  :  il  ne  faut  qu'une  lettre 
De  moi. 

FLORISE. 

Non,  différez...  Je  crains  de  me  commettre. 
Dites-lui  seulement,  s'il  ne  veut  point  céder, 
Que  je  suis,  malgré  vous ,  résolue  à  plaider. 
De  l'humeur  dont  il  est ,  je  crois  être  bien  sûre 
Que  sans  mon  agrément  il  craindra  de  conclure; 
Et  pour  me  ramener  ne  négligeant  plus  rien, 
Vous  le  verrez  finir  par  m'assurer  son  bien. 
Au  reste  vous  savez  pourquoi  je  le  désire. 


ACTE  II,  SCÈNE  III.  Soi 

CLÉON. 

Vous  connaissez  aussi  le  motif  qui  m'inspire , 
Madame  :  ce  n'est  point  du  bien  que  je  prétends, 
Et  mon  goût  seul  pour  vous  fait  mes  engagements. 
Des  amants  du  commun  j'ignore  le  langage, 
Et  jamais  la  fadeur  ne  fut  à  mon  usage  ; 
Mais  je  vous  le  redis  tout  naturellement, 
Votre  genre  d'esprit  me  plaît  infiniment; 
Et  je  ne  sais  que  vous  avec  qui  j'aie  envie 
Dépenser,  de  causer,  et  de  passer  ma  vie; 
C'est  un  goût  décidé. 

FL01USE. 

Puis-je  m'en  assurer  ? 
Et  loin  de  tout,  ici pourriez-vous  demeurer? 
Je  ne  sais  :  répandu,  fêté  comme  vous  l'êtes, 
Je  vois  plus  d'un  obstacle  au  projet  que  vous  faites. 
Peut-être  votre  goût  vous  a  séduit  d'abord; 
Mais  tout  Paris.... 

CLÉON. 

Paris  !  il  m'ennuie  à  la  mort; 
Et  je  ne  vous  fais  pas  un  fort  grand  sacrifice 
En  m'éloignant  d'un  monde  à  qui  je  rends  justice. 
Tout  ce  qu'on  est  forcé  d'y  voir  et  d'endurer 
Passe  bien  l'agrément  qu'on  peut  y  rencontrer  : 
Trouver  à  chaque  pas  des  gens  insupportables, 
Des  flatteurs ,  des  valets,  des  plaisants  détestables, 


502  LE  MÉCHANT. 

Des  jeunes  gens  d'un  ton,  d'une  stupidité  !... 
Des  femmes  d'un  caprice  et  d'une  fausseté!... 
Des  prétendus  esprits  soufFrir  la  suffisance, 
Et  la  grosse  gaîlé  de  l'épaisse  opulence; 
Tant  de  petits  talents  où  je  n'ai  pas  de  foi  ; 
Des  réputations  on  ne  sait  pas  pourquoi; 
Des  protégés  si  bas,  des  prolecteurs  si  bêtes... 
Des  ouvrages  vantés  qui  n'ont  ni  pieds  ni  têtes; 
Faire  des  soupers  fins  où  l'on  périt  d'ennui; 
Veiller  par  air,  enfin  se  tuer  pour  autrui  ; 
Franchement,  des  plaisirs,  des  biens  de  cette  sorte, 
Ne  font  pas,  quand  on  pense,  une  chaîne  bien  forte: 
Et,  pour  vous  parler  vrai,  je  trouve  plus  sensé 
Un  homme  sans  projets  dans  sa  terre  fixé, 
Qui  n'est  ni  complaisant,  ni  valet  de  personne , 
Que  tous  ces  gens  brillants  qu'on  mange,  qu'on  friponne, 
Qui,  pour  vivre  à  Paris  avec  l'air  d'être  heureux, 
Au  fond  n'y  sont  pas  moins  ennuyés  qu'ennuyeux. 

FLORÏSE. 

J'en  reconnais  grand  nombre  à  ce  portrait  fidèle. 

CLÉON. 

Paris  me  fait  pitié,  lorsque  je  me  rappelle 

Tant  d'illustres  faquins,  d'insectes  freluquets  ... 

FLORISE. 

Votre  estime,  je  crois,  n'a  pas  fait  plus  de  frais 
Pour  les  femmes  ? 


ACTE  II,  SCÈNE  III.  3o5 

CLEON. 

Pour  vous  je  n'ai  point  de  mystères  , 
Et  vous  verrez  ma  liste  avec  les  caractères. 
J'aime  Tordre,  et  je  garde  une  collection 
De  lettres  dont  je  puis  faire  une  édition. 
Vous  ne  vous  doutiez  pas  qu'on  pût  avoir  Lesbie; 
Vous  verrez  de  sa  prose.  Il  me  vient  une  envie 
Qui  peut  nous  réjouir  dans  ces  lieux  écartés, 
Et  désoler  là-bas  bien  des  sociétés: 
Je  suis  tenté,  parbleu,  d'écrire  mes  mémoires; 
J'ai  des  traits  merveilleux,  mille  bonnes  histoires 
Qu'on  veut  cacher.... 

florise. 

Cela  sera  délicieux. 

CLÉON. 

J'y  ferai  des  portraits  qui  sauteront  aux  yeux. 

Il  m'en  vient  déjà  vingt  qui  retiennent  des  places  : 

Vous  y  verrez  Mélite  avec  toutes  ses  grâces  ; 

Et  ce  que  j'en  dirai  tempérera  l'amour 

De  nos  petits  messieurs  qui  rôdent  alentour. 

Sur  l'aigre  Céliante  et  la  fade  Uranie 

Je  compte  bien  aussi  passer  ma  fantaisie. 

Pour  le  petit  Damis,  et  monsieur  Dorilas, 

Et  certain  plat  seigneur,  l'automate  Alcidas , 

Qui ,  glorieux  et  bas,  se  croit  un  personnage; 

Tant  d'autres  importants ,  esprits  du  même  étage; 


5o4  LE  MÉCHANT. 

Oh!  fiez-vous  à  moi,  je  veux  les  célébrer 

Si  bien  que  de  six  mois  ils  n'osent  se  montrer. 

Ce  n'est  pas  sur  leurs  mœurs  que  je  veux  qu'on  en  cause: 

Un  vice,  un  déshonneur,  font  assez  peu  de  chose; 

Tout  cela  dans  le  monde  est  oublié  bientôt  : 

Un  ridicule  reste,  et  c'est  ce  qu'il  leur  faut. 

Qu'en  dites-vous?  cela  peut  faire  un  bruit  du  diable; 

Une  brochure  unique,  un  ouvrage  admirable, 

Bien  scandaleux,  bien  bon  :  le  style  n'y  fait  rien; 

Pourvu  qu'il  soit  méchant,  il  sera  toujours  bien. 

FL0R1SE. 

L'idée  est  excellente,  et  la  vengeance  est  sûre. 

Je  vous  prîrai  d'y  joindre,  avec  quelque  aventure, 

Une  madame  Orphise,  à  qui  j'en  dois  d'ailleurs, 

Et  qui  mérite  bien  quelques  bonnes  noirceurs. 

Quoiqu'elle  soit  affreuse,  elle  se  croit  jolie, 

Et  de  l'humilier  j'ai  la  plus  grande  envie. 

Je  voudrais  que  déjà  votre  ouvrage  fût  fait. 

CLÉON. 

On  peut  toujours  à  compte  envoyer  son  portrait, 
Et  dans  trois  jours  d'ici  désespérer  la  belle. 

FLORISE. 

Et  comment  ? 

CLÉON* 

On  peut  faire  une  chanson  sur  elle; 
Cela  vaut  mieux  qu'un  livre,  et  court  tout  l'univers. 


ACTE  II,  SCÈNE  III.  5o5 

FLORISE. 

Oui ,  c'est  très-bien  pensé;  mais  faites-vous  des  vers? 

CLEON. 

Qui  n'en  fait  pas?  est-il  si  mince  coterie 
Qui  n'ait  son  bel-esprit,  son  plaisant,  son  génie, 
Petits  auteurs  hontenx,  qui  font,  malgré  les  gens, 
Des  bouquets,  des  chansons,  et  des  vers  innocents? 
Oh!  pour  quelques  couplets,  fiez-vous  à  ma  muse. 
Si  votre  Orphise  en  meurt,  vous  plaire  est  mon  excuse. 
Tout  ce  qui  vit  n'est  fait  que  pour  nous  réjouir , 
Et  se  moquer  du  monde  est  tout  l'art  d'en  jouir. 
Ma  foi ,  quand  je  parcours  tout  ce  qui  le  compose, 
Je  ne  trouve  que  nous  qui  valions  quelque  chose. 

SCÈNE  IV. 

FRONTIN,  FLORISE,  CLÉON. 

frontin  ,  un  peu  éloigné. 
Monsieur,  je  voudrais  bien.... 

cléon.  (à  Ftorise.) 

Attends. . .  Permettez-vous. . .  ? 

FLORISE. 

Veut-il  vous  parler  seul? 

FRONTIN. 

Mais,  madame... 

59 


3ofj  LE  MÉCHANT. 

FLOIUSE. 

Entre  nous 
Entière  liberté.  Frontin  est  impayable; 
Il  vous  sert  bien;  je  l'aime. 

cleon,  a  Fiorise  qui  sort. 

Il  est  assez  bon  diable  , 
Un  peu  bête... 

SCÈNE  V. 

CLÉON,  FRONTIN. 

FRONTIN. 

Ah!  monsieur,  ma  réputation 
Se  passerait  fort  bien  de  votre  caution  ; 
De  mon  panégyrique  épargnez-vous  la  peine. 
Valère  entrera-t-il  ? 

CLÉON. 

Je  ne  veux  pas  qu'il  vienne. 
Ne  t'avais-je  pas  dit  de  venir  m'avertir , 
Que  j'irais  le  trouver  ? 

FRONTIN. 

Il  a  voulu  venir. 
Je  ne  suis  point  garant  de  cette  extravagance; 
Il  m'a  suivi  de  loin,  malgré  ma  remontrance, 
Se  croyant  invisible,  à  ce  que  je  conçois, 
Parce  qu'il  a  laissé  sa  chaise  dans  le  bois. 


ACTE  II,   SCÈNE  V.  5o7 

Caché  près  de  ces  lieux,  il  attend  qu'on  l'appelle. 

CLÉON. 

Florise  heureusement  vient  de  rentrer  chez  elle. 
Qu'il  vienne.  Observe  tout  pendant  notre  entretien. 

SCENE  VI. 

CLÉON,  seul. 

L'affaire  est  en  bon  train ,  et  tout  ira  fort  bien 

Après  que  j'aurai  fait  la  leçon  à  Valère 

Sur  toute  la  maison,  et  sur  l'art  d'y  déplaire; 

Avec  son  ton ,  ses  airs  et  sa  frivolité, 

Il  n'est  pas  mal  en  fonds  pour  être  détesté. 

Une  vieille  franchise  à  ses  talents  s'oppose; 

Sans  cela  l'on  pourrait  en  faire  quelque  chose. 

SCENE  VII. 

VALÈRE,  en  habit  de  campagne;  CLÉON. 

valère,  embrassant  Ciéon. 
Eh!  bon  jour,  cher  Cléon  !  je  suis  comblé ,  ravi 
De  retrouver  enfin  mon  plus  fidèle  ami. 
Je  suis  au  désespoir  des  soins  dont  vous  accable 
Ce  mariage  affreux  :  vous  êtes  adorable! 
Comment  reconnaîtrai-je?... 


5o8  LE  MÉCHANT. 

CLÉON. 

Ah  !  point  de  compliments  ; 
Quand  on  peut  être  utile,  et  qu'on  aime  les  gens, 
On  est  payé  d'avance...  Eh  bien ,  quelles  nouvelles 
A  Paris? 

VALÈRE. 

Oh  !  cent  mille ,  et  toutes  des  plus  belles  : 
Paris  est  ravissant,  et  je  crois  que  jamais 
Les  plaisirs  n'ont  été  si  nombreux,  si  parfaits, 
Les  talents  plus  féconds,  les  esprits  plus  aimables; 
Le  gouttait  chaque  jour  des  progrès  incroyables  ; 
Chaque  jour  le  génie  et  la  diversité 
Viennent  nous  enrichir  de  quelque  nouveauté. 

CLÉON. 

Tout  vous  paraît  charmant,  c'est  le  sort  de  votre  âge. 

Quelqu'un  pourtant  m'écrit  (et  j'en  crois  son  suffrage) 

Que  de  tout  ce  qu'on  voit  on  est  fort  ennuyé; 

Que  les  arts,  les  plaisirs,  les  esprits,  font  pitié  ; 

Qu'il  ne  nous  reste  plus  que  des  superficies, 

Des  pointes,  du  jargon,  de  tristes  facéties; 

Et  qu'à  force  d'esprit  et  de  petits  talents  , 

Dans  peu  nous  pourrions  bien  n'avoir  plus  de  bon  sens. 

Comment!  vous  qui  voyez  si  bien  les  ridicules, 

Ne  m'en  dites-vous  rien?  Tenez-vous  aux  scrupules, 

Toujours  bon,  toujours  dupe? 

VALÈRE. 

Oh!  non,  en  vérité, 


ACTE  II,  SCENE  VII.  3qg 

Mais  c'est  que  je  vois  tout  assez  du  bon  côté. 

Tout  est  colifichet,  pompon  et  parodie  : 

Le  monde ,  comme  il  est ,  me  plaît  à  la  folie. 

Les  belles  tous  les  jours  vous  trompent,  on  leur  rend: 

On  se  prend,  on  se  quitte  assez  publiquement  ; 

Les  maris  savent  vivre,  et  sur  rien  ne  contestent  ; 

Les  hommes  s'aiment  tous,  les  femmes  se  détestent 

Mieux  que  jamais  :  enfin  c'est  un  monde  charmant  ; 

Et  Paris  s'embellit  délicieusement. 

CLÉON. 

EtCidalise....  ? 

VALÈRE. 

Mais.... 

CLEON. 

C'est  une  affaire  faite  ? 
Sans  doute  vous  l'avez....  ?  Quoi!  la  chose  est  secrète? 

valèue. 
Mais  cela  fût-iî  vrai ,  le  dirai-je  ? 

CLÉON. 

Partout  ; 
Et  ne  point  l'annoncer.,  c'est  mal  servir  son  goût. 

valèue. 
Je  m'en  détacherais  si  je  la  croyais  teiîe. 
J'ai,  je  vous  l'avoûrai ,  beaucoup  de  goût  pour  elle  ; 
Et  pour  l'aimer  toujours,  si  je  m'en  fais  aimer , 
J'observe  ce  qui  peut  me  la  faire  estimer. 


310  LE  MÈCHA1ST. 

cléon,  avec  un  grand  éclat  de  rire. 
Feu  Céladon,  je  crois,  vous  a  légué  son  aine  : 
Il  faudrait  des  six  mois  pour  aîmer  une  femme, 
Selon  vous  ;  on  perdrait  son  temps ,  la  nouveauté , 
Et  le  plaisir  de  faire  une  infidélité.    ■ 
Laissez  la  bergerie,  et,  sans  trop  de  franchise  , 
Soyez  de  votre  siècle,  ainsi  que  Cidalise. 
Ayez -la ,  c'est  d'abord  ce  que  vous  lui  devez  ; 
Et  vous  l'estimerez  après  si  vous  pouvez. 
Au  reste  affichez  tout.  Quelle  erreur  est  la  vôtre  ! 
Ce  n'est  qu'en  se  vantant  de  l'une  qu'on  a  l'autre  ; 
Et  l'honneur  d'enlever  l'amant  qu'une  autre  a  pris, 
A  nos  gens  du  bel  air  met  souvent  tout  leur  prix. 

VALERE. 

Je  vous  encrois  assez....  Eh  bien!  mon  mariage? 
Concevez-vous  ma  mère ,  et  tout  ce  radotage  ? 

CLÉON. 

ft'en  appréhendez  rien.  Mais  soit  dit  entre  nous  , 
Je  me  reproche  un  peu  ce  que  je  fais  pour  vous  ; 
Car  enfin  si ,  voulant  prouver  que  je  vous  aime  , 
J'aide  à  vous  nuire,  et  si  vous  vous  trompez  vous-même 
En  fuyant  un  parti  peut-être  avantageux...  ? 

VALÈRE. 

Eh  !  non  :  vous  me  sauvez  un  ridicule  affreux. 
Que  dirait-on  de  moi,  si  j'allais,  à  mon  âge , 
D'un  ennuyeux  mari  jouer  le  personnage  ? 


ACTE  II,  SCENE  VII.  5n 

Ou  j'aurais  une  prude  au  ton  triste,  excédant, 
Une  bégueule  enfin  qui  serait  mon  pédant  ; 
Ou,  si  pour  mon  malheur  ma  femme  était  jolie, 
Je  serais  le  martyr  de  sa  coquetterie. 
Fuir  Paris,  ce  serait  m 'égorger  de  ma  main. 
Quand  je  puis  m'avancer  et  faire  mon  chemin, 
Irais-je,  accompagné  d'une  femme  importune, 
Me  rouiller  dans  ma  terre ,  et  borner  ma  fortune  ? 
Ma  foi,  se  marier,  à  moins  qu'on  ne  soit  vieux , 
Fi  !  cela  me  paraît  ignoble,  crapuleux. 

CLÉON. 

Vous  pensez  juste. 

VÀLEBE. 

A  vous  en  est  toute  la  gloire. 
D'après  vos  sentiments  je  prévois  mon  histoire, 
Si  j'allais  m'enchaîner  ;  et  je  ne  vous  vois  pas 
Le  plus  petit  scrupule  à  m'ôter  d'embarras. 

CLÉON. 

Mais  malheureusement  on  dit  que  votre  mère 
Par  de  mauvais  conseils  s'obstine  à  cette  affaire  : 
Elle  a  chez  elle  un  homme ,  ami  de  ces  gens-ci , 
Qui ,  dit-on ,  avec  elle  est  assez  bien  aussi  ; 
Un  Ariste ,  un  esprit  d'assez  grossière  étoffe  : 
C'est  une  espèce  d'ours  qui  se  croit  philosophe. 
Le  connaissez-vous? 


5i2  LE  MÉCHANT. 

VALERE. 

Non ,  je  ne  l'ai  jamais  vu  ; 
Chez  moi  depuis  six  ans  je  ne  suis  pas  venu. 
Ma  mère  m'a  mandé  que  c'est  un  homme  sage* 
Fixé  depuis  long-temps  dans  notre  voisinage  ; 
Que  c'était  son  ami,  son  conseil  aujourd'hui, 
Et  qu'elle  prétendait  me  lier  avec  lui. 

CLEON. 

Je  ne  vous  dirai  pas  tout  ce  qu'on  en  raconte  ; 
Il  vous  suffît  qu'elle  est  aveugle  sur  son  compte  : 
Mais  moi,  qui  vois  pour  vous  les  choses  de  sang-froid, 
Au  fond  je  ne  puis  croire  Ariste  un  homme  droit  : 
Géronte  est  son  ami,  cela  depuis  l'enfance.... 

VALÈRE. 

A  mes  dépens  peut-être  ils  sont  d'intelligence  ? 

CLÉON. 

Cela  m'en  a  tout  l'air. 

VALÈRE. 

J'aime  mieux  un  procès  : 
J'ai  des  amis  là-bas,  je  suis  sûr  du  succès. 

CLÉON. 

Quoique  je  sois  ici  l'ami  de  la  famille, 
Je  dois  vous  parler  franc  :  à  moins  d'aimer  leur  fille, 
Je  ne  vois  pas  pourquoi  vous  vous  empresseriez 
Pour  pareille  alliance.  On  dit  que  vous  l'aimiez 
Quand  vous  étiez  ici  ? 


ACTE  II,   SCÈNE  VII.  3i3 

VALERE. 

Mais  assez ,  ce  me  semble  ; 
Nous  étions  élevés,  accoutumés  ensemble  ; 
Je  la  trouvais  gentille,  elle  me  plaisait  fort: 
Mais  Paris  guérit  tout,  et  les  absens  ont  tort. 
On  m'a  mandé  souvent  qu'elle  était  embellie  ; 
Comment  la  trouvez-vous  ? 

CLEON. 

Ni  laide  ni  jolie  ; 
C'est  un  de  ces  minois  que  l'on  a  vus  partout , 
Et  dont  on  ne  dit  rien. 

VALÈRE, 

J'en  crois  fort  votre  goût. 

CLÉON. 

Quant  à  l'esprit,  néant  ;  il  n'a  pas  pris  la  peine 
Jusqu'ici  de  paraître,  et  je  doute  qu'il  vienne  : 
Ce  qu'on  voit  à  travers  son  petit  air  boudeur , 
C'est  qu'elle  sera  fausse,  et  qu'elle  a  de  l'humeur. 
On  la  croit  une  Agnès  ;  mais  comme  elle  a  l'usage 
De  sourire  à  des  traits  un  peu  forts  pour  son  âge , 
Je  la  crois  avancée;  et,  sans  trop  me  vanter, 
Si  je  m'étais  donné  la  peine  de  tenter... 
Enfin ,  si  je  n'ai  pas  suivi  cette  conquête , 
La  faute  en  est  aux  dieux,  qui  (a  firent  si  bête. 

VALÈRE. 

Assurément  Chloé  serait  une  beauté , 
4o 


3i4  LE  MÉCHANT. 

Que  sur  ce  portrait-là  j'en  serais  peu  tenté. 
Allons,  je  vais  partir,  et  comptez  que  j'espère 
Dans  deux  heures  d'ici  désabuser  ma  mère  : 
Je  laisse  en  bonnes  mains.... 

CLEON. 

Non;  il  vous  faut  rester. 

VALEBE. 

Skiais  comment  !  voulez-vous  ici  me  présenter  ? 

CLBON. 

Non  pas  dans  le  moment;  dans  une  heure. 

VALÈBE. 

A  votre  aise. 

CLEON. 

Il  faut  que  vous  alliez  retrouver  votre  chaise  : 

Dans  l'instant  que  Géronte  ici  sera  rentré 

(Car  c'est  lui  qu'il  nous  faut) ,  je  vous  le  manderai; 

Et  vous  arriverez  par  la  route  ordinaire  , 

Comme  ayant  prétendu  nous  surprendre  et  nous  plaire. 

VALÈBE. 

Comment  concilier  cet  air  impatient , 

Cette  galanterie,  avec  mon  compliment? 

C'est  se  moquer  de  l'oncle,  et  c'est  me  contredire  : 

Toute  mon  ambassade  est  réduite  à  lui  dire 

Que  je  serai  (soit  dit  dans  le  plus  simple  aveu) 

Toujours  son  serviteur  et  jamais  son  neveu. 


ACTE  II,  SCENE  VIT.  SiS 

CLEON. 

Et  voilà  justement  ce  qu'il  ne  faut  pas  faire  : 

Ce  ton  d'autorité  choquerait  votre  mère. 

Il  faut  dans  vos  propos  paraître  consentir, 

Et  tâcher,  d'autre  part,  de  ne  point  réussir. 

Écoutez  :  conservons  toutes  les  vraisemblances; 

On  ne  doit  se  lâcher  sur  les  impertinences 

Que  selon  le  besoin ,  selon  l'esprit  des  gens  ; 

II  faut,  pour  les  mener,  les  prendre  dans  leur  sens  : 

l'important  est  d'abord  que  l'oncle  vous  déteste; 

Si  vous  y  parvenez,  je  vous  réponds  du  reste. 

Or,  notre  oncle  est  un  sot,  qui  croit  avoir  reçu 

Toute  sa  part  d'esprit  en  bon  sens  prétendu; 

De  tout  usage  antique  amateur  idolâtre, 

De  toutes  nouveautés  frondeur  opiniâtre  ; 

Homme  d'un  autre  siècle,  et  ne  suivant  en  tout 

Pour  ton  qu'un  vieux  honneur,  pour  loi  que  le  vieux  goût  ; 

Cerveau  des  plus  bornés,  qui,  tenant  pour  maxime 

Qu'un  seigneur  de  paroisse  est  un  être  sublime, 

Vous  entretient  sans  cesse  avec  stupidité 

De  son  banc,  de  ses  soins  ,  et  de  sa  dignité. 

On  n'imagine  pas  combien  il  se  respecte  : 

Ivre  de  son  château,  dont  il  est  l'architecte, 

De  tout  ce  qu'il  a  fait  sottement  entêté , 

Possédé  du  démon  de  la  propriété, 

Il  réglera  pour  vous  son  penchant  ou  sa  haine 


3i(>  LE  MÉCHANT. 

Sur  l'air  dont  vous  prendrez  tout  son  petit  domaine. 

D'abord,  en  arrivant,  il  faut  vous  préparer 

A  le  suivre  partout,  tout  voir,  tout  admirer, 

Son  parc,  son  potager,  ses  bois,  son  avenue; 

Il  ne  vous  fera  pas  grâce  d'une  laitue. 

Vous,  au  lieu  d'approuver,  trouvant  tout  fort  commun, 

Vous  ne  lui  paraîtrez  qu'un  fat  très-importun  , 

Un  petit  raisonneur,  ignorant,  indocile; 

Peut-être  ira-t-il  même  à  vous  croire  imbécile. 

VALERE. 

Oh  !  vous  êtes  charmant Mais  n'aurais-je  point  tort? 

J'ai  de  la  répugnance  à  le  choquer  si  fort. 

CLÉON. 

Eh  bien....  mariez-vous....   Ce  que  je  viens  de  dire 
N'était  que  pour  forcer  Géronte  à  se  dédire, 
Comme  vous  désiriez  ;  moi,  je  n'exige  rien  ; 
Tout  ce  que  vous  ferez  sera  toujours  très-bien  ; 
Ne  consultez  que  vous. 

VALÈRE. 

Ecoutez-moi,  de  grâce; 
Je  cherche  à  m'éclairer. 

CLÉON. 

Mais  tout  vous  embarrasse  , 
Et  vous  ne  savez  point  prendre  votre  parti. 
Je  n'approuverais  pas  ce  début  étourdi 
Si  vous  aviez  affaire  à  quelqu'un  d'estimable  , 


ACTE  II,  SCÈNE  VIL  017 

Dont  la  vue  exigeât  un  maintien  raisonnable; 
Mais  avec  un  vieux  fou  dont  on  peut  se  moquer, 
J'avais  imaginé  qu'on  pouvait  tout  risquer, 
Et  que ,  pour  vos  projets,  il  fallait  sans  scrupule 
Traiter  légèrement  un  vieillard  ridicule. 

VALÈRE. 

Soit..,.  Il  a  la  fureur  de  me  croire  à  son  gré  ; 
Mais,  fiez-vous  à  moi ,  je  l'en  détacherai. 

SCÈNE  VIII. 

FRONTIN,  CLÉON,  VALÈRE. 

FRONT  IN. 

Monsievr,  j'entends  dubruit,et  je  crains  qu'on  ne  vienne. 

CLÉON. 

Ne  perdez  point  de  temps;  que  Frontin  vous  remène. 

SCÈNE  IX. 

CLÉON,  seul. 

Maintenant  éloignons  Frontin  ,  et  qu'à  Paris 
Il  porte  le  mémoire  où  je  demande  avis 
Sur  1'interdiclion  de  cet  ennuyeux  frère. 
Florise  s'en  défend  ;  son  faible  caractère 
Ne  sait  point  embrasser  un  parti  courageux. 
Embarquons-la  si  bien ,  qu'amenée  où  je  veux 


3i8  LE  MÉCHANT. 

Mon  projet  soit  pour  elle  un  parti  nécessaire. 

Je  ne  sais  si  je  dois  trop  compter  sur  Valère.... 

Il  pourrait  bien  manquer  de  résolution  , 

Et  je  veux  appuyer  son  expédition  : 

C'est  un  fat  subalterne  ;  il  est  né  trop  timide  : 

On  ne  va  point  au  grand  si  l'on  n'est  intrépide 


FIN    DU   SECOND    ACTF. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  5iQ 

*,VVVV\M/VVW'VVVVVVVl'VVVt'VVVW/VV»\<VV*VVV>'V\/VtVVWiV^ 

ACTE  TROISIÈME. 


SCENE  I, 
CHLOÉ,  LISETTE. 

CHLOE. 

Oui,  je  te  le  répète,  oui,  c'est  lui  que  j'ai  vu; 
Mieux  encor  que  mes  yeux  mon  cœur  l'a  reconnu  : 
C'est  Yalère  lui-même.  Et  pourquoi  ce  mystère? 
Venir  sans  demander  mon  oncle  ni  ma  mère , 
Sans  marquer  pour  me  voir  le  moindre  empressement! 
Ce  procédé  m'annonce  un  affreux  changement. 

LISETTE. 

Eh  !  non  ,  ce  n'est  pas  lui;  vous  vous  serez  trompée. 

CHLOÉ. 

Non ,  crois-moi  ;  de  ses  traits  je  suis  trop  occupée 
Pour  pouvoir  m'y  tromper,  et  nul  autre  isur  moi 
N'aurait  jamais  produit  le  trouble  où  je  me  voi  : 
Si  tu  le  connaissais ,  si  tu  pouvais  m'entendre , 
Ah  !  tu  saurais  trop  bien  qu'on  ne  peut  s'y  méprendre, 
Que  rien  ne  lui  ressemble,  et  que  se  sont  des  traits 
Qu'avec  d'autres,  Lisette?  on  ne  confond  jamais. 


f>20  LE  MÉCHANT. 

Le  doux  saisissement  d'une  joie  imprévue, 
Tous  les  plaisirs  du  cœur,  m'ont  remplie  à  sa  vue  : 
J'ai  voulu  l'appeler ,  je  l'aurais  dû ,  je  crois  ; 
Mes  transports  m'ont  ôté  l'usage  de  la  voix , 
Il  était  déjà  loin....  Mais  dis-tu  vrai  ,  Lisette  ? 
Quoi  !  Frontin.... 

LISETTE. 

Il  me  tient  l'aventure  secrète  ; 
Son  maître  l'attendait,  et  je  n'ai  pu  savoir... 

CHLOÉ. 

Informe-toi  d'ailleurs  ;  d'autres  l'auront  pu  voir; 
Demande  à  tout  le  monde....  Eh  !  va  donc. 

LISETTE. 

Patience  ! 
Du  zèle  n'est  pas  tout ,  il  faut  de  la  prudence  : 
N'allons  pas  nous  jeter  dans  d'autres  embarras  ; 
Raisonnons  :  c'est  Valère,  ou  bien  ce  ne  l'est  pas  : 
Si  c'est  lui ,  dans  la  règle  il  faut  qu'il  vous  prévienne  ; 
Et  si  ce  ne  Test  pas  ,  ma  course  serait  vaine  ; 
On  le  saurait;  Cléon,  dans  ses  jeux  innocents, 
Dirait  que  nous  courons  après  tous  les  passants. 
Ainsi ,  tout  bien  pesé  ,  le  plus  sûr  est  d'attendre 
Le  retour  de  Frontin,  dont  je  veux  tout  apprendre... 
Serait-ce  bien  Valère?...  Eh!  mais,  en  vérité, 
Je  commence  à  le  croire...  Il  l'aura, consulté  :         , 
De  quelque  bon  conseil  cette  fuite  est  l'ouvrage. 


ACTE  III,  SCÈNE  I.  frij 

Oui ,  brouiller  des  parents  le  jour  d'un  mariage, 
Pour  prélude  chasser  l'époux  de  la  maison  : 
L'histoire  est  toute  simple ,  et  digne  de  Cléon. 
Plus  le  trait  serait  noir,  plus  il  est  vraisemblable. 

CBLOÉ. 

Il  faudrait  que  ce  fût  un  homme  abominable  : 
Tes  soupçons  vont  trop  loin.  Qu'ai-je  fait  contre  lui  ? 
Et  pourquoi  voudrait-il  m'afïliger  aujourd'hui  ? 
Peut-il  être  des  cœurs  assez  noirs  pour  se  plaire 
A  faire  ainsi  du  mal  pour  le  plaisir  d'en  faire  ? 
Mais  toi-même  pourquoi  soupçonner  cette  horreur? 
Je  te  vois  lui  parler  avec  tant  de  douceur  ! 

LISETTE. 

Vraiment,  pour  mon  projet,  il  ne  faut  pas  qu'il  sache 
Le  fonds  d'aversion  qu'avec  soin  je  lui  cache. 
Souvent  il  m'interroge ,  et  du  ton  le  plus  doux 
Je  flatte  les  desseins  qu'il  a,  je  crois,  sur  vous. 
Il  imagine  avoir  toute  ma  confiance , 
Il  me  croit  sans  ombrage  et  sans  expérience. 
Il  en  sera  la  dupe  :  allez  ,  ne  craignez  rien  : 
Géronte  amène  Ariste,  et  j'en  augure  bien. 
Les  desseins  de  Cléon  ne  nuiront  point  aux  nôtres  : 
J'ai  vu  ces  gens  si  fins  plus  attrapés  que  d'autres. 
On  l'emporte  souvent  sur  la  duplicité 
En  allant  son  chemin  avec  simplicité , 
Et... 
4i 


322  LE  MÉCHANT. 

frontin,  derrière  te  théâtre. 
Lisette  ! 

lisette  ,  à  Chioé. 
Rentrez;  c'est  Frontin  qui  m'appelle. 

SCÈNE  IL 

FRONTIN,  LISETTE. 

frontin  ,  sans  voir  Lisette. 
Parbleu  ,  je  vais  lui  dire  une  belle  nouvelle  ! 
On  est  bien  malheureux  d  être  né  pour  servir  : 
Travailler,  ce  n'est  rien  :  mais  toujours  obéir  ! 

LISETTE. 

Comment  !  ce  n'est  que  vous?  Moi,  je  cherchais  Ariste. 

FRONTIN. 

Tiens,  Lisette,  finis,  ne  me  rends  pas  plus  triste  : 
J'ai  déjà  trop  ici  de  sujet  d'enrager 
Sans  que  ton  air  fâché  vienne  encor  m 'affliger. 
Il  m'envoie  à  Paris ,  que  dis-tu  du  message  ? 

LISETTE. 

Rien. 

FRONTIN. 

Comment,  rien  !  un  mot  pour  le  moins. 

LISETTE. 

Bon  voyage  : 
Partez  ,  ou  demeurez,  cela  m'est  fort  égal. 


ACTE  III ,  SCÈNE  IL  3*3 

FRONTIN. 

Comment  as-tu  le  cœur  de  me  traiter  si  mal  ? 
Je  n'y  puis  plus  tenir ,   ta  gravité  me  tue  ; 
Il  ne  tiendra  qu'à  moi ,  si  cela  continue 
Oui de  mourir. 

LISETTE. 

Mourez. 

FRONTIN. 

Pour  t'a  voir  résisté 
Sur  celui  qui  tantôt  s'est  ici  présenté.... 
Pour  n'avoir  pas  voulu  dire  ce  que  j'ignore.... 

LISETTE. 

Vous  le  savez  très-bien,  je  le  répète  encore  : 
Vous  aimez  les  secrets  ;  moi,  chacun  a  son  goût, 
Je  ne  veux  point  d'amant  qui  ne  me  dise  tout. 

FRONTIN. 

Ah  !  comment  accorder  mon  honneur  et  Lisette  ? 
Si  je  te  le  disais  ?  4 

LISETTE. 

Oh  !  la  paix  serait  faite, 
Et  pour  nous  marier  tu  n'aurais  qu'à  vouloir. 

FRONTIN. 

Eh  bien  !  l'homme  qu'ici  vous  ne  deviez  pas  voir 
Etait  un  inconnu...    dont  je  ne  sais  pas  l'âge.... 
Qui ,  pour  nous  consulter  sur  certain  mariage 
D'une  fille....  non  veuve....  ou  les  deux....  au  surplus 


5»4  LE  MÉCHANT. 

Tout  va  bien....  M'entends-tu  ? 

LISETTE. 

Moi  ?  non. 

FRONTIN. 

Ni  moi  non  plus. 
Si  bien  que  pour  cacher  et  l'homme  et  l'aventure.... 

LISETTE. 

As-tu  dit  ?  A  quoi  bon  te  donner  la  torture  ? 
Va,  mon  pauvre  Frontin,  tu  ne  sais  pas  mentir; 
Et  je  t'en  aime  mieux;  moi ,  pour  te  secourir  , 
Et  ménager  l'honneur  que  tu  mets  à  te  taire, 
Je  dirai,  si  tu  veux ,  qui  c'était. 

FRONTIN. 

Qui? 

LISETTE. 

Valère. 
Il  ne  faut  pas  rougir,  ni  tant  me  regarder. 

FRONTiN. 

Eh  bien,  situ  le  sais,  pourquoi  le  demander? 

LISETTE. 

Comme  je  n'aime  pas  les  demi-confidences  , 
Il  faudra  m'éclaircir  de  tout  ce  que  tu  penses 
De  l'apparition  de  Valère  en  ces  lieux  , 
Et  m'apprendre  pourquoi  cet  air  mystérieux. 
Mais  je  n'ai  pas  le  temps  d'en  dire  davantage  ; 
Voici  mon  dernier  mot  :  je  défends  ton  voyage  ; 


ACTE  III,  SCÈNE  IT.  3î5 

Tu  m'aimes,  obéis:  si  tu  pars,  dès  demain 
Toute  promesse  est  nulle ,  et  j'épouse  Faaquin. 

FRONTIN. 

Mais.... 

LISETTE. 

Point  de  mais... On  vient.  Va,  fais  croire  à  ton  maître 
Que  tu  pars,  nous  saurons  te  faire  disparaître. 

SCÈNE  III. 
ARISTE,  GÉRONTE,  CLÉON,  LISETTE. 

GERONTE. 

Que  fait  donc  ta  maîtresse?  où  chercher  maintenant? 
Je  cours...  j'appelle..* 

LISETTE. 

Elle  est  dans  son  appartement. 

GÉBONTE. 

Cela  peut  être ,  mais  elle  ne  répond  guère. 

LISETTE. 

Monsieur,  elle  a  si  mal  passé  la  nuit  dernière.. 

géronte. 
Oh  ï  parbleu  !  tout  ceci  commence  à  m'ennuyer  : 
Je  suis  las  des  humeurs  qu'il  me  faut  essuyer  ; 
Comment  !  on  ne  peu  t  plus  être  un  seul  jour  tranquille  ! 
Je  vois  bien  qu'elle  boude ,  et  je  connais  son  style  ; 
Oh  bien  !  moi ,  les  boudeurs  sont  mon  aversion  , 


3a6  LE  MÉCHANT. 

lit  je  n'en  veux  jamais  souffrir  dans  ma  maison. 
A  mon  exemple  ici  je  prétends  qu'on  en  use  ; 
Je  tâche  d'amuser,  et  je  veux  qu'on  m'amuse. 
Sans  cesse  de  l'aigreur,  des  scènes ,  des  refus  , 
Et  des  maux  éternels,  auxquels  je  ne  crois  plus  ! 
Cela  m'excède  enfin.  Je  veux  que  tout  le  monde 
Se  porte  bien  chez  moi,  que  personne  n'y  gronde  , 
Et  qu'avec  moi  chacun  aime  à  se  réjouir  ; 
Ceux  qui  s'y  trouvent  mal,  ma  foi,  peuvent  partir. 

ARISTE. 

Florise  a  de  l'esprit  :  avec  cet  avantage 

On  a  de  la  ressource;  et  je  crois  bien  plus  sage 

Que  vous  la  rameniez  par  raison ,  par  douceur , 

Que  d'aller  opposer  la  colère  à  l'humeur  : 

Ces  nuages  légers  se  dissipent  d'eux-mêmes  : 

D'ailleurs  je  ne  suis  point  pour  les  partis  extrêmes. 

Vous  vous  aimez  tous  deux. 

CEROSTE. 

Et  qu'en  pense  Cléon  ? 

CLÉOÎ*. 

Que  vous  n'avez  pas  tort ,  et  qu'Ariste  a  raison. 

GERONTE. 

Mais  encor  quel  conseil... 

CLÉON. 

Que  voulez-vous  qu'on  dise  ? 
Vous  savez  mieux  que  nous  comment  mener  Flori>e  ; 


ACTE  III,  SCÈNE  III.  3^7 

S'il  faut  se  déclarer  pourtant  de  bonne  foi, 
Je  voudrais,  comme  vous,  être  maître  chez  moi. 
D'autre  part,  se  brouiller  ..  A  propos  de  querelle, 
Il  faut  que  je  vous  parle  :  en  causant  avec  elle , 
Je  crois  avoir  surpris  un  projet  dangereux  , 
Et  que  je  vous  dirai  pour  le  bien  de  tous  deux, 
Car  vous  voir  bien  ensemble  est  ce  que  je  désire. 

CÉftONTE. 

Allons  :  chemin  faisant ,  vous  pourrez  me  le  dire. 

Je  vais  la  retrouver  :  venez-y  ;  je  verrai, 

Quand  vous  m'aurez  parlé,  ce  que  je  lui  dirai. 

Ariste,  permettez  qu'un  moment  je  vous  quitte. 

Je  vais  avec  Cléon  voir  ce  qu'elle  médite  , 

Et  la  déterminer  à  vous  bien  recevoir  ; 

Car  de  façon  ou  d'autre...    Enfin  nous  allons  voir. 


SCEJNE  IV. 

ARISTE,  LISETTE. 

LISETTE. 

An  !  que  votre  retour  nous  était  nécessaire, 
Monsieur,  vous  seul  pouvez  rétablir  cette  affaire  : 
Elle  tourne  au  plus  mal;  et  si  votre  crédit 
Ne  détrompe  Géronte,  et  ne  nous  garantit, 
Cléon  va  perdre  tout. 


328  LE  MECHANT. 

ARISTE. 

Que  veux-tu  que  je  fasse  ? 
Géronte  n'entend  rien  :  ce  que  je  vois  me  passe  : 
J'ai  beau  citer  des  faits,  et  lui  parler  raison, 
Il  ne  croit  rien ,  il  est  aveugle  sur  Gléon. 
J'ai  pourtant  tout  espoir  dans  une  conjecture 
Qui  le  détromperait ,  si  la  chose  était  sûre  ; 
Il  s'agit  de  soupçons,  que  je  puis  voir  détruits. 
Comme  je  crois  le  mal  le  plus  tard  que  je  puis, 
Je  n'ai  rien  dit  encor  ;  mais  aux  yeux  de  Géronte 
Je  démasque  le  traître  et  le  couvre  de  honte, 
Si  je  puis  avérer  le  tour  le  plus  sanglant 
Dont  je  l'ai  soupçonné ,  grâces  à  son  talent. 

LISETTE. 

Le  soupçonner  !  comment!  c'est-là  que  vous  en  êtes  ? 
Ma  foi,  c'est  trop  d'honneur,  monsieur,  que  vous  lui  faites, 
Croyez  d'avance,  et  tout. 

ARISTE. 

Il  s'en  est  peu  fallu 
Que  pour  ce  mariage  on  ne  m'ait  pas  revu  : 
Sans  toutes  mes  raisons,  qui  l'ont  bien  ramenée, 
La  mère  de  Valère  était  déterminée 
A  les  remercier. 

LISETTE. 

Pourquoi  ? 

ARISTE. 

C'est  une  horreur. 


ACTE  III ,  SCENE  IV.  32(> 

Dont  je  veux  dévoiler  et  confondre  l'auteur  ; 
Et  tu  m'y  serviras. 

LISETTE. 

A  propos  de  Valère, 
Où  croyez-vous  qu'il  soit? 

ARISTE. 

Peut-être  chez  sa  mère 
Au  moment  où  j'en  parle.  A  toute  heure  on  l'attend. 

LISETTE. 

Bon  !  il  est  ici. 

ARISTE. 

Lui? 

LISETTE. 

Lui  ;  le  fait  est  constant. 

ARISTE. 

Mais  quelle  étourderie! 

LISETTE. 

Oh  !  toutes  ses  mesures 
Semblaient ,  pour  le  cacher  bien  prises  et  bien  sûres  : 
Il  n'a  vu  que  Cléon;  et,  l'oracle  entendu, 
Dans  le  bois  près  d'ici  Valère  s'est  perdu , 
Et  je  l'y  crois  encor  :  comptez  que  c'est  lui-même, 
Je  le  sais  de  Frontin, 

ARISTE. 

Quel  embarras  extrême  ! 
4» 


55o  LE  MÉCHANT. 

Que  faire  ?  L'aller  voir ,  on  saurait  tout  ici  : 
Lui  mander  nies  conseils  est  le  meilleur  parti. 
Bonne-moi  ce  qu'il  faut  :  hâte-toi,  que  j'écrive. 

LISETTE. 

J'y  vais. . .  J'entends,  je  crois,  quelqu'un  qui  nous  arrive. 

SCÈNE  V. 

ARISTE ,  seul. 

Ce  voyage  insensé,  d'accord  avec  Cléon, 

Sur  la  lettre  anonyme  augmente  mon  soupçon  : 

La  noirceur  masque  en  vain  les  poisons  qu'elle  verse, 

Tout  se  sait  tôt  ou  tard,  et  la  vérité  perce  : 

Far  eux-mêmes  souvent  les  méchans  sont  trahis. 

SCÈNE  VI. 

VALÈRE,  ARISTE. 

VALERE. 

Ah!  les  affreux  chemins,  et  le  maudit  pays  ! 

(  à  Arisle.  ) 
Mais,  degrace,  monsieur,voulez-vous  bien  m'apprendre 
Où  je  puis  voir  Géronte  ? 

ARISTE. 

Il  serait  mieux  d'attendre  : 
En  ce  moment,  monsieur,  il  est  fort  occupé. 


ACTE  III ,  SCÈNE  VI.  33i 

VALERE. 

Et  Florise?  On  viendrait ,  ou  je  suis  bien  trompé  : 

L'étiquette  du  lieu  serait  un  peu  légère  ; 

Et  quand  un  gendre  arrive,  on  n'a  point  d'autre  affaire.. 

ARISTE. 

Quoi.'  vous  êtes... 

VALÈRE. 

Valère. 

ARISTE. 

Eh  quoi  !  surprendre  ainsi  ! 
Votre  mère  voulait  vous  présenter  ici> 
A  ce  qu'on  m'a  dit. 

VALÈRE. 

Bon  !  vieille  cérémonie  : 
D'ailleurs ,  je  sais  très-bien  que  l'affaire  est  finie  9 
Ariste  a  décidé....  Cet  Ariste,  dit-on, 
Est  aujourd'hui  chez  moi  maître  de  la  maison  : 
On  suit  aveuglément  tous  les  conseils  qu'il  donne  : 
Ma  mère  est,  par  malheur,  fort  crédule,  trop  bonne. 

ARISTE. 

Sur  l'amitié  d'Ariste,  et  sur  sa  bonne  foi.... 

VALÈRE. 

Oh!  cela.... 

ARISTE. 

Doucement,  cet  Ariste  c'est  moi. 


532  LE  MÉCHANT. 

VALERE. 

Ahf  monsieur  ... 

ÀMSTE. 

Ce  n'est  point  snr  ce  qui  me  regarde 
Que  je  me  plains  des  traits  que  votre  erreur  hasarde; 
ÏNe  me  connaissant  point,  ne  pouvant  me  juger, 
Vous  ne  m'offensez  pas  ;  mais  je  dois  m 'affliger 
Du  ton  dont  vous  parlez  d'une  mère  estimable, 
Qui  vous  croit  de  l'esprit,  un  caractère  aimable; 
Qui  veut  votre  bonheur  :  voilà  ses  seuls  défauts. 
Si  votre  cœur  au  fond  ressemble  à  vos  propos.... 

VALÈRE. 

Vous  me  faites  ici  les  honneurs  de  ma  mère  , 
Je  ne  sais  pas  pourquoi  :  son  amitié  m'est  chère  ; 
Le  hasard  vous  a  fait  prendre  mal  mes  discours, 
Mais  mon  cœur  la  respecte  et  l'aimera  toujours. 

AMSTE. 

Valère,  vous  voilà  ;  ce  langage  est  le  vôtre  : 

Oui,  le  bien  vous  est  propre  ,  et  le  mal  est  d'un  autre, 

VALÈRE. 

(à  part.)  (haut.) 

Oh  !  voici  les  sermons,  l'ennui!...  niais,  s'il  vous  plaît, 
Ne  ferions-nous  pas  bien  d'aller  voir  où  l'on  est  ? 
Il  convient.... 

AMSTE. 

Un  moment  :  si  l'amitié  sincère 


ACTE  III,  SCENE  VI.  353 

M'autorise  à  parler  au  nom  de  votre  mère, 
De  grâce  ,  expliquez-moi  ce  voyage  secret 
Qu'aujourd'hui  même  ici  vous  avez  déjà  fait. 

VALERE. 

Vous  savez....? 

AltîSTE. 

Je  le  sais. 

VALÈRE. 

Ce  n'est  point  un  mystère 
Bien  merveilleux;  j'avais  à  parler  d'une  affaire 
Qui  regarde  Cléon  et  m'intéresse  fort  ; 
J'ai  voulu  librement  l'entretenir  d'abord  , 
Sans  être  interrompu  par  la  mère  et  la  fille, 
Et  nous  voir  assiégés  de  toute  une  familje  : 
Comme  il  est  mon  ami  ... 

ARISTE. 

Lui... 

VALÈRE. 


Mais  assurément* 


ARISTE. 


Vous  osez  l'avouer  ? 


VALERE. 

Ah  !  très-parfaitement  : 
C'est  un  homme  d'esprit  *  de  bonne  compagnie  ; 
Et  je  suis  son  ami  de  cœur  et  pour  la  vie. 
Oh  !  ne  l'est  pas  qui  veut. 


554  LE  MÉCHANT. 

ARISTE. 

Et  si  l'on  vous  montrait 
Que  vous  le  haïrez  ? 

VALERE. 

On  serait  bien  adroit. 

A1USTE. 

Si  Ton  vous  faisait  voir  que  ce  bon  air,  ces  grâces, 
Ce  clinquant  de  l'esprit ,  ces  trompeuses  surfaces  , 
Cachent  un  homme  affreux,  qui  veut  vous  égarer, 
Et  que  l'on  ne  peut  voir  sans  se  déshonorer? 

VALÈRE. 

C'est  juger  par  des  bruits  de  pédants,  de  commères. 

ARISTE. 

£ïon ,  par  la  voix  publique  ;  elle  ne  trompe  guères. 
Géronte  peut  venir,  et  je  n'ai  pas  le  temps 
De  vous  instruire  ici  de  tous  mes  sentiments  : 
Mais  il  faut  sur  Cléon  que  je  vous  entretienne , 
Après  quoi  choisissez  son  commerce  ou  sa  haine. 
Je  sens  que  je  vous  lasse ,  et  je  m'aperçois  bien  , 
A  vos  distractions,  que  vous  ne  croyez  rien  : 
Mais ,  malgré  vos  mépris ,  votre  bien  seul  m'occupe  ; 
Il  serait  odieux  que  vous  fussiez  sa  dupe. 
L'unique  grâce  encor  qu'attend  mon  amitié  5 
C'est  que  vous  n'alliez  point  paraître  si  lié 
Avec  lui  :  vous  verrez  avec  trop  d'évidence 
Que  je  n'exigeais  pas  une  vaine  prudence. 


ACTE  III,  SCÈNE  VI.  335 

Quant  au  ton  dont  il  faut  ici  vous  présenter  , 
Rien ,  je  crois,  là-dessus,  ne  doit  m'inquiéter; 
Vous  avez  de  l'esprit ,  un  heureux  caractère  , 
De  l'usage  du  monde  ,  et  je  crois  que ,  pour  plaire  , 
Vous  tiendrez  plus  de  vous  que  des  leçons  d'autrui. 
Géronte  vient;  allons.... 

;  SCÈNE  VIL 

GÉRONTE,  ARISTE,   VALÈRE. 

géiionte  ,  d'un  air  fort  empressé. 

Eh!  vraiment  oui ,  c'est  lui. 

Bon  jour,  mon  cher  enfant...     Viens  donc  que  je  t'embrasse  l 

(à  Ariste.) 
Comme  le  voilà  grand  !....  ma  foi,  cela  nous  chasse, 

VALERE. 

Monsieur,  en  vérité.... 

GÉRONTE. 

Parbleu  !  je  l'ai  vu  là , 
Je  m'en  souviens  toujours ,  pas  plus  haut  que  cela  ; 
C'était  hier,  je  crois...  Comme  passe  notre  âge  ! 
Mais  te  voilà  vraiment  un  grave  personnage. 

(à  Ariste.  ) 
Vous  voyez  qu'avec  lui  j'en  use  sans  façon  ; 
C'est  tout  comme  autrefois;  je  n'ai  pas  d'autre  ton. 


336  LE  MÉCHANT. 

VALERE. 

Monsieur,  c'est  trop  d'honneur... 

GERONTE. 

Oh!  non  pas,  je  te  prie; 
N'apporte  point  ici  l'air  de  cérémonie , 
Regarde-toi  déjà  comme  de  la  maison. 

(à  Ariste.) 
A  propos,  nous  comptons  qu'elle  entendra  raison. 
Oh  !  j'ai  fait  un  beau  bruit  !  C'est  bien  moi  qu'on  étonne  ! 
La  menace  est  plaisante!  ah!  je  ne  crains  personne. 
Je  ne  la  croyais  point  capable  de  cela  ; 
Mais  je  commence  à  voir  que  tout  s'apaisera  , 
Et  que  ma  fermeté  remettra  sa  cervelle. 
Vous  pouvez  maintenant  vous  présenter  chez  elle  ; 
Dites  bien  que  je  veux  terminer  aujourd'hui  ; 
Je  vais  renouveler  connaissance  avec  lui. 
Allez  ,  si  l'on  ne  peut  la  résoudre  à  descendre, 
J'irai  dans  un  moment  lui  présenter  son  gendre. 

SCÈNE  VIII. 

GÉRONTE,  VALÈRE. 

GÉRONTE. 

Eh  bien,  es-tu  toujours  vif,  joyeux,  amusant? 
Ta  nous  réjouissais. 

VALÈRE. 

Oh  !  j'étais  fort  plaisant  ! 


ACTE  III,  SCÈNE  VIII.  33; 

CÉRONTE. 

Tu  peux  de  cet  air  grave  avec  moi  te  défaire; 
Je  t'aime  comme  un  fils,   et  tu  dois,... 
valère  ,  à  part. 

Comment  faire  ? 
Son  amitié  me  touche. 

gérontb  ,   à  part. 

Il  paraît  bien  distrait. 
Eh  bien...  ? 

valère. 
Assurément,   monsieur...  j'ai  tout  sujet 
De  chérir  les  bontés 

GERONTE. 

Non  ;  ce  ton-là  m'ennuie  : 
Je  te  l'ai  déjà  dit,  point  de  cérémonie. 

SCÈNE  IX. 
CLÉON  ,  GÉRONTE  ,  VALÈRE. 

CLEON. 

Ne  suis-je  pas  de  trop  ? 

GÉRONTE. 

Non  ,  non  ,   mon  cher  Cléon  ; 

Venez ,  et  partagez  ma  satisfaction. 

cléon. 

Je  ne  pouvais  trop  tôt  renouer  connaissance 
43 


358  LE  MÉCHANT. 

Avec  monsieur. 

VALERE. 

J'avais  la  même  impatience. 
cléon  ,  bas  à  Vaihrc. 
Comment  va...  ? 

valère  ,  bas  a  Cléon. 
Patience. 

cérokte  ,  à  Ciéon. 

Il  est  complimenteur, 
C'est  un  défaut. 

CLÉON. 

Sans  doute  ;  il  ne  faut  que  le  cœur. 
(g£ronte. 
J'avais  grande  raison  de  prédire  à  ta  mère 
Que  tu  serais  bien  fait,  noblement,  sûr  de  plaire  : 
Je  m'y  connais ,  je  sais  beaucoup  de  bien  de  toi. 
Des  lettres  de  Paris  et  des  gens  que  je  croi 

VA.LÈRE. 

On  reçoit  donc  ici  quelquefois  des  nouvelles  ? 
Les  dernières,  monsieur,  les  sait-on  1' 

géronte. 

Qui  sont-elles  ? 
Nous  est-il  arrivé  quelque  chose  d'heureux  ? 
Car,  quoique  loin  de  tout,  enterré  dans  ces  lieux, 
Je  suis  toujours  sensible   aux  biens  de  ma  patrie  : 
Eh   bien?  Voyons  donc,  qu'est-ce?  apprends -moi,  je  te  prie... 


ACTE  IH,  SCÈNE  IX.  33o, 

valère  ,  d'un  ton  précipité. 
Julie  a  pris  Damon  ,   non  qu'elle  l'aime  fort  ; 
Mais  il  avait  Phryné  ,  qu'elle  hait  à   la  mort. 
Lisidor  à  la  fin  a  quitté  Doralise  : 
Elle  est  bien  ,   mais  ma  foi   d'une  horrible  bêtise  : 
Déjà  depuis  long- temps  cela  devait  finir, 
Et  le  pauvre  garçon  n'y  pouvait   plus  tenir. 

cléon  s  bas  à  Valère. 
Très-bien  ,  continuez. 

VALERE. 

J'oubliais  de  vous  dire 
Qu'on  a  fait  des  couplets  sur  Lucile  et  Delphire  : 
Lucile  en  est  outrée,  et  ne  se  montre  plus  : 
Mais  Delphire  a  mieux  pris  son  parti  là-dessus  ; 
On  la  trouve  par-tout  s'affichant  de  plus  belle  , 
Et  se  moquant  du  ton  ,   pourvu  qu'on  parie  d'elle. 
Lise  a  quitté  le  rouge  ,  et  l'on  se  dit  tout  bas 
Qu'elle  ferait  bien  mieux  de  quitter  Licidas  ; 
On  prétend  qu'il  n'est  pas  compris  dans  la  réforme , 
Et  qu'elle  est  seulement  bégueule  pour  la  forme. 

CÉRONTE. 

Quels  diables  de  propos  me  tenez-vous  donc  là  t\ 

VALÈRE. 

Quoi  !  vous  ne  saviez  pas  un  mat  de  tout  cela  ?j 
On  n'en  dit  rien   ici?  l'ignorance   profonde! 
Mais  c'est  5  en  vérité ,  n'être  pas  de  ce  monde  ; 


540  LE  MECHANT. 

Vous  n'avez  donc  ,  monsieur  ,  aucune  liaison  ? 
Eh  mais  !  où  vivez-vous  ? 

géronte. 
Parbleu  !  dans  ma  maison  , 
M 'embarrassant  fort  peu  des  intrigues  frivoles 
D'un  tas  de  freluquets  ,   d'une  troupe  de  folles  ; 
Aux  gens  que  je  connais  paisiblement  borné. 
Eh  !  que  m'importe  à  moi  si  madame  Phryné 
Ou  madame   Lucile  affichent  leurs  folies  ? 
Je  ne  m'occupe  point  de  telles  minuties  , 
Et  laisse  aux  gens  oisifs  tous  ces  menus  propos  , 
Ces  puérilités  ,  la  pâture  des  sots. 

CLÉON. 

(  à  Géronte.  )  {bas  à  Valère.  ) 

Vous  avez  bien  raison...   Courage. 

GÉRONTE. 

Cher  Valère , 
Nous  avons ,  je  le  vois  ,  la  tête  un  peu  légère  , 
Et  je  sens  que  Paris  ne  t'a  pas  mal  gâté  ; 
Mais  nous  te  guérirons  de  la  frivolité. 
Ma  nièce  est  raisonnable ,  et  ton  amour  pour  elle 
Va  rendre  à  ton  esprit  sa  forme  naturelle. 

VALÈRE. 

C'est  moi ,  sans  me  flatter ,  qui  vous  corrigerai 
De  n'être  au  fait  de  rien,   et  je  vous  conterai... ., 


ACTE  III,  SCÈNE  IX.  ~,  i 

CLRONTE. 

Je  tVn  dispense. 

VALERE. 

On  peut  vous  rendre  un  homme  aimable , 
Meltre  votre  maison  sur  un  Ion  convenable, 
Vous  donner  l'air  du  monde  au  lieu  des  vieilles  mœurs: 
On  ne  vit  qu'à  Paris,  et  l'on  végète  ailleurs. 

CLÉOiW 

(bas  à  VaUrc.)   (bas  à  Géronte.) 
Ferme. ...  11  est  singulier. 

CEUONTE. 

Mais  c'est  delà  folie. 
Il  faut  qu'il  ait.... 

VALÈiiE. 

La  nièce  est-elle  encor  jolie? 

GÉlXOiSTE. 

Comment  encor!  Je  crois  qu'il  a  perdu  l'esprit; 
Elle  est  dans  son  printemps,  chaque  jour  l'embellit. 

VALERE. 

Elle  était  assez  bien. 

cléon,  bas  à  Géronte. 
L'éloge  est  assez  mince. 

VALÈRE. 

Elle  avait  de  beaux  yeux  pour  des  3  eux  de  province. 

GÉRONTE. 

Sais-tu  que  je  commence  à  m 'impatienter, 


54a  LE  MÉCHANT. 

Et  qu'avec  nous  ici  c'est  très-mal  débuter? 

Au  lieu  de  témoigner  l'ardeur  de  voir  ma  nièce, 

Et  d'en  parler  du  ton  qu'inspire  la  tendresse.... 

VALEUE. 

Vcus  voulez  des  fadeurs,  de  l'adoration? 
Je  ne  me  pique  pas  de  belle  passion. 
Je  l'aime.,.,  sensément. 

GERONTE. 

Comment  donc? 

VALERE. 

Comn.e  on  aime... 
Sans  que  la  têle  tourne....  Elle  en  fera  de  même  : 
Je  réserve  au  contrat  toute  ma  liberté; 
Nous  vivrons  bons  amis  chacun  de  son  côté. 

cléon,  bas  à  Va  1ère. 
A  merveille  !  appuyez. 

clronte. 
Ce  petit  train  de  vie 
Est  tt  ut-à-fait  touchant,  et  donne  grande  envie.... 

VALERE. 

Je  veux  d'abord.... 

GÉRONTE. 

D'abord  il  faut  changer  de  ton. 
cléon,  bas  à  Valère. 
Dites,  pour  l'achever,  du  mal  de  la  maison. 

GÉRONTE. 

Or,  écoute.... 


ACTE  ni,  scène  IX.  r>,r> 

VALERE. 

Attendez,  il  me  vient  une  idée. 
(Il  se  promena  au  fond  du  théâtre,  regardant  de 
celé  et  d'autre,  sans  écouter  Géronte.  ) 

cérome,  à  Cléon. 
Quelle  tète!  Oh!  ma  foi  !  la  noce  est  retardée  : 
Je  ferais  à  ma  nièce  un  fort  joli  présent! 
Je  lui  veux  un  mari  sensible,  complaisant; 
Et  s'il  v eut  l'obtenir  (  car  je  sens  que  je  l'aime  ) 
Il  faut  sur  mes  avis  qu'il  change  son  système. 
Mais  qu'examine-t-il? 

valere. 
Pas  mal.,,  cette  façon... 

GÉRONTE. 

Tu  trouves  bien ,  je  crois ,  le  goût  de  la  maison  ? 
Elle  est  belle,  en  bon  air;  enfin  c'est  mon  ouvrage; 
Il  faut  bien  embellir  son  petit  hermitage: 
J'ai  de  quoi  lo  montrer  pendant  huit  jouis  ici. 
Mais  quoi! 

VALÈLE. 

Je  suis  à  vous...  en  abattant  ceci... 

cléox,  à  Géronte. 
Que  parle-t-il  d'abattre? 

VALERE. 

Oh!  rien. 


344  LE  MECHANT. 

CÉilONTE. 

Mais  je  l'espère. 
Sachons  ce  qui  l'occupe-..  Est-ce  donc  un  mystère  ? 

VALERE. 

Non  ,  c'est  que  je  prenais  quelques  dimensions 
Pour  des  ajustements,  des  augmentations. 

CEUONTE. 

En  voici  bien  d'une  autre  !  eh  !  dis-moi ,  je  le  prie , 
Te  prennent-ils  souvent  tes  accès  de  folie  I' 

VALERE. 

Parlons  raison,  mon  oncle;  oubliez  un  moment 
Que  vous  avez  tout  fait,  et  point  d'aveuglement  : 
Avouez,  la  maison  est  maussade,  odieuse, 
Je  trouve  tout  ici  d'une  vieillesse  affreuse  : 
Vous  voyez.... 

céronte. 
Que  tu  n'as  qu'un  babil  importun  ; 
De  l'esprit,  si  l'on  veut,  mais  pas  le  sens  commun. 

VALÈIIE. 

Oui...  vous  avez  raison;  il  serait  iuulile 
D'ajuster,  d'embellir... 

géronte,  à  Clêon. 

Il  devient  plus  docile  ; 
Il  change  de  langage. 

VALERE. 

Ecoulez,  faisons  mieux: 


ACTE  III,  SCEISE  IX.  otf 

En  me  donnant  Chloé,  l'objet  de  tous  mes  vœux, 
Vous  lui  donnez  vos  biens,  la  maison? 

GERONTE. 

C'est-à-dire 
A  ma  mort. 

VÀLERE. 

Oui,  vraiment,  c'est  tout  ce  qu'on  désire , 
Mon  cher  oncle  :  or  voici  mon  projet  sur  cela  : 
Un  bien  qu'on  doit  avoir  est  comme  un  bien  qu'on  a  '. 
La  maison  est  à  nous ,  on  ne  peut  rien  en  faire  ; 
Un  jour  je  l'abattrais  :  donc  il  est  nécessaire , 
Pour  jouir  tout  à  l'heure  et  pour  en  voir  la  fin  , 
Qu'aujourd'hui  marié,  je  bâtisse  demain  : 
J'aurai  soin... 

CÉfiOUTE. 

De  partir  :  ce  n'était  pas  la  peine 
De  venir  m'ennuyer. 

cléon  ,  bas  à  Géronte. 
Sa  folie  est  certaine. 
géronte. 
Et  quant  à  vos  beaux  plans  et  vos  dimensions, 
Faites  bâtir  pour  vous  aux  Peliles-Maisons. 

valère. 
Parce  que  pour  nos  biens  je  prends  quelques  mesures, 
Mon  cher  oncle  se  fâche,  et  me  dit  des  injures! 

géronte. 
Oui,  va,  je  l'enréponds,  ton  cher  oncle!  Oh!  parbleu! 


5/4G  LE  MECHANT. 

La  peste  emporterait  jusqu'au  dernier  neveu, 
Je  ne  te  prendrais  pas  pour  rétablir  l'espèce. 

val!  ke  ,  à  Ciêon. 
Par  malheur  j'ai  du  goût,  l'air  maussade  me  blesse; 
Et  monsieur  ne  veut  rien  changer  dans  sa  façon! 
Sous  prétexte  qu'il  est  maître  de  la  maison, 
Il  prétend... 

GEBOKTE. 

Je  prétends  n'avoir  point  d'autre  maître. 

CLÉON. 

Sans  doute. 

VÀI.ERF.. 

Mais,  monsieur,  je  ne  prétends  pas  l'être. 
(à  CUon.) 
Faites  ici  ma  paix  ;  je  ferai  ce  qu'il  faut . . 
Arrangez  tout,  je  vais  faire  ma  cour  là-haut. 

SCÈNE  ». 

GÉRONTE, CLÉON. 

GÉRONTE. 

A-t-on  vu  quelque  part  un  fonds  d'impertinences 
De  cette  force-là  ? 

CLÉON. 

Si  sur  les  apparences... 


ACTE  III,   SCÈNE  X.  .V,; 

GÉRÔNTE. 

Où  diable  prcniez-vous  qu'il  avait  de  l'esprit? 

C'est  un  original  qui  ne  sait  ce  qu'il  dit, 

Un  de  ces  merveilleux  gàlés  par  des  caitiettcs, 

Ni  goût,  ni  jugement,  un  tissu  de  sornettes, 

Et  monsieur  celui-ci,  madame  celle-là; 

Des  riens,  des  airs,  du  vent,  en  trois  mots  le  voilà. 

Ma  foi,  sauf  votre  avis... 

CLÉON. 

Je  m'en  rapporte  au  vôtre; 
Vous  vous  y  connaissez  tout  aussi  bien  qu'un  autre; 
Prenez  qu'on  m'a  surpris,  et  que  je  n'ai  rien  dit. 
Après  tout,  je  n'ai  fait  que  rendre  le  récit 
De  gens  qu'il  voit  beaucoup  ;  moi ,  qui  ne  le  vois  guère 
Qu'en  passant,  j'ignorais  le  fonds  du  caractère. 

GÉBONTË. 

Oh!  sur  parole  ainsi  ne  louons  point  les  gens  : 
Avant  que  de  louer  j'examine  long-temps; 
Avant  que  de  blâmer,  même  cérémonie  : 
Aussi  connais-je  bien  mon  monde;  et  je  défie, 
Quand  j'ai  toisé  mes  gens,  qu'on  m'en  impose  en  rien. 
Autrefois  j'ai  tant  vu,  soit  en  mal,  soit  en  bien, 
De  réputations  contraires  aux  personnes, 
Que  je  n'en  admets  plus  ni  mauvaises  ni  bonnes  ; 
Il  faut  y  voir  soi-même;  et,  par  exemple ,  vous, 
Si  je  les  en  croyais,  ne  disent-ils  pas  tous 


5/|8  LE   MÉCHANT. 

Que  vous  êles  méchant?  cclangnge  m'assomme  : 
Je  vous  ai  bien  suivie  je  vous  trouve  bon  homme. 

CLÉOX. 

Tous  avez  dit  le  mot,  et  la  méchanceté 
IN 'est  qu'un  nom  odieux  par  les  sols  inventé; 
C'esl-là,  pour  se  venger,  leur  formule  ordinaire  : 
Dès  qu'on  est  au-dessus  de  leur  petite  sphère, 
Que  de  peur  d'être  absurde  on  fronde  leur  avis , 
Et  qu'on  ne  rampe  pas  comme  eux;  fâchés  ,  aigris, 
Furieux  contre  vous,  ne  sachant  que  répondre, 
Croyant  qu'on  lesremarque,cl  qu'on  veut  les  confondre, 
Un  tel  est  très-méchant,  vous  disent-ils  tout  bas  : 
Et  pourquoi?  c'est  qu'un  tel  a  l'esprit  qu'il;  n'ont  pas. 
(  Un -laquais  arrive.  ) 

CÉROiST£« 

£h  bien,  qu'est-ce? 

LE  LAQUAIS. 

Monsieur ,  ce  sont  vos  lettres. 

CtROKTE. 

Donne. 
Cela  suffit. 

(  Le  laquais  sort.  ) 
Voyons...  Ah!  celle-ci  m'étonne... 
Quelle  est  cette  écriture?  Oui-dà  !  j'allais  vraiment 
Faire  une  belle  affaire  !  Oh!  je  crois  aisément 
Tout  ce  qu'on  dit  de  lui,  la  matière  est  féconde. 


ACTE  III,  SCENE  X.  7>  ,r, 

Je  vois  qu'il  est  encor  des  amis  dans  le  monde. 

CLÉON. 

Que  vous  mande-t-on?  Qui? 

CERONTE. 

Je  ne  sais  pas  qui  c'est  : 
Quelqu'un  sans  se  nommer,  sans  aucun  intérêt... 
Mais  je  ne  sais  s'il  faut  vous  montrer  cette  lettre  : 
On  parle  mal  de  vous. 

CLÉON. 

De  moi!  Daignez  permettre..» 
géronte. 
C'est  peu  de  chose;  mais... 

CLÉON. 

Voyons  :  je  ne  veux  pas 
Que  sur  mes  procédés  vous  ayez  d'embarras , 
Qu'il  soit  aucun  soupçon ,  ni  le  moindre  nuage. 

G  É  BONTE. 

Ne  craignez  rien,  sur  vous  je  ne  prends  nul  ombrage  ; 
Vous  pensez  comme  moi  sur  ce  plat  freluquet: 
Venez,  vous  allez  voir  l'éloge  qu'on  en  fait. 

CLÉON  Ht. 
«  J'apprends ,  monsieur ,  que  vous  donnez  votre 
«  nièce  à  Valère  :  vous  ignorez  apparemment  que 
«  c'est  un  libertin  ,  dont  les  affaires  sont  très-dé- 
«  rangées  ,  et  le  courage  fort  suspect.  Un  ami  de 
*  sa  mère ,  dont  on  ne  m'a  pas  dit  le  nom ,  s'est 


35o  LE  MECHANT. 

«  fait  le  médiateur  de  ce  mariage,  et  vous  sacrifie. 
«  Il  m'est  revenu  aussi  que  Cléon  est  fort  lié  avec 
a  Valère  ;  prenez  garde  que  ses  conseils  ne  vous 
u  embarquent  dans  une  affaire  qui  ne  peut  que 
«  vous  faire  tort  de  toute  façon.  » 

GÉROME. 

Eh  bien  ,  qu'en  dites-vous  ? 

CLÉON. 

Je  dis ,  et  je  le  pense , 
Que  c'est  quelque  noirceur  sous  l'air  de  confidence. 
Pourquoi  cacher  son  nom  ? 

(  Il  déchire  la  lettre.  ) 

GEROME. 

Comment!  vous  déchirez!... 

GLÉON. 

Oui...  Qu'en  voulez-vous  faire? 

GÉRONTE. 

Et  vous  conjecturez 
Que  c'est  quelque  ennemi  ;  qu'on  en  veut  à  Valère  ? 

CLÉON. 

Mais  je  n'assure  rien  :  dans  toute  cette  affaire 
Me  voilà  suspect,  moi,  puisqu'on  me  dit  lié... 

GÉRONTE. 

Je  ne  crois  pas  un  mol  d'une  telle  amitié. 

CLÉON. 

Le  mieux  sera  d'agir  selon  votre  système  ; 


ACTE  III,  SCÈNE  X.  35i 

N'en  croyez  point  autrui ,  jugez  tout  par  vous-même. 
Je  veux  croire  qu'Arisle  est  honnête  homme  ',   mais 
Votre  écrivain  peut-être...  Enfin  sachez  les  i\»its, 
Sans  humeur,  sans  parler  de  l'avis  qu'on  vous  donne  : 
Soit  calomnie  ou  non  ,  la  lettre  est  toujours  bonne. 
Quand  à  vos  sûretés,  rien  encor  n'est  signé: 
Voyez,  examinez... 

GÉRONTE. 

Tout  est  examiné  : 
Je  renverrai  mon  fat ,  et  son  affaire  est  faite. 
Il  vient...  proposez-lui  de  hâter  sa  retraite  ; 
Deux  mots  :  je  vous  attends. 

SCÈINE  XI. 

CLÉON,  VALÈRE,  d'un  air  rêveur. 

cléoh  ,  fort  vite ,  et  à  demi-voix. 

Vous  êtes  trop  heureux; 
Géronte  vous  déteste  ;  il  s'en  va  furieux. 
Il  m'attend ,  je  ne  puis  vous  parler  davantage , 
Mais  ne  craignez  plus  rien  sur  votre  mariage. 

SCÈNE    XII. 

VALÈRE,  seul 
Je  ne  sais  où  j'en  suis,  ni  ce  que  je  résous. 


35a  LE  MECHANT. 

Ah  !  qu'un  premier  amour  a  d'empire  sur  nous  ! 

J'allais  braver  Chloé  par  mon  étourderie  : 

La  braver!  j'aurais  fait  le  malheur  de  ma  vie; 

8es  regards  ont  changé  mon  ame  en  un  moment  ; 

Je  n'ai  pu  lui  parler  qu'avec  saisissement. 

Que  j'étais  pénétré!  que  je  la  trouve  belle! 

Que  cet  air  de  douceur  et  noble  et  naturelle 

A  bien  renouvelé  cet  instinct  enchanteur, 

Ce  sentiment  si  pur,  le  premier  de  mon  cœur! 

Ma  conduite  à  mes  yeux  me  pénètre  de  honte. 

Pourrui-je  réparer  mes  torts  près  de  Géronte? 

Il  m'aimait  autrefois;  j'espère  mon  pardon. 

Mais  comment  avouer  mon  amour  à  Cléon? 

Moi  sérieusement  amoureux...  Il  n'importe  : 

Qu'il  m'en  plaisante  ou  non ,  ma  tendresse  l'emporte. 

Je  ne  vois  que  Chloé...  Si  j'avais  pu  prévoir... 

Allons  tout  réparer  :  je  suis  au  désespoir. 


tlNDU  TROISIEME  ACTE. 


ACTE  IV,  SCENE  I.  5JS 

t\\"\  \ISM  WV\  UVU  »/W\  t/W\  WVY  »  «»\  WW  W(  wvw  ww  wwwwwwi/vwvwv 

ACTE    QUATRIÈME. 


SCÈNE  I. 

CHLOÉ,  LISETTE. 

LISETTE. 

Xjii  quoi!  mademoiselle,  encor  cette  tristesse! 
Comptez  sur  moi,  vous  dis-je  ;  allons,  point  de  faiblesse. 

ciiloé. 
Que  les  hommes  sont  faux,  et  qu'ils  savent,  hélas! 
Trop  bien  persuader  ce  qu'ils  ne  sentent  pas! 
Je  n'aurais  jamais  cru  l'apprendre  par  Valère  : 
Il  revient,  il  me  voit,  il  semblait  vouloir  plaire  : 
Son  trouble  lui  prêtait  de  nouveaux  agréments, 
Ses  yeux  semblaient  répondre  à  tous  mes  sentimens  ; 
Le  croiras-tu,  Lisette,  et  qu'vpuis-je  comprendre? 
Cet  amant  adoré,  que  je  croyais  si  tendre  , 
Oui ,  Valère,  oubliant  ma  tendresse  et  sa  foi , 
Valère  me  méprise!...  il  parle  mal  de  moi  ! 

LISETTE. 

Il  en  parle  très-bien,  je  le  sais,  je  vous  jure. 
43. 


354  LE  MÉCHANT. 

CïIIOK. 

Je  le  tiens  de  mon  oncle,  et  ma  peine  est  trop  sûre  : 
Tout  est  rompu  ;  je  suis  dans  un  chagrin  mortel. 

LISETTE. 

Ouais,  tout  ceci  me  passe,  et  n'est  pas  naturel; 

Valère  vous  adore,  et  fait  cette  équipée! 

Je  vois  là  du  Cléon  ,  où  je  suis  bien  trompée. 

Mais  il  faut  par  vous-même  entendre  voire  amant; 

Je  vous  ménagerai  cet  éclaircissement 

Sans  que  dans  mon  projet  Florise  nous  dérange  : 

Ma  foi ,  je  lui  prépare  un  lour  assez  étrange, 

Qui  l'occupera  trop  pour  avoir  l'œil  sur  vous. 

Le  moment  est  heureux.  Tous  les  noms  les  plus  doux 

Ne  reviennent-ils  pas?  c'est  ma  chère  Lisette, 

Mon  enfant...  on  m'écoute  ,  on  me  trouve  parfaite  : 

Tantôt  on  ne  pouvait  me  souffrir;  à  présent, 

Vu  que  pour  terminer  Géronte  est  moins  pressant, 

Klle  est  d'une  gaîté,  d'une  folie  extrême. 

Moi,  je  vais  profiter  de  l'instant  où  l'on  m'aime  : 

Des  qu'à  tous  ses  propos  Cléon  aura  mis  fin , 

II  est  délicieux,  incroyable,  divin, 

Cent  autres  petits  mots  qu'elle  redit  sans  cesse... 

Ces  noms  dureront  peu,  comptez  sur  ma  promesse. 

Géronte  le  demande;  on  le  dit  en  fureur  : 

Mais  je  compte  guérir  le  frère  par  la  sœur. 

chloé. 
Eh!  que  fait  Valère? 


ACTE  IV  ,  SCÈNE  I.  355 

LISETTE. 

Ah  !  j'oubliais  de  vous  dire 
Qu'il  est  à  sa  toilette,  et  cela  doit  détruire 
Vos  soupçons  mal  fondés;  car  vous  concevez  bien 
Que  s'il  va  se  parer,  ce  soin  n'est  pas  pour  rien. 
Ariste  est  avec  lui,  j'en  tire  bon  augure. 
Pour  Valère  et  Cléon,  quoique  je  sois  bien  sûre 
Qu'ils  se  connaissent  fort,  ils  s'évitent  tous  deux  : 
Serait-ce  intelligence  ou  brouillerie  entre  eux  ? 
Je  le  démêlerai,  quoiqu'il  soit  difficile... 
Votre  mère  descend  ;  allez,  soyez  tranquille. 

SCENE  II. 

LISETTE,  seule. 
Moi,  tout  ceci  me  donne  une  peine,  un  tourment!.., 
N'importe,  si  mes  soins  tournent  heureusement. 
Mais  que  prétend  Ariste?  et  pour  quelle  aventure 
Veut-il  que  je  lui  fasse  avoir  de  l'écriture 
De  Frontin?  Comment  faire?  Et  puis  d'ailleurs  Frontin 
Au  plus  signe  son  nom,  et  n'est  pas  écrivain. 

SCÈNE  III. 


En  bien,  Lisette? 


FLORISE,  LISETTE, 

FLORISE. 


550  LE  MÉCHANT. 

Lisette. 
Eh  bien,  madame? 

TLOIUSE. 

Es-tu  contente? 

LISETTE. 

Mais,  madame,  pas  trop  :  ce  couvent  m'épouvante. 

FLORISE. 

Pour  y  suivre  Chloé  je  destine  Marlon  ; 
Tu  resteras  ici.  Je  parlais  de  Cléon. 
Dis-moi,  n'en  es-tu  pas  extrêmement  contente? 
Ai-je  tort  de  défendre  un  esprit  qui  m'enchante? 
J'ai  bien  vu  tout  à  l'heure  (et  ton  goût  me  plaisait) 
Que  tu  t'amusais  fort  de  tout  ce  qu'il  disait  : 
Conviens  qu'il  est  charmant;  et  laisse,  je  te  prie, 
Tous  les  petits  discours  que  fait  tenir  l'envie. 

LISETTE. 

Moi,  madame  !  eh,  mon  dieu  !  je  n'aimerais  rien  tant 
Que  d'en  croire  du  bien  :  vous  pensez  sensément: 
Kt,  si  vous  persistez  à  juger  de  même  , 

Si  vous  l'aimez  toujours,  il  faut  bien  quejel'aime. 

■ 

FLORISE. 

Ah!  tu  l'aimeras  donc;  je  te  jure  aujourd'hui 
Que  de  tout  l'univers  je  n'estime  que  lui  : 
Cléon  a  tous  les  tons,  tous  les  esprits  ensemble; 
Il  est  toujours  nouveau  :  tout  le  reste  me  semble 
D'une  misère  affreuse,  ennuyeux  à  mourir; 


ACTE  IV,  SCENE  III.  357 

Et  je  rougis  des  gens  qu'on  me  voyait  souffrir. 

LISETTE. 

Vous  avez  bien  raison  :  quand  on  a  Pavantage 
D'avoir  mieux  rencontré  ,  le  parti  le   plus  sage 
Est  de  s'y  tenir;  mais... 

FLORISE. 

Quoi  ? 

LISETTE. 

lUen. 

FLOBISE. 


Je  veux  savoir... 


Non. 


LISETTE. 


ÏLOR'SE. 


Je  l'exige. 


LISETTE. 

Eh  bien  !...  J'ai  cru  m'apercevoir 
Qu'il   n'avait  pas  pour  vous  tout  le  goût  qu'il  vous  marque  : 
Il  me  parle  souvent,  et  souvent  je  remarque 
Qu'il  a  ,  quand  je  vous  loue  ,  un  air  embarrassé  : 
Et  sur  certains  discours  si  je  l'avais  poussé... 

FLORISE. 

Chimère  !  Il  faut  pourtant  éclaircir  ce  nuage  : 

11  est  vrai  que  Chloé  me  donne  quelque  ombrage, 

Et  que  c'est  à  dessein  de  l'éloigner  de  lui 

Qu'à  la  meltre  au  couvent  je  m'apprête  aujourd'hui  : 


558  LE  MÉCHANT. 

Toi ,  fais  causer  Cléon  ,  et  que  je  puisse  apprendre... 

LISETTE. 

Je  voudrais  qu'en  secret  vous  vinssiez  nous  entendre; 
Vous  ne  m'en^croiriez  pas. 

FLORISE. 

Quelle  folie  ! 

LISETTE. 

Oh  !  noc 
Il  faut  s'aider  de  tout  dans  un  juste  soupçon  ; 
Si  ce  n'est  pas  pour  vous ,  que  ce  soit  pour  moi-même  : 
J'ai  l'esprit  défiant  :   vous  voulez  que  je  l'aime  , 
Et  je  ne  puis  l'aimer  comme  je  le  prétends 
Que  quand  nous  aurons  fait  l'épreuve  où  je  l'attends. 

FLORISE. 

Mais  comment  ferions-nous  ? 

LISETTE. 

Ah  !  rien  n'est  plus  facile. 
C'est  avec  moi  tantôt  que  vous  verrez  son  style  ; 
Faux  ou  vrai ,  bien  ou  mal ,  il  s'expliquera  là. 
Vous  avez  vu  souvent  qu'au  moment  où  l'on  va 
Se  promener  ensemble  au  bois ,  à  la  prairie , 
Cléon  ne  part  jamais  avec  la  compagnie; 
Il  reste  à  me  parler,  à  me  questionner: 
Et  de  ce  cabinet  vous  pourriez  vous  donner 
Le  plaisir  de  l'entendre  appuyer  ou  détruire... 


ACTE  IV,   SCENE  III.  3f>9 

FLORISE. 

Tout  ce  que  ta  voudras,  je  ne  veux  que  m'instruire 
Si  Cléon  pour  ma  fille  a  le  goût  que  je  croi: 
Mais  je  ne  puis  penser  qu'il  parle  mal   de  moi. 

LISETTE. 

Eh  bien!  c'est   de  ma  part  une  galanterie; 
L'éloge  des  absents  se  fait  sans  flatterie: 
11  faudra  que  sur  vous,  dans  tout  cet  entretien, 
Je  dise  un  peu  de  mal,  dont  je  ne  pense  rien, 
Pour  lui  faire  beau  jeu. 

FLORISE. 

Je  te  le  passe  encore. 

LISETTE. 

S'il  trompe  mon  attente,  oh!  ma  foi,  je  l'adore. 

floi'.ise,  voyant  venir  Ariste  et  Valère. 
Encor  monsieur  Ariste  avec  son  protégé! 
Je  voudrais  bien  tous  deux  qu'ils  prissent  leur  congé  ; 
Mais  ils  ne  sentent  rien,   laissons-les. 

SCÈINE  IV. 
ARISTE,  VALÈRE,  paré. 

VA.LÈJKE. 

On  m'évite, 
0  ciel  !  je  suis  perdu, 


50o  LE  MECHANT. 

ARISTE. 

Réglez  votre  conduite 
Sur  ce  que  je  vous  dis,  et  fiez-vous  à  moi 
Du  soin  de  mettre  fin  au  trouble  où  je  vous  voi: 
Soyez-en  sûr ,  j'ai  fait  demander  à  Géronte 
Un  moment  d'entretien;  et  c'est  sur  quoi  je  compte; 
Je  vais  de  l'amitié  joindre  l'autorité 
Au  ton  de  la  franchise  et  de  la  vérité, 
Et  nous  éclaircirons  ce  qui  nous  embarrasse. 

VÀLÈKE. 

Mais  il  a,  par  malheur,  fort  peu  d'esprit. 

ARISTE. 

De  grâce, 
Le  connaissez-vous? 

VALERE. 

Non;  mais  je  vois  ce  qu'il  est. 
D'ailleurs  ne  juge-t-on  que  ceux  que  l'on  connaît  ? 
La  conversation  deviendrait  fort  stérile  ; 
J'en  sais  assez  pour  voir  que  c'est  un  imbécile. 

ARISTE. 

Vous  retombez  encore  ,  après  m'avoir  promis 
D'éloigner  de  votre  air  et  de  tous  vos  avis 
Cette  méchanceté  qui  vous  est  étrangère  ; 
Eh  !  pourquoi  s'opposer  à  son  bon  caractère  ! 
Tenez  ,  devant  vos  gens  je  n'ai  pu  librement 
Vous  parler  de  Cléon  :  il  faut  absolument 
Rompre 


ACTE  IV,  SCÈNE  IV.  ZGi 

VALERE. 

Que  je  me  donne  un  pareil  ridicule  ! 
Rompre  avec  un  ami  ' 

ARTSTE. 

Que  vous  êtes  crédule  ! 
On  entre  dans  le  monde ,  on  en  est  enivré  ; 
Au  plus  frivole  accueil  on  se  croit  adoré  : 
On  prend  pour  des  amis  de  simples  connaissances  ; 
Et  que  de  repentirs  suivent  ces  imprudences  ! 
Il  faut  pour  votre  honneur  que  vous  y  renonciez. 
Ou  vous  juge  d'abord  par  ceux  que  vous  voyez  : 
Ce  préjugé  s'étend  sur  votre  vie  entière  ; 
Et  c'est  des  premiers  pas  que  dépend  la  carrière. 
Débuter  par  ne  voir  qu'un  homme  diffamé  ! 

VALÈRE. 

Je  vous  réponds  ,    monsieur ,   qu'il  est  très-estimé. 
Il  a  les  ennemis  que  nous  fait  le  mérite  ; 
D'ailleurs  on  le  consulte ,   on  l'écoute ,  on  le  cite. 
Aux  spectacles  surtout  il  faut  voir  le  crédit 
De  ses  décisions ,  le  poids  de  ce  qu'il  dit. 
Il  faut  l'entendre  après  une  pièce  nouvelle  ; 
Il  règne,  on  l'environne,  il  prononce  sur  elle; 
Et  son  autorité  ,  malgré  les  protecteurs , 
Pulvérise  l'ouvrage  et  les  admirateurs. 

AR1STE. 

Mais  vous  le  condamnez  en  croyant  le  défendre: 
44 


362  LE  MÉCHANT. 

Est-ce  bien  là  l'emploi  qu'un  bon  esprit  doit  prendre  't 
L'orateur  des  foyers  et  des  mauvais  propos  ! 
Quels  titres  sont  les  siens  !•  l'insolence  et  des  mois  , 
Le*  applaudissements,  le  respect  idolâtre 
D'un  essaim  d'étourdis ,  chenilles  du  théâtre  , 
Lt  qui ,  venant  toujours  grossir  le  tribunal 
Du  bavard  imposant  qui  dit  le  plus  de  mal , 
Vont  semer  d'après  lui  l'ignoble  parodie 
Sur  les  fruits  des  talents  et  les  dons  du  génie  : 
Cette  audace  d'ailleurs ,  cette  présomption 
Qui  prétend  tout  ranger  à  sa  décision  , 
Kst  d'un  fat  ignorant  la  marque  la  plus  sûre  : 
L'homme  éclairé  suspend  l'éloge  et  la  censure  ; 
Il  sait  que  sur  les  arts,  les  esprits  et  les  goûts, 
Le  jugement  d'un  seul  n'est  point  la  loi  de  tous; 
Qu'attendre  est  pour  juger  la  règle  la  meilleure  , 
Et  que  l'arrêt  public  est  le  seul  qui  demeure. 

VALERE. 

Il  est  vrai  ;  mais  enfin  Cléon  est  respecté  , 
Et  je  vois  les  rieurs  toujours  de  son  côté. 

▲JUSTE. 

De  si  honteux  succès  ont-ils  de  quoi  vous  plaire  ? 
Du  rôle  de  plaisant  connaissez  la  misère  : 
J'ai  rencontré  souvent  de  ces  gens  à  bons  mots  9 
De  ces  hommes  charmans  qui  n'étaient  que  des  sots. 
Malgré  tous  les  efforts  de  leur  petite  envie  > 


ACTE  IV,  SCÈNE  IV.  363 

Une  froide  épigramme,  une  bouffonnerie, 
A  ce  qui  vaut  mieux  qu'eux  n'ôtera  jamais  rien  ; 
Et ,  malgré  les  plaisants  ,  le  bien  est  toujours  bien. 
J'ai  vu  d'autres  méchants  d'un  grave  caractère, 
Gens  laconiques  ,  froids ,  à  qui  rien  ne  peut  plaire  : 
Examinez-les  bien  :  un  ton  sententieux 
Cache  leur  nullité  sous  un  air  dédaigneux  : 
Cléon  souvent  aussi  prend  cet  air  d'importance  ; 
Il  veut  être  méchant  jusque  dans  son  silence  : 
Mais  qu'il  se  taise  ou  non,  tous  les  esprits  bien  faits 
Sauront  le  mépriser  jusque  dans  ses  succès. 

VALÈHE. 

Lui  refuseriez-vous  l'esprit?  j'ai  peine  à  croire.... 

ARISTE. 

Mais  à  l'esprit  méchant  je  ne  vois  point  de  gloire  : 
Si  vous  saviez  combien  cet  esprit  est  aisé  , 
Combien  il  en  faut  peu,  comme  il  est  méprisé  î 
Le  plus  stupide  obtient  la  même  réussite  : 
Eh  !  pourquoi  tant  de  gens  ont-ils  ce  plat  mérite  ? 
Stérilité  de  Tarne  ,  et  de  ce  naturel 
Agréable,  amusant,  sans  bassesse  et  sans  fiel. 
On  dit  l'esprit  commun  ;  par  son  succès  bizarre 
La  méchanceté  prouve  à  quel  point  il  est  rare  : 
Ami  du  bien,  de  l'ordre  et  de  l'humanité , 
Le  véritable  esprit  marche  avec  la  bonté. 
Cléon  n'offre  à  nos  yeux  qu'une  fausse  lumière  : 


36  î  1E  MÉCHANT. 

La  réputation  des  mœurs  est  la  première. 

Sans  elle,  croyez-moi ,  tout  succès  est  trompeur  : 

Mon  estime  toujours  commence  par  le  cœur  ; 

Sans  lui  l'esprit  n'est  rien  ;  et  malgré  vos  maximes, 

Il  produit  seulement  des  erreurs  et  des  crimes. 

Fait  pour  être  chéri,  neserez-vous  cité 

Que  pour  le  complaisant  d'un  homme  détesté  ? 

VALÈllE. 

Je  vois  tout  le  contraire;  on  le  recherche,  on  l'aime  ; 

Je  voudrais  qu'un  chacun  me  détestât  de  même  : 

On  se  l'arrache  au  moins,  je  l'ai  vu  quelquefois 

À  des  soupers  divins  retenu  pour  un  mois. 

Quand  il  est  à  Paiis  il  ne  peut  y  suffire  : 

Me  direz-vous  qu'on  hait  un  homme  qu'on  désire  1' 

ajuste- 
Que  dans  ses  procédés  l'homme  est  inconséquent  ! 
On  recherche  un  esprit  dont  on  hait  le  talent  : 
On  applaudit  aux  traits  du  méchant  qu'on  abhorre; 
Et  loin  de  le  proscrire,  on  l'encourage  encore. 
Mais  convenez  aussi  qu'avec  ce  mauvais  ton  , 
Tous  ces  gens  dont  il  est  l'oracle  ou  le  bouffon 
Craignent  pour  eux  le  sort  des  absents  qu'il  leur  livre, 
Et  que  tous  avec  lui  seraient  fâchés  de  vivre  : 
On  le  voit  une  fois ,  il  peut  être  applaudi  ; 
Mais  quelqu'un  voudrait-il  en  faire  son  ami  ? 

VALÈRE. 

On  le  craint,  c'est  beaucoup. 


ACTE  IV,  SCÈNE  IV.  365 

AIUSTE. 

Mérite  pitoyable  î 
Pour  les  esprits  sensés  est-il  donc  redoutable  ? 
C'est  ordinairement  à  de  faibles  rivaux 
Qu'il  adresse  les  traits  de  ses  mauvais  propos. 
Quel  honneur  irouvez-vous  à  poursuivre  ,  à  confondre? 
A  désoler  quelqu'un  qui  ne  peut  vous  répondre  ? 
Ce  triomphe  honteux  de  la  méchanceté 
Réunit  la  bassesse  et  l'inhumanité. 
Quand  sur  l'esprit  d'un  autre  on  a  quelque  avantage, 
N'est-il  pas  plus  flatteur  d'en  mériter  l'hommage, 
De  voiler,  d'enhardir  la  faiblesse  d'autrui , 
Et  d'en  être  à  la  fois  et  l'amour  et  l'appui? 

VALERE. 

Qu'elle  soit  un  peu  plus,  un  peu  moins  vertueuse , 
Vous  m'avoûrez  du  moins  que  sa  vie  est  heureuse  : 
On  épuise  bientôt  une  société  ; 
On  sait  tout  votre  esprit,  vous  n'êtes  plus  fêté 
Quand  vous  n'êtes  plus  neuf;  il  faut  une  autre  scène 
Et  d'autres  spectateurs:  il  passe,  il  se  promène 
Dans  les  cercles  divers,  sans  gêne  ,  sans  lien  ; 
Il  a  la  fleur  de  tout,  n'est  esclave  de  rien.... 

AJUSTE. 

Vous  le  croyez  heureux?  Quelle  ame  méprisable  ! 
Si  c'est  là  son  bonheur,  c'est  être  misérable  , 
Etranger  au  milieu  de  la  société, 


:,W  LE  MÉCHANT. 

Et  par-tout  fugitif,  et  par-tout  rejeta. 

Vous  connaîtrez  bientôt  par  votre  expérience 

Que  le  bonheur  du  cœur  est  dans  la  confiance  : 

Un  commerce  de  suite  avec  les  mêmes  gens  , 

L'union  des  plaisirs,  des  goûts,  des  sentiment 

Une  société  peu  nombreuse,  et  qui  s'aime, 

Où  vous  pensez  tout  haut ,  où  vous  êtes  vous-même  , 

Sans  lendemain  ,  sans  crainte  et  sans  malignilé  , 

Dans  le  sein  de  la  paix  et  de  la  sûrelé  ; 

Vo  là  îe  seul  bonheur  honorable  et  paisible 

D'un  esprit  raisonnable,  et  d'un  cœur  né  sensible. 

Sans  amis,  sans  repos,  suspect  et  dangereux, 

L'homme  frivole  et  vague  est  déjà  malheureux  : 

Mais  jugez  avec  moi  combien  l'est  davantage 

Un  méchant  affiché  dont  on  craint  le  passage , 

Qui  traînant  avec  lui  les  rapports,  les  horreurs, 

L'esprit  de  fausseté ,  l'art  atTreux  des  noirceurs , 

Abhorré,  méprisé,  couvert  d'ignominie  , 

Chez  les  honnêtes  gens  demeure  sans  patrie. 

Voilà  le  vrai  proscrit,  et  vous  le  connaissez. 

valère. 
Je  ne  le  verrais  plus  si  ce  que  vous  pensez 
Allait  m'être  prouvé  :  mais  on  outre  les  choses  ; 
C'est  donner  à  des  riens  les  plus  horribles  causes  : 
Quant  à  la  probité,  nul  ne  peut  l'accuser  ; 
Ce  qu'il  dit,  ce  qu'il  fait  n'est  que  pour  s'amuser. 


ACTE  IV,  SCÈNE  IV.  SB; 

ÀitisTr. 
S'amuser,  dites-vous?  Quelle  erreur  est  la  votre  î 
Quoi  !  vendre  tour  à  tour,  immoler  l'une  à  l'autre 
Chaque  société,  diviser  les  esprits  , 
Aigrir  des  gens  brouillés,  ou  brouiller  des  amis; 
Calomnier,  flétrir  des  femmes  estimables  , 
Faire  du  mal  d'autrui  ses  plaisirs  détestables  ; 
Ce  germe  d'infamie  et  de  perversité 
Est-il  dans  la  môme  ame  avec  la  probité  ? 
Et  parmi  vos  amis  vous  souffrez  qu'on  le  nomme  ! 

VALÈRE. 

Je  ne  le  connais  plus  s'il  n'est  point  honnête  homme  : 

Mais  il  nie  reste  un  doute;  avec  trop  de  bonté 

Je  crains  de  me  piquer  de  singularité  : 

Sans  condamner  l'avis  de  Cléon,  ni  le  vôtre, 

J'ai  l'esprit  de  mon  siècle ,  et  je  suis  comme  un  autre. 

Tout  le  monde  est  méchant,  et  je  serais  par-tout 

Ou  dupe,  ou  ridicule  avec  un  autre  goût. 

ARISTE, 

Tout  le  monde  est  méchant!  oui,  ces  cœurs  haïssables, 

Ce  peuple  d'hommes  faux,  de  femmes,  d'agréables, 

Sans  principes ,  sans  mœurs,  esprits  bas  et  jaloux , 

Qui  se  rendent  justice  en  se  méprisant  tous. 

En  vain  ce  peuple  affreux,  sans  frein  et  sans  scrupule, 

De  la  bonté  du  cœur  veut  faire  un  ridicule  ; 

Pour  chasser  ce  nuage,  et  voir  avec  clarté 


368  LE  MÉCHANT. 

Que  l'homme  n'est  point  fait  pour  la  méchanceté  , 
Consultez,  écoutez  pour  juges,  pour  oracles, 
Les  hommes  rassemblés:  voyez  à  nos  spectacles  , 
Quand  on  peint  quelque  trait  de  candeur,  de  bonté, 
Où  brille  en  tout  son  jour  la  tendre  humanité  , 
Tous  les  cœurs  sont  remplis  d'une  volupté  pure , 
Et  c'est  la  qu'on  entend  le  cri  de  la  nature. 

valère. 
Vous  me  persuadez. 

ARISTE. 

Vous  ne  réussirez 
Qu'en  suivant  ces  conseils.  Soyez  bon,  vous  plairez  ; 
Si  la  raison  ici  vous  a  plu  dans  ma  bouche , 
Je  le  dois  à  mon  cœur  que  votre  intérêt  touche. 

VALÈRE. 

Géronle  vient,  calmez  son  esprit  irrité , 
Et  comptez  pour  toujours  sur  ma  docilité. 

SCÈNE  V. 

GÉRONTE,  ARISTE,  VALÈRE. 

GLRONTE. 

Le  voilà  bien  paré!  Ma  foi,  c'est  grand  dommage 
Que  vous  ayez  ici  perdu  votre  étalage  ! 

VALÈRE. 

Cessez  de  m'accabler,  monsieur,  et  par  pitié 


ACTE  IV,  SCENE  V.  5m) 

Songez  qu'avant  ce  jour  j'avais  votre  amitié. 
Par  l'erreur  d'un  moment  ne  jugez  point  ma  vie  : 
Je  n'ai  qu'une  espérance  ;  ah  !  m'est-elle  ravie  ! 
Sans  l'aimable  Chloé  je  ne  puis  être    heureux  : 
Voulez-vous  mon  malheur  ? 

GÉRONTE. 

Elle  a  d'assez  beaux  yeux... 
Pour  des  yeux  de  province. 

VALERE. 

Ah  !  laissez  là,  de  grâce, 
Des  torts  que  pour  toujours  mon  repentir  efface  > 
Laissez  un  souvenir... 

GÉRONTE. 

Vous-même  laissez-nous  : 
Monsieur  veut  me  parler.  Au  reste  arrangez-vous 
Tout  comme  vous  voudrez;  vous  n'aurez  point  ma  nièce. 

VALERE. 

Quand  j'abjure  à  jamais  ce  qu'un  moment  d'ivresse... 

GÉRONTE. 

Oh  !  pour  rompre ,  vraiment ,  j'ai  bien  d'autres  raisons. 

VALÈRE. 

Quoi  donc? 

GÉRONTE. 

Je  ne  dis  rien  :  mais  sans  tant  de  façons 
Laissez-nous,  je  vous  prie  ,  ou  bien  je  me  retire. 

VALÈRE. 

Non,  monsieur,  j'obéis...  A  peine  je  respire  .. 


3;o  LE  MECHANT. 

Ariste,  vous  savez  mes  vœux  et  mes  chagrins  ; 
Décidez  de  mes- jours  $  leur  sort  est  dans  vos  mains. 

SCÈNE  VI. 

GÉRONTE,  ARISTE. 

AJUSTE. 

Vous  le  traitez  bien  mal;  je  ne  vois  pas  quel  crime... 

géroxte. 
A  la  bonne  heure,  il  peut  obtenir  votre  estime  : 
Vous  avez  vos  raisons  apparemment  ;  et  moi 
J'ai  les  miennes  aussi  :  chacun  juge  pour  soi. 
Je  crois,  pour  votre  honneur,  que  du  petit  Valère 
Vous  pouviez  ignorer  le  mauvais  caractère. 

ARISTE. 

Ce  ton  là  m'est  nouveau;  jamais  votre  amitié 
Avec  moi  jusqu'ici  ne  l'avait  employé. 

GÉRONTE. 

Que  diable  voulez-vous?  Quelqu'un  qui  me  conseille 
De  m'empêtrer  ici  d'une  espèce  pareille 
M'aime-t-il?  Vous  voulez  que  je  trouve  parfait 
Un  petit  suffisant  qui  n'a  que  du  caquet, 
D'ailleurs  mauvais  esprit,  qui  décide,  qui  fronde  , 
Parle  bien  de  lui-même,  et  mal  de  tout  le  monde  ? 

ARISTE. 

Il  est  jeune:  il  peut  être  indiscret,  vain,  léger, 


ACTE  IV,  SCÈNE  vr.  3?i 

Mais  quand  le  cœur  est  bon,  lout  peut  se  corriger. 
S'il  vous  a  révolté  par  une  extravagance  , 
Quoique  sur  cet  article  il  s'obstine  au  silence, 
Vous  devez  moins,  je  crois,  vous  en  prendre  à  son  cœur, 
Qu'à  de  mauvais  conseils  dont  on  saura  l'auteur. 
Sur  la  méchanceté  vous  lui  rendrez  justice  : 
Valère  a  trop  d'esprit  pour  ne  pas  fuir  ce  vice. 
Il  peut  en  avoir  eu  l'apparence  et  le  ton, 
Tar  vanité,  par  air,  par  indiscrétion  ; 
Mais  de  ce  caractère  il  a  vu  la  bassesse  : 
Comptez  qu'il  est  bien  né,  qu'il  pense  avec  noblesse. 

g  é  honte. 

Il  fait  donc  l'hypocrite  avec  vous:  en  effet 
Il  lui  manquait  ce  vice,  et  le  voilà  parfait. 
Ne  me  contraignez  pas  d'en  dire  davantage  ; 
Ce  que  je  sais  de  lui... 

ariste. 

Cléon... 

GÉRONTE. 

Encor!  j'enrage. 
Vous  avez  la  fureur  de  penser  mal  d'autrui. 
Qu'a-t-il  à  faire  là?  Vous  parlez  mal  de  lui 
Tandis  qu'il  vous  estime  et  qu'il  vous  justifie. 

ARISTE. 

Moi  !  me  justifier!  eh  !  de  quoi,  je  vous  prie  ? 


5;  2  LE   MECHANT. 

GLRONTE. 

Enfin... 

ARISTE. 

Expliquez-vous,  ou  je  romps  pour  jamais  : 
Vous  ne  m'estimez  plus,  si  des  soupçons  secrets... 

CEROME. 

Tenez,  voilà  Cléon  ;  il  pourra  vous  apprendre 
S'il  veut  des  procédés  que  je  ne  puis  comprendre. 
C'est  de  mon  amitié  faire  bien  peu  de  cas... 
Je  sors...  car  je  dirais  ce  que  je  ne  veux  pas... 

SCÈNE  VIT. 

CLÉON,  ARISTE. 

ARISTE. 

M'irpRENDREz-vous ,  monsieur ,  quelle  odieuse  histoire 
Me  brouille  avec  Gëronte,  et  quelle  ame  assez  noire..? 

CLÉON. 

Vous  n'êtes  pas  brouillés;  amis  de  tous  les  temps  , 
Vous  êtes  au-dessus  de  tous  les  ditférents: 
Vous  verrez  simplement  que  c'est  quelque  nuage  : 
Cela  finit  toujours  par  s'aimer  davantage. 
Géronle  a  sur  le  cœur  nos  persécutions 
Sur  un  parti  qu'en  vain  vous  et  moi  conseillons. 
Moi,  j'aime  foit  Valère,  et  je  vois  avec  peine 
Qu'il  se  soit  annoncé  par  donner  une  scène  ; 


ACTE  IV  ,  SCÈNE  VII.  3;3 

Mais,  soit  dit  entre  nous,  peut-on  compter  sur  lui? 

A  bien  examiner  ce  qu'il  fait  aujourd'hui , 

On  imaginerait  qu'il  détruit  notre  ouvrage  , 

Qu'il  agit  sourdement  contre  son  mariage  ; 

Il  veut,  il  ne  veut  plus  :  sait-il  ce  qu'il  lui  faut  ? 

Il  est  près  de  Chloé  qu'il  refusait  tantôt. 

ÀUISTE. 

Tout  serait  expliqué  si  l'on  cessait  de  nuire  , 
Si  la  méchanceté  ne  cherchait  à  détruire... 

CLÉOK. 

Oh  bon!  quelle  folie!  Êles-vous  de  ces  gens 

Soupçonneux,  ombrageux?  croyez-vous  auxméchants? 

Et  réalisez-vous  cet  être  imaginaire , 

Ce  petit  préjugé  qui  ne  va  qu'au  vulgaire  ? 

Pour  moi ,  je  n'y  crois  pas  :  soit  dit  sans  intérêt , 

Tout  le  monde  est  méchant,  et  personne  ne  l'est. 

On  reçoit  et  l'on  rend;  on  est  à-peu-près  quitte. 

Parlez-vous  des  propos  !  comme  il  n'est  ni  mérite 

Ni  goût,  ni  jugement  qui  ne  soit  contredit , 

Que  rien  n'est  vrai  sur  rien  ;  qu'importe  ce  qu'on  dit  ? 

Tel  sera  mon  héros,  et  tel  sera  le  vôtre  : 

'aigle  d'une  maison  n'est  qu'un  sot  dans  une  autre. 

e  dis  ici  qu'Éraste  est  un  mauvais  plaisant  ; 

h  bien  !  on  dit  ailleurs  qu'Eraste  est  amusant. 

i  vous  parlez  des  faits  et  des  tracasseries  , 

e  n'y  vois  dans  le  fond  que  des  plaisanteries  ; 


374  LE  MÉCHANT. 

Et  si  vous  attachez  du  crime  à  tout  cela , 

Beaucoup  d'honnêtes  gens  sont  de  ces  fripons- là. 

L'agrément  couvre  tout  :  il  rend  tout  légitime. 

Aujourd'hui  dans  le  monde  on  ne  connaît  qu'un  crime, 

C'est  l'ennui.  Pour  le  fuir  tous  les  moyens  sont  bons. 

Il  gagnerait  bientôt  les  meilleures  maisons 

Si  l'on  s'aimait  si  fort.  L'amusement  circule 

Par  les  préventions,  les  torts,  le  ridicule  : 

Au  reste,  chacun  parle  et  fait  comme  il  l'entend. 

Tout  est  mal ,  tout  est  bien ,  tout  le  monde  est  conten  t. 

ARISTE. 

On  a  rien  à  répondre  à  de  telles  maximes  : 
Tout  est  indifférent  pour  les  âmes  sublimes. 
Le  plaisir,  dites- vous,  y  gagne  :  en  vérité  , 
Je  n'ai  vu  que  l'ennui  chez  la  méchanceté. 
Ce  jargon  éternel  de  la  froide  ironie  , 
L'air  de  dénigrement,  l'aigreur,  la  jalousie, 
Ce  ton  mystérieux,  ces  petits  mots  sans  fin  , 
Toujours  avec  un  air  qui  voudrait  être  fin  ; 
Ces  indiscrétions ,  ces  rapports  infidèles  , 
Ces  basses  faussetés,  ces  trahisons  cruelles  ; 
Tout  cela  n'est-il  pas,  à  le  bien  définir, 
L'image  de  la  haine  et  la  mort  du  plaisir  ? 
Aussi  ne  voit-on  plus  où  sont  ces  caractères , 
L'aisance,  la  franchise  et  les  plaisirs  sincères. 
On  est  en  garde,  on  doute  enfin  si  l'on  rira: 


ACTE  IV,  SCÈNE  VII.  3?5 

L'esprit  qu'on  veut  avoir  gâte  celui  qu'on  a. 

De  la  joie  et  du  cœur  on  perd  l'heureux  langage 

Pour  l'absurde  talent  d'un  triste  persiflage. 

Faut-il  donc  s'ennuyer  pour  être  du  bon  air  ? 

Mais,  sans  perdre  en  discours  un  temps  qui  nous  est  cher, 

Venons  au  fait,  monsieur;  connaissez  ma  droiture  : 

Si  vous  êtes  ici,  comme  on  le  conjecture , 

L'ami  de  la  maison  ;  si  vous  voulez  le  bien  , 

Allons  trouver  Géronte,  et  qu'il  ne  cache  rien. 

Sa  défiance  ici  tous  deux  nous  déshonore  : 

Je  lui  révélerai  des  choses  qu'il  ignore. 

Yous  serez  notre  juge:  allons,  secondez-moi, 

Et  soyons  tous  trois  sûrs  de  notre  bonne  foi. 

CLÉON. 

Une  explication  !  en  faut-il  quand  on  s'aime  ? 
Ma  foi,  laissez  tomber  tout  cela  de  soi-même. 
Me  mêler  là-dedans  !..  ce  n'est  pas  mon  avis  : 
Souvent  un  tiers  se  brouille  avec  les  deux  partis  ; 
Et  je  crains... Yous  sortez?  mais  vous  me  faites  rire. 
De  grâce >  expliquez -moi... 

ÀKISTE. 

Je  n'ai  rien  à  vous  dire. 


3;C  LE  MÉCHANT. 

SCÈNE  VIII. 

LISETTE,  A1USTE,  CLÉON. 

LISETTE. 

Messieurs,  on  vous  attend  dans  le  bois. 

ariste,  bas  à  Lisette ,  en  sortant. 

Songe  au  moins.. 
Lisette,  h  as  à  Arisle. 
Silence  ! 

SCÈNE  IX. 

CLÉON  ,  LISETTE. 

CLÉON. 

Heureusement  nous  voilà  sans  témoins  : 
Achève  de  m'instruire,  et  ne  fais  aucun  doute... 

LISETTE. 

Laissez-moi  voir  d'abord  si  personne  n'écoute 
Par  hasard  à  la  porte  ou  dans  ce  cabinet  : 
Quelqu'un  des  gens  pourrait  entendre  mon  secret. 

cléon  ,  seul. 
La  petite  Chloé  ,  comme  me  dit  Lisette, 
Pourrait  vouloir  de  moi!  l'aventure  est  parfaite  : 
Feignons;  c'est  à  Valère  assurer  son  refus  ; 
Et  tourmenter  Florise  est  un  plaisir  de  plus. 


ACTE  IV,  SCENE  IX.  377 

Lisette,  à  fart)  en  revenant. 
Tout  va  bien. 

CLÉON. 

Tu  me  vois  dans  la  plus  douce  ivresse  : 
Je  l'aimais ,  sans  oser  lui  dire  ma  tendresse  : 
Sonde  encor  ses  désirs  :  s'ils  répondent  aux  miens , 
Dis-lui  que  dès  long-temps  j'ai  prévenu  les  siens. 

L1SFTTE. 

Je  crains  pourtant  toujours. 

CLÉOX. 

Quoi  ? 

LISETTE. 

Ce  goût  pour  madame» 
cléon. 
Si  tu  n'as  pour  raison  que  cette  belle  flamme,.. 
Je  te  l'ai  déjà  dit;  non,  je  ne  l'aime  pas. 

LISETTE. 

Ma  foi,  ni  moi  non  plus.  Je  suis  dans  l'embarras  ; 
Je  veux  sortir  d'ici ,  je  ne  saurais  m'y  plaire  : 
Ce  n'est  pas  pour  monsieur;  j'aime  son  caractère; 
Il  est  assez  bon  maître,  et  le  même  en  tout  temps, 
Bon  homme... 

CEÉON. 

Oui ,  les  bavards  sont  toujours  bonnes  gens. 

LISETTE. 

Pour  madame!,..  Oh  i  d'honneur.  Mais  je  crains  ma  franchise; 

44. 


3?8  LE  MÉCHANT. 

Si  vous  redeveniez  amoureux  de  Florise... 
Car  vous  l'avez  été  sûrement,  et  je  crois... 

CLÉON. 

Moi ,  Lisette,  amoureux!  tu  te  moques  de  moi  : 
Je  ne  me  le  suis  cru  qu'une  fois  en  ma  vie  ; 
J'eus  Araminte  un  mois;  elle  était  très- jolie, 
Mais  coquette  à  l'excès;  cela  m'ennuyait  fort  : 
Elle  mourut,  je  fus  enchanté  de  sa  mort. 
Il  faut,  pour  m'attacher,  une  ame  simple  et  pure, 
Comme  Chloé,  qui  sort  des  mains  de  la  nature  , 
Faite  pour  allier  les  vertus  aux  plaisirs , 
Et  mériter  l'estime  en  donnant  des  désirs  ; 
Mais  madame  Florise  !... 

LISETTE. 

Elle  est  insupportable  ! 
Rien  n'est  bien  ;  autrefois  je  la  croyais  aimable , 
Je  ne  la  trouvais  pas  difficile  à  servir. 
Aujourd'hui,  franchement,  on  n'y  peut  plus  tenir; 
Et  pour  rester  ici ,  j'y  suis  trop  malheureuse. 
Comment  la  trouvez-vous? 

CLÉON. 

Ridicule,  odieuse 

L'air  commun  ,    qu'elle  croit  avoir  noble  pourtant  ; 
Ne  pouvant  se  guérir  de  se  croire  un  enfant  : 
Tant  de  prétentions ,  tant  de  petites  grâces , 
Que  je  mets,  vu  leur  date,  au  nombre  des  grimaces; 


ACTE  IV,  SCÈNE  IX.  379 

Tout  cela  dans  le  fond  m'ennuie  horriblement; 
Une  femme  qui  fuit  le  monde  en  enrageant , 
Parce  qu'on  n'en  veut  plus  ,  et  se  croit  Philosophe  ; 
Qui  veut  être  méchante,  et  n'en  a  pas  l'étoffe; 
Courant  après  l'esprit ,  ou  plutôt  se  parant 
De  l'esprit  répété  qu'elle  attrape  en  courant  ; 
Jouant  le  sentiment:  il  faudrait,  pour  lui  plaire, 
Tous  les  menus  propos  de  la  vieille  Cithère , 
Ou  sans  cesse  essuyer  des  scènes  de  dépit , 
Dos  fureurs  sans  amour ,   de  l'humeur  sans  esprit 
Un  amour-propre  affreux,  quoique  rien  ne  soutienne... 

LISETTE. 

Au  fond  je  ne  vois  pas  ce  qui  la  rend  si  vaine. 

CLÉON. 

Quoiqu'elle  garde  encor  des  airs  sur  la  vertu  , 
De  grands  mots  sur  le  cœur,  qui  n'a-t-elle  pas  eu? 
Elle  a  perdu  les  noms,  elle  a  peu  de  mémoire; 
Mais  tout  Paris  pourrait  en  retrouver  l'histoire  : 
Et  je  n'aspire  point  à  l'honneur  singulier 
D'être  le  successeur  de  l'univers  entier. 

Lisette  ,  atteint  vers  ie  cabinet. 

Paix  !  j'entends  là -dedans Je  crains  quelque   aventure. 

cléon  ,  seul 
Lisette  est  difficile ,  ou  la  voilà  bien  sûre 
Que  je  n'ai  point  l'amour  qu'elle  me  soupçonnait  ; 
Et  si,  comme  elle,  aussi  Chloé  l'imaginait, 


5So  LE  MÉCHANT. 

Elle  ne  craindra  plus 

Lisette  ,  à  part ,  en  revenant. 

Elle  est,  ma  foi,  partie, 
De  rage ,  apparemment ,  ou  bien  par  modestie. 

CLÎSON. 

Eh  bien  ? 

EÏSETTF. 

On  me  cherchait.  Mais  vous  n'y  pensez  pas  ; 
Monsieur,  souvenez- vous  qu'on  vous  attend  là-bas. 
Gardons  bien  le  secret,   vous  sentez  l'importance... 

CLÉON. 

Compte  sur  les  effets  de  ma  reconnaissance 
Si  tu  peux  réussir  à  faire   mon  bonheur. 

IlSETTE. 

Je  ne  demande  rien  ;  j  oblige  pour  l'honneur. 

(  à  part ,  en  sortant.  ) 
Ma  foi.,  nous  le  tenons. 

cléon  ,  seul. 

Pour  couronner  l'affaire , 
Achevons  de  brouiller  et  de  noyer  Valère. 


FIN   DU    QUATRIEME    ACTE. 


ACTE  V,  SCENE  I.  38 1 

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ACTE    CINQUIÈME. 


SCENE  I. 

LISETTE,  FRONTIN. 

LISETTE. 

Entre  donc...  ne  crains  rien,  te  dis-je;  ils  n'y  sont  pas. 
Eh  bien  !  de  ta  prison  tu  dois  êlre  forl  las  ! 

FRONTIN. 

Moi  !  non.  Qu'on  veuille  ainsi  me  faire  bonne  chère 
Et  que  j'aie  en  tout  temps  Lisette  pour  geôlière , 
Je  serai  prisonnier,  ma  foi,  tant  qu'on  voudra. 
Mais  si  mon  maître  enfin... 

LISETTE. 

Supprime  ce  nom-là; 
Tu  n'es  plus  à  Cléon ,  je  te  doune  à,  Valère. 
Chloé  doit  l'épouser,  et  voilà  ton  affaire. 
Grâce  à  la  noce ,  ici  tu  restes  attaché , 
Et  nous  nous  marîrons  par-dessus  le  marché. 

FRONTIN. 

L'affaire  de  la  noce  est  donc  lacommodée? 

LISETTE. 

Pas  tout-à-fait  encor ,  mais  j'en  ai  bonne  idée  ; 


38a  LE  MÉCHANT. 

Je  ne  sais  quoi  me  dit  qu'en  dépit  de  Cléon 
Nous  ne  sommes  pas  loin  de  la  conclusion. 
En  gens  congédiés  je  crois  me  bien   connaître , 
Ils  ont  d'avance  un  air  que  je  trouve  à  ton  maître  »* 
Dans  l'esprit  de  Florise  il  est  expédié. 
Grâce  aux  conseils  d'Ariste  ,  au  pouvoir  de  Chloé  , 
"Valère  l'abandonne  :  ainsi ,  selon  mon  compte  , 
Cléon  n'a  plus  pour  lui  que  l'erreur  de  Géronte  , 
Qui  par  nous  tons  dans  peu  saura  la  vérité  : 
Veux-tu  lui  rester  seul?  et  que  ta  probité... 

FRONTi  N. 

Mais  le  quitter  !  jamais  je  n'oserai  lui  dire. 

LISETTE. 

Bon  !  Eh  bien!  écris-lui...  Tu  ne  sais  pas  écrire 
Peut-être  ? 

FRONTW. 


Si ,  parbleu  ! 


LISETTE. 

Tu  te  vantes. 

FRONTIN. 


Moi  ?  non  : 


Tu  vas  voir. 


(  Il  écrit  ). 

LISETTE. 

Je  croyais  que  tu  signais  ton  nom 
Simplement;  mais  tant  mieux:  mande-lui,  sans  mystère, 


ACTE   V,  SCENE  I.  383 

Qu'un  autre  arrangement  que  tu  crois  nécessaire  > 
Des  raisons  de  famille  enfin  ,  t'ont  obligé 
De  lui  signifier  que  tu  prends  ton  congé. 

FRONT  IN. 

Ma  foi,  sans  compliment,  je  demande  mes  gages. 
Tiens,  tu  lui  porteras... 

LISETTE. 

Dès  que  tu  te  dégages 
De  ta  condition  ,   tu  peux  compter  sur  moi , 
Et  j'attendais  cela  pour  finir  avec  toi  : 
Valère ,  c'en  est  fait ,  te  prend  à  son  service. 
Tu  peux  dès  ce  moment  entrer  en  exercice  ; 
Et ,  pour  que  ton  état  soit  dûment  éclairci , 
Sans  retour,  sans  appel,  dans  un  moment  d'ici 
Je  te  ferai  porter  au  château  de  Valère 
Un  billet  qu'il  m'a  dit  d'envoyer  à  sa  mère  : 
Cela  te  sauvera  tonte  explication  , 
Et  le  premier  moment  de  l'humeur  de  Cléon... 
Mais  je  crois  qu'on  revient. 

FRONTIN. 

Il  pourrait  nous  surprendre, 
J'en  meurs  de  peur  :  adieu. 

LISETTE. 

Ne  crains  rien  :  va  m'attendre  ; 
Je  vais  t'expédier. 

frontin  9  revenant  sur  ses  pas. 

Mais  à  propos  vraiment  ^ 


5iT4  LE  MÉCHANT. 

J'oubliais... 

LISETTE. 

Sauve-toi  :  j'irai  dans  un  moment 
T'entendre  et  te  parler. 

SCÈiNE  II. 

LISETTE. 

J'ai  de  son  écriture. 
Je  voudrais  bien  savoir  que  le  est  celte  aventure  , 
Et  pour  quelle  raison   Àriste  m'a  prescrit 
Un  si  profond  secret  quand  j'aurais  cet  écrit. 
Il  se  peut  que  ce  soit  pour  quelque  gentillesse 
De  Cléon  ;  en  tout  cas  je  ne  rends  cette  pièce 
Que  sous  condition  ,  et  s'il  m'assure  bien 
Qu'à  mon  pauvre  Frontin  il  n'arrivera  rien  : 
Car  enfin  bien  des  gens,  à  ce  que  j'entends  dire, 
Ont  été  quelquefois  pendus  pour  trop  écrire. 
Mais  le  voici. 

SCÈiNE  III. 

FLORISE,  ARISTE,   LISETTE. 

Lisette,  à  part,  à  Ariste. 

Monsieur,  pourrais-je  vous  parler? 

AlViSTE. 

Je  te  suis  dans  l'instant. 


ACTE  V,  SCÈNE  If.  385 

SCÈNE  IV. 

FLORISE,  AIIISTE. 

ARISTE. 

C'est  trop  vous  désoler. 
En  vérité,  madame,  il  ne  vaut  point  la  peine 
Du  moindre  sentiment  de  colère  ou  de  haine  : 
Libre  de  vos  chagrins,  partagez  seulement 
Le  plaisir  que  Chloé  ressent  en  ce  moment 
D'avoir  pu  recouvrer  l'amitié  de  sa  mère, 
Et  de  vous  voir  sensible  à  l'espoir  de  Valère. 
Vous  ne  m'étonnez  point,  au  reste ,  et  vous  deviez 
Attendre  de  Cléon  tout  ce  que  vous  voyez. 

FLORISE. 

Qu'on  ne  m'en  parle  plus  :  c'est  un  fourbe  exécrable , 
Indigne  du  nom  d'homme,  un  monstre  abominable. 
Trop  tard  pour  mon  malheur  je  déteste  aujourd'hui 
Le  moment  où  j'ai  pu  me  lier  avec  lui. 
Je  suis  outrée! 

ARISTE. 

Il  faut,  sans  tarder,  sans  mystère, 
Qu'il  soit  chassé  d'ici. 

FLORISE. 

Je  ne  sais  comment  faire  , 

Je  le  crains  ;  c'est  pour  moi  le  plus  grand  embarras. 
17 


586  LE  MECHANT. 

AR1STE. 

Méprisez-le  à  jamais,  vous  ne  le  craindrez  pas. 

Voulez-vous  avec  lui  vous  abaisser  à  feindre? 

Vous  l'honoreriez  trop  en  paraissant  le  craindre; 

Osez  l'apprécier  :  tous  ces  gens  redoutés, 

Fameux  par  les  propos  et  par  les  faussetés , 

Vus  de  près  ne  sont  rien;  et  toute  cette  espèce 

N'a  de  force  sur  nous  que  par  notre  faiblesse  : 

Des  femmes  sans  esprit ,  sans  grâces,  sans  pudeur, 

Des  hommes  décriés ,  sans  talents,  sans  honneur, 

Verront  donc  à  jamais  leurs  noirceurs  impunies, 

Nous  tiendront  dans  la  crainte  à  force  d'infamies, 

Et  se  feront  un  nom  d'une  méchanceté 

Sans  qui  l'on  n'eût  pas  su  qu'ils  avaient  existé  ! 

Non;  il  faut  s'épargner  tout  égard,  toute  feinte; 

Les  braver  sans  faiblesse ,  et  les  nommer  sans  crainte. 

Tôt  ou  tard  la  vertu,  les  grâces,  les  talents, 

Sont  vainqueur*  des  jaloux,  et  vengés  des  méchants. 

floiuse. 
Mais  songez  qu'il  peut  nuire  à  toute  ma  famille. 
Qu'il  va  tenir  sur  moi ,  sur  Géronte  et  ma  fille 
Les  plus  affreux  discours.... 

ARISTE. 

Qu'il  parle  mal  ou  bien* 
11  est  déshonoré,  ses  discours  ne  sont  rien; 
Il  vient  de  couronner  l'histoire  de  sa  vie  : 


ACTE  V,  SCÈNE  IV.  % 

Je  vais  mettre  le  comble  à  son  ignominie 

En  écrivant  partout  les  détails  odieux 

De  la  division  qu'il  semait  en  ces  lieux. 

Autant  qu'il  faut  de  soins,  d'égards  et  de  prudence 

Tour  ne  point  accuser  l'honneur  et  l'innocence  , 

Autant  il  faut  d'ardeur,  d'inflexibilité 

Pour  déférer  un  traître  à  la  société; 

Et  l'intérêt  commun  veut  qu'on  se  réunisse 

Pour  flétrir  un  méchant,  pour  en  faire  justice. 

J'instruirai  l'univers  de  sa  mauvaise  foi 

Sans  me  cacher  ;  je  veux  qu'il  sache  que  c'est  moi  : 

Un  rapport  clandestin  n'est  pas  d'un  honnête  homme; 

Quand  j  accuse  quelqu'un,  je  le  dois,  et  me  nomme. 

FLORISE. 

Non  ;  si  vous  m'en  croyez ,  laissez-moi  tout  le  soin 
De  l'éloigner  de  nous  sans  éclat,  sans  témoin. 
Quelque  peine  que  j'aie  à  soutenir  sa  vue, 
Je  veux  l'entretenir,  et  dans  cette  entrevue 
Je  vais  lui  faire  entendre  intelligiblement 
Qu'il  est  de  trop  ici  :  tout  autre  arrangement 
Ne  réussirait  pas  sur  l'esprit  de  mon  frère; 
Cléou  plus  que  jamais  a  le  don  de  lui  plaire; 
Ils  ne  se  quittent  plus,  et  Géronte  prétend 
Qu'il  doit  à  sa  prudence  un  service  important. 
Enfin ,  vous  le  voyez ,  vous  avez  eu  beau  dire 
Qu'on  soupçonnait  Cléon  d'une  affreuse  satire. 


588  LE  MECHANT. 

Géronte  ne  croit  rien  :  nul  doute,  nul  soupçon 
N'a  pu  faire  sur  lui  la  moindre  impression.... 
Mais  ils  viennent ,  je  crois  :  sortons  ;  je  vais  attendre 
Que  Cléon  soit  tout  seul. 

SCÈNE  V. 
GÉRONTE,   CLÉON. 

GÉRONTE. 

Je  ne  veux  rien  entendre; 
Votre  premier  conseil  est  le  seul  qui  soit  bon, 
Je  n'oublîrai  jamais  cette  obligation. 
Cessez  de  me  parler  pour  ce  petit  Valère; 
Il  ne  sait  ce  qu'il  veut,  mais  il  sait  me  déplaire  : 
Il  refusait  tantôt,  il  consent  maintenant. 
Moi,  je  n'ai  qu'un  avis,  c'est  un  impertinent. 
Ma  sœur  sur  son  chapitre  est ,  dit-on  ,  revenue  : 
Autre  esprit  inégal ,  sans  aucune  tenue; 
Mais  ils  ont  beau  s'unir,  je  ne  suis  pas  un  sot  : 
Un  fou  n'est  pas  mon  fait,  voilà  mon  dernier  mot. 
Qu'ils  en  enragent  tous,  je  n'en  suis  pas  plus  triste. 
Que  dites-vous  aussi  de  ce  bon  homme  Ariste? 
Ma  foi,  mon  vieux  ami  n'a  plus  le  sens  commun  : 
Plein  de  préventions,  discoureur  importun, 
Il  veut  que  vous  soyez  l'auteur  d'une  satire 
Où  je  suis  pour  ma  part;  il  vous  fait  même  écrire 


ACTE  V,   SCÈNE  V.  083 

Ma  lettre  de  tantôt  :  vainement  je  lui  dis 
Qu'elle  était  clairement  d'un  de  vos  ennemis , 
Puisqu'on  voulait  don  ner  des  soupçons  sur  vous-même: 
Rien  n'y  fait;  il  soutient  son  absurde  système. 
Soit  dit  confidemment,  je  crois  qu'il  est  jaloux 
De  tous  les  sentiments  qui  m'attachent  à  vous. 

cléon. 
Qu'il  choisisse  donc  mieux  les  crimes  qu'il  me  donne; 
Car  moi  je  suis  si  loin  d'écrire  sur  personne , 
Que,  sans  autre  sujet,  j'ai  renvoyé  Frontin 
Sur  le  simple  soupçon  qu'il  était  écrivain. 
Il  m'était  revenu  que  dans  des  brouilleries 
On  l'avait  employé  pour  des  tracasseries. 
On  peut  nous  imputer  les  fautes  de  nos  gens , 
Et  je  m'en  suis  défait  de  peur  des  accident. 
Je  ne  répondrais  pas  qu'il  n'eût  part  au  mystère 
De  l'écrit  contre  vous  ;  et  peut-être  Valère , 
Qui  refusait  d'abord,  et  qui  connaît  Frontin 
Depuis  qu'il  me  connaît,  s'est  servi  de  sa  main 
Pour  écrire  à  sa  mère  une  lettre  anonyme. 
Au  reste.  ..  il  ne  faut  point  que  cela  vous  anime 
Contre  lui;  ce  soupçon  peut  n'être  pas  fondé. 

GÉRONTE. 

Oh!  vous  êtes  trop  bon  :  je  suis  persuadé, 

Par  le  ton  qu'employait  ce  petit  agréable, 

Qu'il  est  faux,  méchand,  noir,  et  qu'il  est  bien  capable 


39o  LE  MECHANT. 

Du  mauvais  procédé  dont  on  veut  vous  noircir. 
Qu'on  vous  accuse  encore!  oh  !  laissez-les  venir. 
Puisque  de  leur  présence  on  ne  peut  se  défaire, 
Je  vais  leur  déclarer  d'une  façon  très-claire 
Que  je  romps  tout  accord  ;  car ,  sans  comparaison , 
J'aime  mieux  vingt  procès  qu'un  fat  dans  ma  maison. 

SCÈNE    VI. 

CLÉ  ON,  seul. 

Que  je  tiens  bien  mon  sot  !  mais  par  quelle  inconstance 
Florise  semble-t-elle  éviter  ma  présence? 
L'imprudente  Lisette  aurait-elle  avoué? 
Elle  consent,  dit-on,  ^  marier  Chloé. 
On  ne  sait  ce  qu'on  lient  avec  ces  femmelettes  : 
Mais  je  l'ai  subjuguée...  un  mot,  quelques  fleurettes 
Me  la  ramèneront...  ou,  si  je  suis  trahi, 
J'en  suis  tout  consolé ,  je  me  suis  réjoui. 

SCÈNE  VII. 
FLORISE,   CLÉON. 

CLÉON. 

VotîS  venez  à  propos  :  j'allais  chez  vous,  madame... 
Mais  quelle  rêverie  occupe  donc  votre  ame  ? 
Qu'av^jç-irous  ?  vos  beaux  yeux  me  semblent  moins  sereins  j 


ACTE  V,  SCENE  VII.  5$i 

Faite  pour  les  plaisirs  ,  auriez  des  chagrins? 

FLORISE. 

J'en  ai  de  trop  réels. 

cléon. 
Dites-les-moi,  de  grâce, 
Je  les  partagerai  ♦  si  je  ne  les  efface. 
Vous  connaissez... 

FLORISE. 

J'ai  fait  bien  des  réflexions , 
Et  je  ne  trouve  pas  que  nous  nous  convenions. 

CLÉON. 

Comment,  belle Florise,  et  quel  affreux  caprice 
Vous  force  à  me  traiter  avec  tant  d'injustice? 
Quelle  était  mon  erreur!  quand  je  vous  adorais, 
Je  me  croyais  aimé.... 

FLORISE. 

Je  me  l'imaginais, 
Mais  je  vois  à  présent  que  je  me  suis  trompée; 
Par  d'autres  sentiments  mon  ame  est  occupée. 
Des  folles  passions  j'ai  reconnu  l'erreur  , 
Et  ma  raison  enfin  a  détrompé  mon  cœur. 

CLEON. 

Mais  est-ce  bien  à  moi  que  ce  discours  s'adresse, 
A  moi  dont  vous  savez  l'estime  et  la  tendresse, 
Qui  voulais  à  jamais  tout  vous  sacrifier, 
Qui  ne  voyais  que  vous  dans  l'univers  entier? 


59a  LE  MÉCHANT. 

Ne  me  confirmez  pas  l'arrêt  que  je  redoute  ; 
Tranquillisez  mon  cœur  :  vous  l'éprouvez,  sans  doute? 

FLORISE. 

Une  autre  vous  aurait  fait  perdre  votre  temps , 
Ou  vous  amuserait  par  l'air  des  sentiments; 
Moi,  qui  ne  suis  point  fausse... 

cléon,  à  genoux,  et  de  l'air  te  plus  affligé. 

Et  vous  pouvez,  cruelle, 
M'annoncer  froidement  cette  afFreuse  nouvelle  <' 

FLORISE. 

Il  faut  ne  nous  plus  voir. 

cléon,  se  relevant,  et  éclatant  de  rire. 
Ma  foi,  si  vous  voulez 
Que  je  vous  parle  aussi  très-vrai,  vous  me  comblez. 
Vous  m'avez  épargné  par  cet  aveu  sincère 
Le  même  compliment  que  je  voulais  vous  faire. 
Vous  cessez  de  m'aimer,  vous  me  croyez  quitté; 
Mais  j'ai  depuis  long-temps  gagné  de  primauté. 

FLORISE. 

C'est  trop  souffrir  ici  la  honte  où  je  m'abaisse; 
Je  rougis  des  égards  qu'employait  ma  faiblesse. 
Eh  bien  !  allez,  monsieur  :  que  vos  talents  sur  nous 
Épuisent  tous  les  traits  qui  sont  dignes  de  vous; 
Ils  partent  de  trop  bas  pour  pouvoir  nous  atteindre. 
Vous  êtes  démasqué,  vous  n'êtes  plus  à  craindre  : 
Je  ne  demande  pas  d'autre  éclaircissement, 


ACTE  V,  SCÈNE  VII.  5o5 

Vous  n'en  méritez  point.  Partez  dès  ce  moment; 
Ne  me  voyez  jamais. 

CLEON. 

La  dignité  s'en  mêle  ! 
Vous  mettez  de  l'humeur  à  cette  bagatelle! 
Sans  nous  en  aimer  moins,  nous  nous  quittons  tous  deux. 
Epargnons  à  Géronte  un  éclat  scandaleux, 
Ne  donnons  point  ici  de  scène  extravagante; 
Attendez  quelques  jours,  et  vous  serez  contente  : 
D'ailleurs  il  m'aime  assez,  et  je  crois  mal-aisé... 

FLORISE. 

Oh  !  je  veux  sur-le-champ  qu'il  soit  désabusé. 

SCÈNE  VIII. 

GÉRONTE,  ARISTE,   VALÈRE,  CLÉON, 
FLORISE,  CHLOÉ. 

GÉRONTE. 

Eh  bien!  qu'est-ce,  ma  sœur?  Pourquoi  tout  ce  tapage? 

FLORISE. 

Je  ne  puis  point  ici  demeurer  davantage, 

Si  monsieur,  qu'il  fallait  n'y  recevoir  jamais... 

CLÉON. 

L'éloge  n'est  pas  fade. 

GÉRONTE. 

Oh  !  qu'on  me  laisse  en  paix  ; 


Vl  LE  MECHANT. 

Ou,  si  vous  me  poussez ,  tel  ici  qui  m'écoute... 

AR1STE. 

Valèrc  ne  crains  rien  :  pour  moi  je  ne  redoute 
Nulle  explication.  Voyons,  éclaircissez..  . 

GERONTE. 

Je  m'entends,  il  suffit. 

ARISTE. 

Non  >  ce  n'est  point  assez  : 
Ainsi  que  l'amitié  la  vérité  m'engage... 

GÉRONTE. 

Et  moi  je  n'en  veux  point  entendre  davantage  : 
Dans  ces  misères-là  je  n'ai  plus  rien  à  voir , 
Et  je  sais  là-dessus  tout  ce  qu'on  peut  savoir. 

AR1STE. 

Sachez  donc  avec  moi  confondre  l'imposture; 
De  la  lettre  sur  vous  connaissez  l'écriture... 
C'est  Fronlin,  le  valet  de  monsieur  que  voilà. 

GÉRONTE. 

Vraiment  oui,  c'est  Frontin  !  je  savais  tout  cela  : 
Belle  nouvelle! 

ARISTE. 

Eh  quoi  !  votre  raison  balance  ? 
Et  vous  ne  voyez  pas  avec  trop  d'évidence.... 

GÉROKTE. 

Un  valet,  un  coquin!.... 

VALÈRE. 

Connaissez  mieux  les  gens; 


ACTE  V,  SCÈNE  VIII.  Sq5 

Vous  accusez  Frontin,  et  moi  je  le  défends. 

GERONTE. 

Parbleu!  je  le  crois  bien,  c'est  votre  secrétaire. 

VA.LERE. 

Que  dites- vous,  monsieur?  et  quel  nouveau  mystère... 
Tour  vous  en  éclaircir  interrogeons  Frontin. 

cléon. 
Il  est  parti,  je  l'ai  renvoyé  ce  matin. 

v.vlère. 
Vous  l'avez  renvoyé  :  moi  je  l'ai  pris;  qu'il  vienne. 

(à  un  laquais.  ) 
Qu'on  appelle  Lisette,  et  qu'elle  nous  l'amène. 

GÉRONTE. 

(abattre.)  (àCUon.  ) 

Frontin  vous  appartient  ?  Autre  preuve  pour  nous  ! 
Il  était  à  monsieur  même  en  servant  chez  vous, 
Et  je  ne  doute  pas  qu'il  ne  le  justifie. 

CLÉON. 

Valère,  quelle  est  donc  cette  plaisanterie? 

VALERE. 

Je  ne  plaisante  plus,  et  ne  vous  connais  point. 
Dans  tous  les  lieux,  au  reste,  observez  bien  ce  point, 
Respectez  ce  qu'ici  je  respecte  et  que  j'aime  ; 
Songez  que  l'offenser,  c'est  m'offenser  moi-même. 

GÉRONTE. 

Mais  vraiment  il  est  brave.. .  on  me  mandait  que  non. 


SgG  LE  MÉCHANT. 

SCÈNE  IX. 

GÉRONTE,  A1USTE,  CLÉON,  VALÈRE, 
FLORISE,  CHLOÉ,  LISETTE. 

ariste,  à  Lisette. 
Qu'as-tu  fait  de  Frontinî*  et  par  quelle  raison... 

LISETTE. 

Il  est  parti. 

ARISTE. 

Non  ,  non  :  ce  n'est  plus  un  mystère. 

LISETTE. 

Il  est  allé  porter  la  lettre  de  Valère  : 
Vous  ne  m'aviez  pas  dit... 

ARISTE. 

Quel  contre-temps  fâcheux! 

CLÉON. 

Comment  !  malgré  mon  ordre  il  était  en  ces  lieux  t 
Je  veux  de  ce  fripon.... 

LISETTE. 

Un  peu  de  patience, 
Et  moins  de  compliments;  Frontin  vous  en  dispense. 
Il  peut  bien  par  hasard  avoir  l'air  d'un  fripon, 
Mais  dans  le  fond  il  est  fort  honnête  garçon  ; 

(  montrant  Valère.  ) 
Il  vous  quitte  d'ailleurs,  et  monsieur  en  ordonne  : 
Mais  comme  il  ne  prétend  rien  avoir  à  personne, 
J'aurais  bien  à  vous  rendre  un  paquet  qu'à  l'aris 


ACTE  V,   SCÈNE  IX.  397 

A  votre  procureur  vous  auriez  cru  remis; 

Mais. .. 

florise,  se  saisissant  du  paquet. 

Donne  cet  écrit;  j'en  sais  tout  le  mystère. 

cléon,  très-vivement. 

Mais,   madame,  c'est  vous...  Songez... 

FLORISE. 

Lisez ,  mon  frère. 
Vous  connaissez  la  main  de  monsieur;  apprenez 
Les  dons  que  son  bon  cœur  vous  avait  destinés, 
Et  jugez  par  ce  trait  des  indignes  manœuvres... 

géronte,  en  fureur  après  avoir  tu. 
M'interdire  !  corbleu  !...  Voilà  donc  de  vos  œuvres! 
Ah!  monsieur  l'honnête  homme,  enfin  je  vous  connais  : 
Remarquez  ma  maison  pour  n'y  rentrer  jamais. 

CLÉON. 

C'est  à  l'attachement  de  madame  Florise 

Que  vous  devez  l'honneur  de  toute  l'entreprise  : 

Au  reste,  serviteur.  Si  l'on  parle  de  moi, 

Avec  ce  que  j 'ai  vu ,  je  suis  en  fonds ,  je  croi, 

Pour  prendre  ma  revanche. 

(  il  sort.  ) 

SCÈNE  X. 

GÉRONTE,  ARISTE,  VALÈRE ,  FLORISE, 
CHLOÉ,  LISETTE. 
géronte,  à  Cléon  qui  sort. 

Oa!  l'on  ne  vous  craint  guère.... 


5o8  LE  MÉCIUNT. 

Je  ne  suis  pas  plaisant,  moi,  de  mon  caractère; 
Mais  morbleu!  s'il  ne  part... 

AJUSTE, 

Ne  pensez  plus  à  lui. 
Malgré  l'air  satisfait  qu'il  affecte  aujourd'hui, 
Du  moindre  sentiment  si  son  ame  est  capable, 
Il  est  assez  puni  quand  l'opprobre  l'accable. 

GÊROKTE. 

Sa  noirceur  me  confond...  Daignez  oublier  tous 
L'injuste  éloignement  qu'il  m'inspirait  pour  vous. 
Ma  sœur,  faisons  la  paix  ...  Ma  nièce  aurait  Valère, 
Si  j'étais  bien  certain... 

ARISTE. 

S'il  a  pu  vous  déplaire, 
Je  vous  l'ai  déjà  dit,  un  conseil  ennemi.... 

CE  HOME. 

(  à  Valère. )  (à  Ariste.  ) 

Allons  ,  je  te  pardonne...  Et  nous,  mon  cher  ami, 
Qu'il  ne  soit  plus  parlé  de  torts  ni  de  querelles, 
Ni  de  gens  à  la  mode,  et  d'amitiés  nouvelles. 
Malgré  tout  le  succès  de  l'esprit  des  méchants, 
Je  sens  qu'on  en  revient  toujours  aux  bonnes  gens. 

TIN    DU   MÉCHANT. 


LE    SIECLE   PASTORAL,   JITJS1QTF3     PO  STI1  (  :»tE  <le  J.  J.  ROl IS  SE  AI"  , 
:<is'>    '  «    jovr  par    P  .  ti  . 


Moi'i-ralo    simplicc. 


[H  A  M 


pi'r     qiwlle     e  -  tr    n     -      g-e  des      -      ti 


n'e-tes    vovs      plus  que         d?ns  mes        vers   T  . 


TABLE  DES  PIÈCES 

CONTENUES  DANS  CE  VOLUME. 


Pages. 
Lettres  de  M.  Rousseau  sur  Ver-vert,  la  Char- 
treuse, et  autres  pièces,  v 

— à  M.  de  Lassé  ré,  ibid. 

au  P.  Brumoy ,  vi 

— à  M.  de  Lasséré,  ibid. 

Ver-vert  ,  cliant  premier ,  i 

chant  second,  9 

»  i           chant  troisième,  17 

chant  quatrième»  24 

Adieux  aux  Jésuites,  33 

Le  Carême  in-promptu*  55 

Le  Lutrin  vivant ,  (\b 

La  Chartreuse,  52 

Les  Ombres ,  8 1 

Dnvoi  d^  l'Épître  suivante,.  95 

Épître  à  ma  muse ,  97 

au  P.  Bougeant,  1 19 

.  à  ma  sœur,  sur  ma  convalescence,  i44 

L  Abbaye,  i54 


200  TABLE    DES    PIECES. 

ÉpîtreàMM.ÎcsducsdeChevreuse  et  de  Chaulnes,  170 

sur  un  mariage,  177 

à  M.  de  Boui  ongne,  187 

Vers  sur  les  tableaux  exposés  en  1737,  194 
Le  Siècle  pastoral ,  idylle ,  198 
Ode  sur  l'amour  de  la  Patrie,  2of> 
à  une  dame  sur  la  mort  de  sa  fille,  reli- 
gieuse à  Arras,  2i5 
à  Virgile,  sur  la  poésie  champêtre,  219 


Épître  à  iM.  le  comte  de  Rochemore,  227 

'»      à  M.  de  Monregard,  envoyée  avec  un  pâté,  23 o 
Requête  au  roi ,  246 

Fragment  de  l'Epîtrc  intitulée  le  Chartreux,  252 

Vers  sur  la  tragédie  d'Alzire,  258 

Le  Méchant a  comédie,  259 


FIN  DE   LA    TAULE. 


Sbrrfta  (Eaihgt  XxbvntQ 


PQ  1987  .G3  A6  1828  SMC 
Gresset,  Jean  Baptiste  Louis 
Oeuvres  choisies  de  Gresset